Haute saison
Plage du rayon vert
— Héloïse, ne va pas trop loin dans les vagues !
Matthias imaginait pouvoir se détendre un peu, s’asseoir et regarder les filles jouer dans l’océan. Lorsqu’ils ont quitté tous les trois le mini-club tout à l’heure, il a dû continuer son call jusque dans le local où on récupère les enfants. Il murmurait des « oui, oui, bien sûr », fronçait les sourcils sous l’œil réprobateur des autres parents. Merde, était-il le seul à bosser même en vacances ? Les nouvelles technologies et les téléphones pros n’ont-ils pas forcé tout le monde à s’adapter à ce rythme de travail constant ? À moins que ce soit le Dubouche qui prenne ses aises. Ou lui, Matthias, qui ne sait pas « décrocher », ainsi qu’Annabelle le lui reprochait si souvent. Il aurait bien aimé les y voir, tous ces donneurs de bons conseils, s’ils recevaient comme lui des mails jusqu’à 2 heures du matin lui demandant des « retours » sur des notes de synthèse ou de « jeter un coup d’œil » sur un doc… Qu’est-ce qu’il est censé dire ? « Désolé, les gars, je suis en vacances » ?
Pourtant, lorsqu’il a accepté d’emmener Héloïse, Noémie et une de ses copines que lui a refourguée sans scrupule la mère, ravie parce qu’elle n’est « pas très plage », Matthias pensait consacrer un peu de temps à ses filles. Il a travaillé tout l’après-midi dans la touffeur de sa chambre.
Oui, il allait se détendre, prendre un magazine – il n’a pas ouvert un seul de ceux achetés à l’aéroport. C’est vrai que la situation est pas mal, songe-t-il. Sauf que, pour que les filles se baignent, ils ont dû se rabattre sur la zone surveillée, et donc bondée. Et puis, il s’est rapidement rendu compte qu’il ne pouvait pas laisser Héloïse toute seule. Les sauveteurs, vissés à leurs chaises hautes, ont beau siffler dès qu’ils sentent le danger, les vagues sont vraiment hautes. Et gobent en un instant les plus petits baigneurs qui sautillent au bord de l’océan, les faisant rouler comme dans une machine à laver avant de les rejeter, hagards, sur le sable trempé, sous l’œil terrifié de leurs parents. Ceux-ci sont tous là, debout, bras croisés, en rangs d’oignons devant la marée humaine, prêts à rattraper un pied, une jambe ou plonger dans les rouleaux lorsqu’ils sont trop menaçants.
Depuis une demi-heure, Matthias observe ce spectacle. Héloïse qui court en riant vers l’horizon. Son cœur s’emballe lorsqu’il la perd de vue un instant. Pour la première fois depuis leur arrivée, il a retiré ses chaussures et même ses chaussettes, qu’il a honteusement abandonnées sur sa serviette sous l’œil moqueur de ses voisins du moment. Il a remonté le bas de son pantalon et apprécie la sensation de l’eau entre ses orteils, de ses pieds qui s’enfoncent dans le sable, du soleil qui réchauffe sa peau et de la joie qu’il lit sur le visage de ses filles. Au loin, Noémie s’amuse avec une bande d’enfants de son âge. De temps à autre, elle agite la main dans sa direction pour lui indiquer qu’elles sont là, elle et sa copine un peu trop casse-cou, selon Matthias. Et puis comme si ça ne suffisait pas, il sent que la mère de la petite qui joue avec Héloïse cherche à engager la conversation. À plusieurs reprises lorsque les gamines se cognent, ou atterrissent contre leurs jambes à l’un ou à l’autre, elle tente des sourires de connivence. Matthias n’en est pas sûr mais il lui semble qu’elle lui a même adressé la parole. Quoi qu’il en soit, il a fait mine de ne pas entendre. Depuis, il l’ignore avec application.
— Tu viens, ma chérie, on va se reposer un peu sur la serviette ? propose-t-il à Héloïse.
— Oh, non ! Je veux rester ici avec ma copine !
— Si vous voulez, je vous la garde, propose la mère, qui saute sur l’occasion.
— Non, non. Ça va aller, on va faire un château. Hein, Hélo ? On a assez joué tu vas attraper froid.
— Mais il fait super chaud !
— Bon, tu viens, c’est tout, insiste Matthias en signifiant d’un sourire crispé à la maman serviable qu’il la remercie mais qu’il va s’en sortir.
De retour à leur place, Matthias époussette comme il peut la minuscule serviette blanche volée à l’hôtel, bientôt mouillée et à nouveau ensablée après qu’Héloïse s’est difficilement essuyée avec. Évidemment, il n’a pensé à rien, dirait Annabelle. À présent, la serviette est inutilisable pour Noémie.
