Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 11 sur 39

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Haute saison

Restaurant Océan (Chantal)

 

— Mamie, viens, on a trouvé une table dehors. Une grande table qui donne sur le club enfants. La dame m’a dit que c’était pour six ou huit. Comme ça, on peut tenir avec Héloïse et Noémie. Et leur papa.

Chantal fait semblant de ne pas avoir entendu. Ah non. Déjà, prendre ses repas avec d’autres vacanciers, elle refuse. Mais alors avec ce père mutique, merci bien. Comme si ça ne suffisait pas qu’il lui ait laissé ses gamines pendant plus d’une heure, qu’il soit arrivé très en retard en s’excusant à peine. Il faudrait de surcroît lui faire la conversation pendant le déjeuner ? Et continuer à jouer les nounous bénévoles ? Quoique. Les filles sont gentilles, bien élevées. La grande a l’air de s’ennuyer avec Pierre et Romy mais la petite s’amuse bien. Elle les occupe, et du coup, ça la repose.

Évidemment, il n’y a presque plus rien à manger. Le coin dessert est pris d’assaut par des adultes en claquettes aux épaules écarlates. Chantal s’étonne. De son temps, on faisait vraiment n’importe quoi avec le soleil. On y restait des heures, on oubliait sa crème, parfois on mettait même de l’huile d’olive pour brunir plus vite. Mais elle pensait que les gens étaient devenus raisonnables. Qu’ils avaient compris que le soleil flétrit, creuse des maladies dans la peau des salariés mis sous cloche le reste de l’année. En tout cas, elle ne fera bronzer que ses jambes. Pas le visage. Et avec un indice solaire élevé. Comme pour les enfants. Elle en a badigeonné les filles du père mutique. Il ne lui avait donné aucune indication, évidemment. À se demander pourquoi il les a emmenées ici. Il passe son temps dans sa chambre. Sur ses mails, ses calls, ses réunions virtuelles, lui ont raconté les petites. Comme si c’était normal, de faire semblant d’être en vacances. Alors que le reste de l’année, il n’a pas l’air de les voir davantage.

Derrière elle, ça s’impatiente. Malgré une insouciance de façade, pour les gens, la nourriture, même médiocre, ça reste sacré.

— Madame, on peut avancer ?

Oh, et puis ils l’enquiquinent, tous. S’ils étaient arrivés plus tôt, elle aurait pu prendre la tortilla. Mais tout a été raflé. Elle voit passer Romy avec une assiette immense, qu’elle tient dangereusement en équilibre.

— Ma chérie, fais attention.

Chantal abandonne le riz, qui a l’air sec comme un coup de trique.

— Tu as quoi dans ton assiette ? Enfin mais… des frites avec des coquillettes, une saucisse, une crème brûlée, un fondant au chocolat et du camembert ?

— Bah quoi ?

— C’est n’importe quoi, ce self. On est chez les zinzins ! Où est ton frère ?

— Là-bas, avec le papa d’Héloïse et Noémie.

Chantal sent sa mauvaise humeur gagner du terrain. Une place l’attend effectivement à la table du père débordé. Ils se sont tous installés en plein soleil, derrière une autre tablée joyeuse et bruyante.

— Ma chérie, on va avoir trop chaud dehors. Vraiment, ce n’est pas raisonnable. Je pense qu’on va remercier le papa d’Héloïse et Noémie et se trouver une petite place à l’intérieur. D’autant qu’on sera à côté des desserts.

— J’en ai déjà, des desserts ! Et puis, il n’y a personne, à l’intérieur. Allez, mamie. S’il te plaît.

Agrippée à son immense assiette, Romy penche la tête sur le côté et fait la moue qui lui permet habituellement d’obtenir ce qu’elle désire – particulièrement avec son père. Chantal sent sa volonté fléchir malgré elle – elle a faim, les cuisines vont fermer. Après tout, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Et rien ne la force à parler. Les gens se croient toujours obligés de meubler les silences, mais parfois mieux vaut ne rien dire que raconter n’importe quoi. Elle observe à nouveau cette grande table en plastique couverte de nourriture, et contemple la foule alentour qui lui évoque un décor factice installé exprès pour elle. Alors, vaillamment, elle franchit la baie vitrée qui la sépare de ce théâtre de gaieté à ciel ouvert.

