Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 28 sur 39

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Haute saison

Au café Shelter

 

 

— Tu as bien fait d’insister ! C’est absolument sublime, ici. J’ai tellement pris l’habitude de me mettre là où on me l’indiquait.

— Moi, c’est le contraire ! Ces derniers mois, si j’ai bien appris quelque chose, c’est qu’il ne faut pas se laisser enquiquiner, et ne pas hésiter à enfoncer les portes quand elles restent closes.

Chantal et Fanny ont trouvé refuge dans ce café de bord de mer. Spacieux, refait à neuf, il trône sur trois étages, face à l’océan. Le rez-de-chaussée étant bondé, la serveuse leur a proposé de s’installer à une table individuelle, près du parking. Fanny a bien failli accepter. C’était gentil, pensait-elle, de leur trouver une solution alors que le café paraissait complet.

Mais Chantal ne l’entendait pas de cette oreille. Elle est montée sur ses grands chevaux, en déclarant qu’elles désiraient autre chose qu’un petit coin sombre. Que si c’était comme ça, elles iraient ailleurs. Que Fanny méritait mieux que ça. Alors la jeune femme, loin de se renfrogner comme Fanny l’avait envisagé, s’était démenée pour accéder à leur requête. Elle avait cherché à pousser les tables, proposé d’attendre que les clients du front de mer finissent leurs consommations, et avait finalement pensé à la terrasse sur le toit, utilisée d’habitude pour les concerts de fin de soirée. Le patron avait été d’accord pour faire une exception et l’ouvrir un peu plus tôt. Fanny avait découvert avec délice la gentillesse des habitants de la région. Le café disposait d’un ascenseur qui les avait emmenées tout là-haut. Dans ce petit espace, les deux femmes s’étaient regardées d’un air triomphant, se retenant d’éclater carrément de rire, si fières de ce qu’elles avaient obtenu.

Le vent qui s’est levé fait danser les longs cheveux de Fanny. Avec l’aide de Chantal et de la serveuse, elle a pu facilement s’installer sur une balancelle confortable, et ce simple changement suffit à la ravir. Cela fait près de deux heures, maintenant, que les deux femmes bavardent joyeusement.

— Tu n’as jamais eu cette impression de connaître quelqu’un depuis toujours, sans jamais l’avoir rencontré auparavant ? demande Fanny.

— Non. Pas avant aujourd’hui, répond Chantal, pudique.

Elle baisse les yeux, parce que les sujets intimes ne sont pas son fort. Son talent, à elle, c’est sa robustesse, sa pugnacité, sa détermination. Pas les sentiments. Mais cette femme a fait céder des digues qu’elle croyait immuables. Elle l’a même convaincue de laisser Pierre et Romy au mini-club pour le dîner. Tandis qu’elles parcouraient la promenade en se moquant des vacanciers, commentant leurs allures, ou le physique des hommes croisés et pouffant souvent de rire, elle lui a tendu son téléphone.

— Appelle, ça te prendra cinq minutes. Qu’est-ce qui t’oblige à suivre à la lettre ce programme qui n’a pas d’intérêt ? lui a dit Fanny après avoir, elle-même, envoyé un message sur la conversation WhatsApp familiale, enjoignant à mari et enfants de se débrouiller sans elle.

Chantal a bien perçu une lueur de tristesse quand elle a ajouté « ça ne leur fera pas de mal ». Mais Fanny a vite conclu sa remarque par son habituel sourire qui donne de la magie à chacune de ses paroles. Oui, auprès d’elle, Chantal a l’impression que rien n’est grave, que tout peut s’arranger, qu’il est inutile de se plaindre. Mais y a-t-il une hiérarchie dans le malheur ? Lorsqu’elle a prévenu l’équipe d’animateurs qui lui ont confirmé que cette soirée imprévue avec leurs copains réjouissait Pierre et Romy, elle a senti son cœur s’alléger.

Sur cette terrasse, face à l’immensité de l’océan, chacune a déroulé pour l’autre un pan de sa vie. Des souvenirs, des petites joies, des peines, des reproches depuis trop longtemps enfouis. Telles les pièces d’un immense puzzle que chacune tente de reconstituer pour elle-même.