Puis ils repartent vers le bord de l’eau pour rejoindre Noémie et sa copine, avec l’espoir, pour Matthias, d’éviter les heureux vacanciers trop envahissants. Comment allait-il faire pour les douches ? L’hôtel ne fournit qu’une serviette par personne, c’est indiqué partout. Mais il n’a pas fait attention, bien sûr. Quant à son pantalon beige, il est déjà trempé et plein de sable, et c’est le seul de ses vêtements qui fasse un peu estival. Matthias a mal à la tête. Décidément, cette organisation le fatigue. De toute façon, il fait tout de travers. Bizarrement, il se sent coupable d’avoir été odieux avec la mère de famille qu’il observe de loin, droite et vaillante, prête à bondir pour protéger sa gamine. Alors qu’il se perd dans ses pensées et la contemplation des fesses imparfaites et émouvantes de la mère éconduite, Héloïse entreprend la construction d’un château. Sans pelle ni seau, mais ça ne semble pas la gêner. Elle lui sourit gentiment. Matthias regrette d’avoir été si désagréable, pourtant il ne fait même pas l’effort de l’aider dans son entreprise. Il a beau être conscient de tous ces paradoxes, et de ce qu’il conviendrait de faire, il sort néanmoins son téléphone de sa poche. Aucun appel manqué. Il est presque déçu. Machinalement, tel un drogué, il clique sur l’icône enveloppe de sa boîte mail. Pas de message de Dubouche. Rien qui mérite de suspendre un joyeux moment en famille.
Matthias décide toutefois d’ouvrir deux messages tombés dans la demi-heure précédente. Histoire d’être débarrassé, pense-t-il. Ensuite, il sera tranquille. Il glissera son smartphone dans le sac d’Héloïse et ils iront tous les trois manger une glace. Ou une gaufre. Ou faire un peu de shopping dans les boutiques de la promenade pour faire plaisir à Noémie. Le premier mail est une énième présentation Power Point. Matthias la parcourt rapidement et clique sur l’autre mail, envoyé par le responsable des ressources humaines. Un CV pour un poste créé dans son service dans le but de le soulager. La personne sera directement sous ses ordres mais la seule idée d’avoir à la former le soûle d’avance et le ferait presque hésiter quant au bien-fondé de cette embauche. Mais Dubouche a été catégorique. Matthias ouvre la pièce jointe, et essaye de déchiffrer comme il peut le parcours et les expériences du candidat. Bonne école, expérience dans une boîte concurrente, deux ans à l’étranger, domicilié dans un quartier chic de la capitale. Matthias est bien obligé de reconnaître qu’il est rassuré lorsque le candidat coche les mêmes cases que lui. L’inconnu lui fait peur. Il a suivi plusieurs formations sur l’inclusion et l’accueil d’employés différents. Car il sait bien que l’ouverture génère de la créativité, et qu’être remis en question par des regards nouveaux apporte beaucoup de richesse. Mais il ne s’y fait pas. C’est idiot, car lui-même ne vient pas vraiment du sérail. Il n’a jamais fréquenté les rallyes ni les écoles privées parisiennes. Oui, ce CV lui plaît bien. Pour un peu, il embaucherait ce type sans le rencontrer. Hélas, il n’y a pas de photo – une nouvelle lubie des anti-discriminations. Pourtant, il aurait bien aimé se faire une idée. Camille Levard…
— Papa ! Je retourne dans les vagues avec la petite fille, lui lance Héloïse.
— Non, attends. On avait dit qu’on séchait un peu ici. On va y aller, de toute façon. Manger une glace. Appelle ta sœur ! Héloïse !
Mais la fillette est déjà partie pour se jeter dans l’eau moussue. Matthias répond aux RH : « Pas mal… Mais rassure-moi, c’est un homme ? Parce que bosser avec une femme… » Et il envoie. Vite, parce qu’il ne voit plus Héloïse. Il glisse son portable dans sa poche et se précipite vers l’océan. Heureusement, il la repère rapidement, sous l’œil amusé de la mère aux fesses émouvantes, qui se garde de lui adresser à nouveau la parole. Noémie les rejoint au même moment, hilare, les cheveux sens dessus dessous.
— Où est ta copine ? demande Matthias. Je voulais qu’on aille se promener tous les trois.
— Oh, non, papa ! On s’amuse trop ! Il y a tous les gens du club qui sont là.
— Mais, tu les verras plus tard. Demain ? Ça me ferait plaisir qu’on passe un moment ensemble. Ça y est, j’ai fini de travailler ! Et si je t’offrais un petit vêtement dans ces boutiques dont tu m’as tant parlé ?