Un léger vent balaye les arbres. Derrière des tentures, les plus frileux peuvent profiter de la douceur de l’air. Les autres se félicitent de leur emplacement, obtenu de haute lutte. C’est en tout cas ce qu’a cru comprendre Chantal qui a écouté les bavardages de ses voisins de chaise longue, habitués du club : « Tu nous prends la grande du fond, Gérard ? Comme la dernière fois ? »

Chantal les repère au loin, ainsi que leurs connaissances du jour. Ça rit fort, là-bas, tandis que ledit Gérard dépose sous les hourras des carafes de rosé remplies directement à la fontaine. Si Chantal les trouve bien trop excentriques, elle songe que le père des petites pourrait se lâcher davantage. Avec sa chemise stricte, son pantalon de toile et ses chaussures de ville, il détonne vraiment.

— Mamie ! Qu’est-ce que tu fabriquais ? On a presque fini, s’exclame Pierre, les pieds sur sa chaise, écrasant une frite entre ses doigts suspects.

— Je faisais la queue, comme d’habitude. C’est fou, ça. Ils pourraient mettre en place un système d’horaires, vous ne trouvez pas ? Vous êtes en pension complète ? demande-t-elle parce que, depuis hier, plein de gens posent cette question autour d’elle.

Le père dépressif lève la tête, manifestement surpris qu’on lui adresse la parole.

— Non, je ne crois pas. Je ne sais plus ce que j’avais choisi, répond-il laconiquement tandis que Chantal s’installe face à lui, à la place que les enfants lui ont hélas réservée.

— Quel bracelet avez-vous ? s’enquiert-elle poliment.

Le père tourne ses yeux sombres vers elle, visiblement déconcerté. Il se coupe les cheveux trop courts, songe Chantal. C’est dommage, ça lui donne une allure sévère.

— On vous a bien donné un bracelet ? À la réception. Nous, on a le rouge. On est en pension complète. Et on en a un supplémentaire, « all inclusive ». Pour les boissons. Ce n’est pas moi qui l’ai exigé. C’est ma fille. Enfin mon gendre. C’est totalement idiot, je ne bois pas d’alcool. L’eau du robinet me suffit largement. Ils proposent même du vin à volonté, vous avez vu ?

— Non. Enfin, je n’ai pas fait attention. Nous sommes arrivés hier, et je dois dire que je passe le moins de temps possible dans les parties communes.

— Moi aussi. Il y a un de ces vacarmes ! C’est à se demander comment font les gens l’hiver. J’en entendais certains tout à l’heure à la piscine qui semblent passer leur vie dans ce genre d’établissement. C’est votre premier séjour en club ?

— Oui. C’est dingue, vous devez être la dixième personne à me poser cette question. À croire que le monde se divise en deux catégories. Ceux qui ne sont jamais partis en club, et les experts en la matière. Enfin, pour ma part, ce sera également la dernière.

Il a baissé la voix pour que les enfants ne l’entendent pas. De toute façon, les trois petits se fichent pas mal de ce que les adultes racontent, et ils ont bien raison. Pierre et Romy semblent subjugués par ces nouvelles camarades qui ont l’air d’en savoir beaucoup sur tant de sujets. Et possèdent des consoles, ce qui ne gâte rien. Chantal aimerait dire au père qu’elle a interdit les écrans durant leur séjour, qu’elle est contre ces engins de malheur. Surtout à table. Mais non, on n’intervient pas dans l’éducation des autres.

— Vous ne vous plaisez pas, ici ? chuchote Chantal, à l’instar de son interlocuteur, si bien que de loin on pourrait croire qu’une belle complicité les lie.

— Non. Bon, c’est le début. Mais je fais surtout ça pour les filles. Pour qu’elles s’occupent. Moi, je n’aime pas les vacances.

— Ça nous fait un point commun ! s’enthousiasme Chantal, ravie d’avoir trouvé un être moins enjoué que le reste de cet aréopage à l’euphorie angoissante.

— Vous… n’êtes pas en vacances tout le temps ? Enfin, vous travaillez toujours ? demande-t-il, gêné.

