Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 6 sur 39

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Haute saison

Club enfants

 

Elle va être en retard. 11 h 55. Le temps de prendre l’ascenseur. À cette heure-ci, il risque d’être bondé. Avec tout le monde qui va déjeuner. Elle n’aurait pas dû aller à ce cours d’aquagym ; elle le sentait. Le prof a débordé. Le premier a commencé en retard, et puis les suivants, pareil. Résultat, il est presque midi. Les gens n’ont aucune discipline, c’est effarant. Comment elle fait, elle, avec les petits ? Elle n’a pas de mari pour aller les récupérer comme les autres dames du cours de gym. Enfin, les « dames »… c’était plutôt des jeunes. La quarantaine. Elle était la plus vieille, comme d’habitude.

Elle a aperçu tout à l’heure quelques grands-mères qui papotaient à la piscine ; les autres devaient être dans leur chambre à regarder la mer, lire ou à faire des mots croisés. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a pas la télé, alors ça leur évite de regarder les jeux, enfermées alors qu’il fait si beau dehors. Elle se demande ce qui leur prend, à certaines. Passé un « certain âge » – elle déteste cette expression –, on dirait qu’elles décident de fermer boutique. Pour ce qui est de l’amour, des bonshommes et de la bagatelle, elle comprend. Mais pour le reste ? Tant que le corps fonctionne, pourquoi le caler dans sa chaise pliante ? C’est pour ça qu’elle n’a plus de copines. Elles sont toutes résignées. Elles la traitent de frappadingue parce qu’elle s’active dans tous les sens. Mais on n’a qu’une vie. Et puis, elle n’a plus personne dont s’occuper. Personne à soigner, à nourrir, à dorloter, à veiller. Non, rien qu’elle-même, son reflet au matin et quelques années à combler. Alors, autant rester en forme. Et puis, faire tout ce sport, ça l’aide à ne plus penser. À Suzanne, sa mère, à ces dernières années. À ses parents. Elle sait bien qu’à son âge on est censé avoir oublié son enfance. Que les commerçants, les passants, les contrôleurs de train, et même ses petits-enfants la voient comme une femme sans passé. Mais elle aussi a été une petite fille et elle a malheureusement bonne mémoire – d’ailleurs beaucoup la lui envient. Elle se souvient de son père qui est resté en retrait toute sa vie avant de s’éteindre sans bruit, telle une bougie qu’on aurait oubliée. Et de Suzanne qui, jour après jour, a vu ses souvenirs s’effacer un peu plus, comme sur une ardoise d’écolier. Ses parents lui manquent. Même si elle est vieille et qu’elle sait que c’est dans l’ordre des choses qu’ils soient morts. C’est malgré tout terrible de n’avoir plus personne au-dessus de la tête.

Voilà pourquoi elle court, prend soin d’elle-même avec la discipline d’un grand champion. Elle ne veut pas que ses cuisses ramollissent, que la gravité s’impose, que de mauvaises choses germent au fond d’elle et l’empêchent d’espérer que tous les possibles lui soient à nouveau permis. Elle a toujours huit ans, mais personne ne le voit. Et le sport, ça lui permet d’y croire encore un peu.

Chantal décide d’abandonner l’ascenseur, trop risqué. Elle prend l’escalier, c’est l’avantage de sa condition physique. Dans le couloir, alors qu’elle presse le pas, elle aperçoit une famille à l’air triste. Le père ploie sous un monceau de valises et grommelle des propos peu amènes. Ils ont deux enfants, une grande fille et un garçon. L’adolescente pousse sa mère, qui est dans un fauteuil. Elle les a déjà croisés hier dans l’hôtel. Ça lui fend le cœur, de voir cette jolie femme privée de son autonomie. Elle aimerait savoir ce qui lui est arrivé. Est-ce qu’elle souffre d’une simple fracture, ou est-elle privée de ses jambes pour toujours ? Est-elle née comme ça, ou s’agit-il d’un accident, d’une maladie ? Soudain, les paroles d’une chanson de Nicole Croisille lui reviennent : « Qui m’aimera quand je ne serai plus que la moitié d’une femme. » Déconcertée par cette pensée, Chantal se demande si tout le monde réagit comme elle. Si tous les jours on pose à cette dame la même question. Si elle doit expliquer chaque fois ce qui lui est arrivé. En parvenant à sa hauteur, elle la salue d’un rapide « bonjour » mais ne peut s’empêcher d’éviter son regard. Et lorsqu’elle entend la femme lui répondre gentiment, Chantal sent la honte la submerger.

Dehors, il fait une chaleur écrasante. Les familles réunies cheminent en sens inverse de sa course. Pourvu qu’ils n’aient pas fermé le mini-club ! Il est 11 h 59. Elle s’en veut tellement de ne pas être à l’heure. Elle se prend à imaginer les enfants, errant seuls dans l’hôtel, racontant à qui veut l’entendre que leur grand-mère les a abandonnés pour aller à l’aquagym. Elle presse le pas, le ventre noué. Et puis zut, elle se met à courir, rongée par la culpabilité. Pourtant, à son arrivée au club enfants, la salle est encore pleine de gamins ravis et de parents détendus qui bavardent avec les animateurs et animatrices. Chantal n’a jamais aimé ces ambiances de cours d’école. Sa fille pense qu’elle n’est pas normale. Les autres grands-mères adorent l’heure des mamans, lui répète-t-elle souvent. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez elle, pour préférer la solitude et les cours de gym à sa famille ? Déjà qu’elle n’aimait pas ça à l’époque, on peut dire que ça n’a pas vraiment changé, songe-t-elle. Bon, d’accord, s’il faut rendre service de temps en temps, pourquoi pas. Mais faire croire à sa fille qu’elle pourrait combler le vide de son existence avec ces activités de nounou blasée, certainement pas.

Il fait une chaleur de bête, dans ce local. Ça sent un peu la sueur, la couche sale et la crème solaire. Les enfants ont entreposé leurs affaires dans des petits casiers. Devant elle, un monsieur récupère sa fille. Elle est ravissante. Elle a de longs cheveux bruns et brillants et porte un tee-shirt à paillettes. Il a l’air dépassé. C’est normal. Si les hommes savaient y faire avec ces choses-là, ça se saurait ! Bernard, lui, ne l’a jamais aidée. Et elle ne s’en est pas plus mal portée.

Le père a l’air épuisé, et très agacé. Où est sa femme ? Il sue à grosses gouttes en essayant de passer la bretelle du sac du club sur le dos de la fillette, il s’énerve. Il va lui faire mal.

— Attendez, je vais vous aider.

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