Les yeux de Noémie s’écarquillent. Elle saute au cou de son père, qui ressent pour la première fois depuis longtemps une petite décharge de bonheur. Et c’est tout collants de sel et de sable, lestés de la serviette-serpillière, qu’ils quittent la plage non sans avoir pris soin de reconduire la copine à l’hôtel. Tenant fermement la main de ses filles dans les siennes, Matthias se laisse aller à la douceur de cette balade qui vient clore une journée d’angoisse professionnelle en milieu hostile. Le vent chaud balaye son visage, il respire un grand coup, plein de l’énergie que lui procurent ces petites paumes blotties dans les siennes. Il n’avait pas prévu d’avoir des enfants. Il se disait bien qu’il en aurait un jour, comme tout le monde, mais il n’en avait jamais rêvé. Annabelle avait décidé de tout. Du bon moment, des prénoms, du nombre d’enfants. Lui s’était coulé dans cette organisation qui l’arrangeait bien. Il ployait sous le boulot, avait une carrière à mener et le Dubouche avait horreur des « papas modernes », comme il les appelait avec un mépris mêlé de pitié. Non mais où allons-nous, Matthias ?
Tandis qu’il regarde avec tendresse voltiger les longs cheveux noirs de ses deux filles si belles, si sages, auxquelles il a finalement si peu donné, il sent quelque chose comprimer sa poitrine. Alors il resserre son étreinte en leur adressant un sourire auquel elles répondent avec une moue étonnée. Depuis combien de temps n’a-t-il pas laissé son téléphone plus de cinq minutes dans sa poche ? Ils font la queue devant le camion du marchand de glace et, malgré la chaleur et ses vêtements qui le gênent, Matthias se sent bien. Presque léger. Héloïse babille des paroles incompréhensibles que seule sa sœur paraît comprendre, puisqu’elle lui répond. Noémie jette des coups d’œil vers les bandes d’adolescents qui se réunissent sur les bancs face à la mer. Les filles portent des hauts exagérément courts et des maillots de bain trop échancrés. Les garçons ont les cheveux longs et se donnent des airs de caïds malgré leurs visages encore juvéniles. Matthias se surprend à trembler à l’idée que le désir qu’il lit dans leurs yeux puisse se porter sur Noémie. C’est encore un bébé. Elle choisit une glace au citron, comme lorsqu’elle était petite, et cette constance le rassure un peu. Héloïse, qui a voulu imiter sa sœur, plisse le nez et finit par lui piquer son cornet chocolat. Tous trois continuent de cheminer tandis que les terrasses se remplissent peu à peu de mangeurs de gaufres et de fêtards déjà à l’apéro. Ils s’arrêtent dans une des boutiques qui bordent la plage, où Noémie passe un temps infini à examiner de longues tuniques vaporeuses de toutes les couleurs que Matthias aurait adoré lui offrir. En vain. Plus loin, elle jette son dévolu sur des modèles de maillots de bain bariolés aux culottes aussi minuscules que celles que Matthias a vues tout à l’heure sur les gamines qui déambulaient le long de l’océan. Si Annabelle voyait ça !
— N’y pense même pas, parvient-il à murmurer quand il voit sa fille hésiter entre plusieurs modèles.
Il sent bien sa déception, aussi lui suggère-t-il de choisir plutôt une robe. Héloïse et lui se calent dans un fauteuil et attendent sagement que Noémie ait fini ses essayages. Parfois, la fillette passe une tête dans la cabine et revient en levant les yeux au ciel.
— Et toi, tu ne veux rien, ma chérie ? s’enquiert Matthias.
Héloïse semble surprise, sans doute parce qu’on demande rarement aux petits s’ils désirent quelque chose. Ils récupèrent les affaires des aînés.
— Choisis quelque chose ! Une casquette ? Une robe ?
Les yeux d’Héloïse ont beau pétiller, elle ne sait pas où donner de la tête tant elle est décontenancée. Puis, très rapidement, comme si elle craignait que son père ne change d’avis, elle se décide pour un tee-shirt atroce, très rose avec de gros dessins multicolores. Le genre de vêtements qu’Annabelle abhorre. De ceux que les parents de Matthias leur envoient par dizaines, pour rattraper leur absence. Matthias sourit. Bien sûr, elle peut le prendre. Héloïse explose de joie. Lorsqu’ils sortent enfin de la boutique, Noémie a opté pour une robe sweat-shirt à capuche dont Matthias ne comprend pas bien le fonctionnement. Dehors, le soleil entame doucement son déclin. Ils se dirigent sans se presser vers l’hôtel. Et s’ils retournaient se baigner ? Les allées se sont vidées, les transats également, les terrains de volley sont abandonnés. Aux fenêtres de l’immense bâtiment si laid pendent quelques serviettes multicolores. Des vertes, des tropicales, des petites, des grandes, qui ornent ici et là la façade ocre striée de longues rangées de fenêtres.
C’est décidé, ce soir, Matthias mettra son téléphone en mode avion. Il le doit bien à ses enfants. Il vérifie toutefois si le DRH ne lui a pas répondu. Il faut aller vite sur cette embauche, il le sait. Non, le monde semble lui avoir donné un répit. C’est certainement un signe.
Oui, aussi difficile que cela puisse paraître, il a décidé de passer une bonne soirée.
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