Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 33 sur 39

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Haute saison

Piscine Océan (Germain)

 

 

Une goutte tombe sur mon front, puis une autre. Peu à peu le sol se constelle de petites taches humides, tandis que l’eau turquoise de la piscine fait scintiller les milliers de gouttelettes qui s’abattent à sa surface. Au loin, le ciel se met à gronder.

— Il faudrait peut-être rentrer, suggère Matthias à Fanny, qui continue de me regarder fixement sans se soucier de la pluie.

— Oui, c’est plus raisonnable. Je parlerai de tout ça avec la direction demain, promet Fanny, sans me quitter des yeux. À moins que tu aies une explication à me donner ? Sur ce que tu fais ici à cette heure, et pourquoi tu traînes sur les parkings à la nuit tombée.

— Je répétais le spectacle avec Carole. Tu es au courant, Matthias. Dis-lui, je t’en supplie.

— Oui, c’est ce que tu avais prévu. Et alors ? Ça n’explique pas ce que tu fichais avec sa fille, ni pourquoi tu n’es pas avec l’infirmière. Peut-être parce que tu les préfères plus jeunes ?

— Non !

— C’est tout ?

J’ouvre la bouche, prêt à jurer que je ne suis pour rien dans cette histoire, que je ne faisais que passer, avant de raccompagner Margaux. Hélas, il me faudrait dénoncer Greg ; et ça, c’est impossible. Personne n’aime les balances. Je me souviens de l’école. De la mise à l’écart. Plus jamais. Quant à Carole, je ne veux pas la mêler à ça. Tous les deux, on a passé un moment incroyable dans la salle de spectacle. Je suis enfin parvenu à retenir la chorégraphie et à « me lâcher », comme elle me suppliait de le faire depuis des jours.

À un moment, épuisé, je me suis laissé emporter par la musique, et j’ai largué les amarres. Je n’ai plus pensé à mes bras, à mes jambes. Je ne craignais plus d’être ridicule. Je me suis même fait la remarque que c’était idiot, toutes ces barrières que j’érige en permanence par peur de décevoir ou de me tromper. Du coup, je suis entré dans une sorte de transe, et mon corps a pu se libérer de mon esprit. Une intense vague de chaleur a gonflé en moi et, pour la première fois depuis longtemps, le passé s’est envolé. Ivana, l’accident, la culpabilité, les mille terreurs qui me paralysent depuis toujours. C’était comme si je retirais une armure trop lourde qui m’avait jusque-là étouffé.

Quand la musique s’est arrêtée, j’ai croisé le regard de Carole et la réalité a repris ses droits. Le rouge m’est monté aux joues. Je l’ai senti tout de suite. Comme avant. Les oreilles qui brûlent, les regards qui se tournent vers moi. Qu’est-ce qui m’avait pris ? Rien qu’en repensant à mon corps devenu fou, j’ai eu tout de suite envie de fuir. Carole s’est approchée de moi. Trop près. Mon cœur s’est emballé, ma tête s’est mise à tourner. Et j’ai eu beau sentir qu’elle voulait peut-être que je la prenne dans mes bras, et lui accorde un peu de cette intimité à laquelle je me refuse de céder, je n’ai pas pu. J’ai fait celui qui ne comprend pas. L’idiot, le gentil réceptionniste à qui l’on peut faire confiance, le bon copain. Parce que ce rôle me rassure, qu’il m’a sauvé de la solitude de l’enfance. J’ai remercié Carole et suis parti très vite. Pour ne pas lui laisser le temps de me rejoindre au creux de la nuit. Pour préserver le quotidien confortable de ces étés que je me suis construit malgré mon inaptitude sociale, et la douleur d’avoir perdu ma sœur.

Désormais, plus rien ne doit bouger. Tout doit rester tel quel, dans le cocon rassurant d’une normalité sans surprise. Parce que le reste fait trop souffrir, et que chercher à modifier quoi que ce soit, c’est risquer de tout perdre. Alors je me tais. Je laisse les mots refluer, se diluer dans mon corps, pourrir avec le reste. Et le regard à la fois blessé et déçu de Fanny n’y change rien. Les mots sont partis, la machine s’est grippée. Je ne peux plus parler. Même si, avant de s’en aller, elle répète :

— Je te faisais pourtant confiance, Germain. Mais j’irai voir Jean-Michel demain.

Je la regarde s’éloigner sous la pluie qui à présent tombe à verse. Des gouttes énormes s’écrasent sans pitié sur ses épaules musclées et vaillantes. Et je repense à Ivana, lorsqu’elle m’avait pour la première fois reproché son sort, et demandé de ne plus l’approcher, jamais. Tristement, je tourne les talons et j’entends à peine Matthias me murmurer :

— T’es vraiment trop con.

De toute façon, il a raison.

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