— Moi, ça m’est arrivé une fois. Il y a longtemps. Avec Victor.

Fanny ne regarde pas Chantal. Sans doute le sujet est-il trop intime, ou douloureux.

— Ça peut revenir, alors ? Quand on a une âme sœur, c’est pour toujours.

— C’est joli ça, une âme sœur.

— J’y crois, répond Chantal. Elles peuvent s’éloigner, bien sûr. Mais jamais se quitter. Peut-être que vous traversez juste une zone de turbulences ?

— Je ne sais pas. C’est si difficile de savoir, de prendre la bonne décision. Qu’est-ce qui se passera si je prononce ce mot qu’aucun de nous deux n’ose formuler ? Et si tu avais raison, et que je brise le fil d’une histoire prête à repartir ? J’ai horreur de ces moments où l’on doit décider de son chemin. J’ai l’impression d’être arrivée à un carrefour, d’avoir devant moi deux routes dont l’une est un cul-de-sac, et l’autre la bonne.

— Et si les deux avaient un intérêt ? Je ne pense pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise décision. Seulement la tienne.

— Et toi, s’enquiert Fanny, tu as quelqu’un dans ta vie ?

— Non. Je suis très bien toute seule. J’ai été enchaînée trop longtemps.

— Par un homme ?

— Non. C’est plus compliqué. Je me suis longtemps occupée de ma mère. Chez moi. Pendant… dix ans.

À ces mots, elle écarquille les yeux, comme étonnée par tout ce temps écoulé. Puis, portée par le silence bienveillant de Fanny, et son regard sans jugement, Chantal raconte. Ses journées entièrement dédiées à cet être qui décline et devient chaque jour un peu plus dépendant, jusqu’à l’enchaîner, elle aussi, à son salon transformé en chambre d’hôpital. Les meubles recouverts de boîtes de pilules, de verres d’eau apportés jour et nuit, de mouchoirs froissés, de livres lus à haute voix, dont les mots finissaient par s’envoler avant d’avoir atteint Suzanne, sa maman, qui ne les entendait plus. Les médecins qui passent le mardi, le jeudi, et les infirmières plusieurs fois par jour. Les gestes qu’on vous apprend, parce que c’est plus simple si on les accomplit soi-même. Les soins. La toilette. Et puis le bruit des appareils qui ronronnent dans la pénombre. Les tâches, consignées sur le grand tableau de la cuisine, où étaient autrefois inscrites les dates importantes de la vie de Lily. Dorénavant, Chantal devait organiser ses journées et ses nuits pour maintenir Suzanne en vie, la soulager de ses maux, la garder au contact d’une existence qui se dissout lentement.

C’était là que la routine et la discipline étaient entrées dans la vie de Chantal, pour calmer les questions qui se bousculaient dans sa tête et apaiser la tristesse qui menaçait de déborder. Pour essayer de faire taire ce chagrin qui grondait dans sa poitrine, elle était partie un jour se promener en forêt. Elle avait marché, d’abord, puis accéléré la cadence, jusqu’à sentir le sol dur sous ses pieds, l’ivresse de ses muscles qui se tendent, de son cœur qui s’accélère, de ses poumons qui brûlent. Au bout d’une vingtaine de minutes de course effrénée, lorsque la sueur s’était mêlée à ses larmes, elle s’était arrêtée et tout était sorti – la peine, la colère et la frustration. Ce soir-là, Chantal avait goûté au calme après l’effort. Elle avait même pu dormir d’une traite. Et dès le lendemain, elle avait recommencé. Plus longtemps, cette fois. Et ces séances solitaires, volées au quotidien, lui étaient devenues vitales. Elle avait commandé sur Internet des chaussures de footing et une tenue de sport. Ses séances avaient continué. Elle avait pu progresser. Au bout d’un an, Chantal courait près d’une heure par jour. Le matin, très tôt, avant le réveil de Suzanne. Été comme hiver. Ensuite, la journée pouvait se dérouler. Sans surprises, sans nouveautés, sans rencontres. Mais ça n’avait plus d’importance parce que la discipline et l’effort s’étaient substitués aux désirs. Désormais plus rien ne la détournait de son devoir auprès de celle qui l’avait mise au monde. Et cela l’avait sauvée, protégée des pensées sombres, des renoncements.

