Haute saison
École de surf
— Alors les filles, on a fait le mur ?
Nathan est assis sur une chaise en plastique aux couleurs d’un soda, aux côtés d’un collègue plus âgé et d’une fille qui travaille avec eux. Mais lui seul les regarde passer. Son torse bronze au soleil. Il porte autour du cou un collier fait de petits anneaux multicolores, qui mettent en valeur sa peau caramel. Ses cheveux longs emmêlés sèchent doucement au soleil de l’après-midi. Lena et Margaux marquent toutes deux un temps d’arrêt tant cette vision les chamboule. Nathan n’y prête même plus attention. L’été, c’est son moment. L’hiver, c’est plus compliqué. Ses boutons reviennent, son teint blêmit, et il faut reprendre le chemin de la fac où il a beaucoup de mal à trouver sa place.
— On se promenait, c’est tout.
— Vous n’êtes pas avec vos nounous ?
— Tu parles de quoi ?
— Des monos qui vous gardent.
Le type derrière Nathan lève les yeux au ciel, sans doute blasé par ces techniques d’approche qu’il a dû entendre des dizaines de fois. Ni Margaux ni Lena ne relèvent la pique du jeune homme.
— Il n’y a pas de cours, à cette heure-ci ?
— Non, c’est l’heure de la sieste. Les groupes, c’est le matin, ou en fin d’après-midi selon la marée. Je ne t’ai pas vue, d’ailleurs, ce matin, fait remarquer Nathan en dévisageant Margaux.
Dans le même temps, il remet en place d’un mouvement de tête une mèche invisible tombée dans ses yeux. Lui a-t-il également fait un clin d’œil ? Margaux ne sait pas si c’est l’effet de son imagination. Pour empêcher ses jambes de trembler, elle s’assied devant lui, à même le sol, et prend appui sur des planches en train de sécher.
— Tu veux une chaise ? propose la fille à côté de Nathan.
— Non, je suis très bien ici, la rassure Margaux, bientôt rejointe par Lena qui cherche à intégrer la conversation.
— Et moi, je pourrais m’inscrire même en milieu de semaine ?
— Ça peut se faire… Tu es débutante ?
— Si on veut…
— Ça signifie quoi « Si on veut » ? Tu as déjà surfé ou pas ?
— Quelques fois, oui. À Bali, aux îles Mentawai, à Gold Coast…
— Mais tu fais de la compétition ou quoi ?
— Non, t’emballe pas ! Mon père voyage beaucoup pour son boulot. Je l’ai suivi chaque fois. J’ai un peu pratiqué, c’est tout.
— Gold Coast, t’en as de la chance. Et quelles vagues tu as préféré surfer ? Il paraît que l’Australie est dingue !
Le jeune homme a tiré sa chaise, pile en face de Lena. Résultat, elles sont toutes les deux obligées de lever la tête pour lui parler. Quant à Margaux, elle ne sait plus comment reprendre le contrôle de la conversation. Nathan et Lena s’emballent, discutent de choses qui l’indiffèrent. Et c’est à ce moment-là qu’elle les aperçoit – sa mère et la grand-mère que Fanny trouvait rigolote, ce qui avait déclenché une dispute à table. Margaux est étonnée de pouvoir la regarder ainsi, à son insu. La plupart du temps, Fanny est avec elle, avec eux. Ou bien elle est ailleurs – à son bureau, au restaurant avec ses copines, à la piscine, où elle passe beaucoup de temps depuis qu’ils font moins d’activités tous les quatre.
Les deux femmes rigolent comme des folles. On dirait des gamines. La dame, qui la pousse, a même posé une main sur l’épaule de sa mère – alors que Fanny a horreur qu’on la touche. Sans doute parce qu’elle a trop souvent besoin qu’on la porte, comme le fait encore Victor lorsqu’il y a une volée de marches à gravir. Avant, il le faisait juste pour la faire enrager. Ils se bidonnaient tous de la voir s’énerver, lui crier de la reposer tout de suite, l’air faussement en colère. Margaux éprouve une pointe de jalousie en voyant Fanny et sa nouvelle amie. Elle a bien conscience qu’elle devrait se réjouir pour sa mère. Et, que le lien qui les unit toutes les deux devra un jour se desserrer. Mais elle a longtemps pensé que Fanny aurait toujours besoin d’elle. Et qu’elle aurait le cœur brisé lorsque sa fille s’émanciperait, partirait mener sa propre vie…
Pourtant, Margaux est bien plus intéressée par la conversation des deux femmes qui s’éloignent que par celle de Lena et Nathan, qui cherchent à attirer son attention.
— Oh, tu rêves ? T’as vu un beau gosse ?
— C’est pas ça qui manque, ment-elle.
— Nathan nous propose de les retrouver ce soir sur la plage.
— Qui ça, « les » ?
— Les potes du coin, répond-il. Et quelques animes du club, des saisonniers. Des gens « cool », quoi. On se donne rendez-vous après votre spectacle. On fait des feux, on fume un peu, on boit des bières, on écoute de la zique. Les vacances, quoi. Ça te dit ? T’auras la permission ?
— Évidemment ! réplique Margaux, vexée.
Elle tente de croiser le regard de sa copine mais celle-ci n’en a que pour le jeune homme, qu’elle dévore littéralement des yeux.
— Tu veux faire un tour en scooter ? lui propose-t-il soudain.
— Moi ? Oui… Bien sûr. Mais ma copine ? répond Lena.
Apparemment Nathan ne semble pas plus se soucier du sort de Margaux que de sa première combi. Déjà, il a attrapé son casque, enfilé un tee-shirt arc-en-ciel et se dirige vers le parking. Lena tente un dialogue muet avec Margaux, auprès de laquelle elle s’excuse du regard. « Tu vois bien, je ne peux pas refuser. Tu me comprends, hein ? » dit-elle silencieusement. Non, Margaux ne comprend pas, mais elle a l’habitude. Depuis quelques mois, la plupart des filles de son âge sont comme ça. Elles font passer leurs histoires de cœur avant tout le reste. Comme si c’était subitement devenu vital. Et puis elle ne connaît Lena que depuis deux jours. Le temps a beau s’écouler d’une étrange façon ici, transformant les journées en années et les petites expériences mutuelles en amitiés éprouvées, Margaux sent bien qu’elle aurait tort de protester. Alors elle articule juste un « t’inquiète » avec une expression suffisamment mystérieuse dans l’espoir de susciter chez Lena une infime culpabilité qui viendra peut-être gâcher sa certitude d’avoir fait le bon choix. Et elle la laisse plantée là, seule. Perdue au milieu de la foule.
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