— Je suis retraitée, si c’est la question que vous vous posez. Mais vous apprendrez qu’on ne se défait pas aussi facilement d’une vie rythmée par l’alternance des jours travaillés avec les congés. Vous me faites rire, vous, les quadragénaires. À penser que nous autres n’attendons que de vous aider ou de mourir sans rien faire. Mais vous savez, vous avez beau nous regarder comme des étrangers, que vous le vouliez ou non, vous serez un jour à notre place. Et ce jour-là, vous n’aurez pas forcément envie de faire vos courses au cœur de l’après-midi ou de partir en vacances hors saison.

Les enfants se sont arrêtés de parler, surpris par le ton de Chantal qui est monté d’un cran. Elle serre très fort ses couverts entre ses deux mains. Peut-être songe-t-elle inconsciemment à les utiliser contre son interlocuteur. Contre le reste du monde qui la regarde comme si elle n’était plus là.

— Tout le temps en vacances, marmonne-t-elle en secouant la tête et en croquant vigoureusement dans un morceau de pain.

Non mais, ce n’est pas ce crétin qui va l’abattre. Déjà qu’il lui a fait rater son cours de yoga. Oh, et puis, elle décide de l’en informer :

— Vous m’avez fait rater le yoga de 13 h 30 ! lui lance-t-elle la bouche pleine, sous le regard effrayé de son petit-fils.

— Pardon ? répond-il, surpris par cette retraitée passée « en mode warrior », comme dirait Noémie, laquelle a miraculeusement levé la tête de son écran.

— Oh, je sais ce que vous pensez. Qu’à mon âge, on a autre chose à faire que du yoga. N’est-ce pas ? Eh bien, non. J’avais envie d’y aller. De profiter de ce mini-club pour lequel vous êtes venu, et d’aller me détendre dans ce cours inclus dans le pack pension complète.

— Mais pas du tout, je n’ai rien dit. Allez-y, à votre cours. Je m’en fiche complètement ! Je ne vous retiens pas, maugrée-t-il.

— Ah oui ? Ah oui ?

Brusquement, Chantal prend conscience du volume de sa voix, qui a porté jusqu’aux tables voisines, devenues mystérieusement silencieuses. Elle a envie de tirer la langue à leurs occupants, de leur hurler qu’on ne regarde pas les gens comme ça, que c’est mal élevé, et est-ce qu’elle leur en pose, elle, des questions ? Mais elle se retient. Parce que ce n’est pas ce que l’on attend d’elle, et parce qu’elle a encore sept jours à passer ici.

— Et qui va emmener Romy et Pierre à leurs activités ? Je n’ai plus le temps maintenant, si je ne veux pas être en retard. Et c’est votre faute !

— Eh bien… Moi. Et puis, vous devriez vous détendre un peu sur les horaires. J’ai bien compris qu’une retraitée dans votre genre a mille choses à faire et pas une seconde à elle… Mais, keep calm, on est en vacances. C’est vous-même qui l’avez dit.

Chantal a envie de lui rétorquer que ça lui va bien de répondre ça, lui qui passe ses journées en godasses à glands dans sa chambre d’hôtel. Qui adresse à peine la parole à ses enfants et consulte son portable toutes les trois minutes. Mais elle n’a pas le temps. Elle se contente de le fusiller du regard. C’est bien sa veine, elle est tombée sur le client le plus désagréable de l’hôtel. Mais elle souffle un grand coup, embrasse les enfants et puis elle tourne les talons avant de lancer un « à tout à l’heure » qui s’adresse à tout le monde et personne à la fois.

— Madame ! l’appelle le père exécrable. Vous avez oublié votre paréo.

Excédée, Chantal fait volte-face, attrape le tissu et réplique :

— C’est une fouta. Pas un paréo. Et je m’appelle Chantal. Pas madame.

— Et moi, c’est Matthias.

Mais Chantal est déjà partie au petit trot, slalomant entre les tables, avant de se cogner contre le fauteuil roulant de la jolie maman croisée ce matin. Morte de honte, elle revient sur ses pas et se confond en excuses sous le regard amusé de son interlocutrice, avant de repartir en boitillant discrètement.

— Elle s’en fiche, on dirait, lâche Pierre après son départ.

— De quoi ?

— De ton prénom, ma mamie, elle s’en fiche.

— Ah. C’est réciproque. Bon, je vous emmène ?

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