Ce que Chantal n’avait pas prévu, c’est que ça durerait aussi longtemps. Lorsque Suzanne était venue vivre avec elle, Chantal avait soixante-deux ans, une énergie folle et l’envie de découvrir le monde après une vie de labeur. Mais la parenthèse s’était prolongée. Est-ce pour cela qu’elle avait voulu ménager son corps ? Pour le garder fonctionnel, puissant, en bonne santé, le plus longtemps possible ? Pour être en mesure de reprendre le cours de son existence là où elle l’avait laissé ? Ensuite il y avait eu les leçons de gymnastique sur Internet, qu’elle avait intégrées à sa routine, et le vélo d’appartement qu’elle s’était offert un Noël – une folie qu’elle n’avait pas regrettée. Elle avait installé le vélo à côté du lit de Suzanne, et pédalé près d’elle. Toutes ces années. Quel tableau ça devait être que ces deux femmes enchaînées l’une à l’autre ! Ces dix années avaient été terribles et pourtant elles étaient passées à toute vitesse. Plus rapidement, peut-être, que les décennies heureuses partagées avec Lily.

Depuis le mois de mars, le lit a quitté le salon avec les flacons, les mouchoirs et les appareils médicaux. Les vêtements de Suzanne ont été donnés en même temps que les livres que Chantal lui lisait. Le vélo, les tapis, les haltères sont restés. Chantal a continué de pédaler avec rage vers des terres imaginaires qu’elle ne verrait sans doute jamais.

Le soleil a entamé sa lente plongée vers l’océan. Le ciel a pris des teintes orangées qui se reflètent dans les yeux noirs de Fanny. Elle ne l’a pas interrompue. Pas plus qu’elle ne cherche à rompre le silence qui s’ensuit. Chantal semble sidérée par l’évocation de ces secrets enfouis depuis si longtemps.

Autour des deux femmes, les tables se sont remplies, et un léger brouhaha les enveloppe, auquel elles n’ont pas prêté attention. Quelle heure peut-il être ? Fanny jette un coup d’œil à son portable, et y découvre de nombreux textos. Victor veut savoir où elle est, putain. Comme chaque fois qu’elle découvre un message de ce genre, ou d’autres, désespérément dénués d’affect, elle ne peut s’empêcher de se demander comment ils en sont arrivés là. Fanny aimerait s’en ouvrir à Chantal, dont elle se sent soudain étonnamment proche. Mais qu’est-ce que ce bout de femme, qui n’a apparemment connu qu’un seul homme, pourrait bien comprendre à son histoire ? Et puis il est tard. Elle doit aller récupérer Jérémy – même si cela signifie affronter la scène que Victor ne manquera pas de lui faire. Peut-être que le moment d’en finir est arrivé. Sauf qu’il leur reste trois nuits ici. Fanny insiste pour régler l’addition. À charge de revanche. Elle tend sa carte pendant qu’elle appelle son mari pour le rassurer. Oui, elle est toujours au Café Shelter. Oui, avec la dame du club. Elle baisse le son du téléphone parce qu’il se met à hausser le ton.

— J’arrive, j’arrive, marmonne Fanny, tandis que Chantal a déjà empoigné son fauteuil.

Sur le chemin du retour, elle ne pose pas de questions, elle a compris que Fanny n’a pas envie de parler de ça maintenant. Peut-être plus tard. Elles longent à nouveau la mer, poussent la grille de l’hôtel et sont surprises par la clameur qui s’échappe de la salle de spectacle. Et par la curieuse sensation de réconfort qu’elles éprouvent en entrant dans ces lieux devenus familiers.

— C’est sympa, quand même, non ? demande Fanny en tournant son visage hâlé vers Chantal.

— Oui, oui.

Fanny insiste avec une petite moue, l’air de dire « allez, pas à moi ».

— Mais oui, c’est sympa, reconnaît Chantal en souriant.

Au loin, au-dessus du phare de Biarritz, explosent les premières fusées d’un feu d’artifice.

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