Haute saison
Terrasse des panoramas
Fanny porte sa jolie robe rouge, celle avec le décolleté profond et les arabesques blanches que Victor aime tant parce qu’elle dévoile la rondeur de sa gorge et les minuscules grains de beauté qui constellent sa poitrine tel un feu d’artifice qui serait donné en son honneur entre ses deux seins. Elle ne se souvient plus de la dernière fois qu’il a évoqué ce feu d’artifice. Avant, il y faisait référence tous les jours, ça en devenait presque lassant. Depuis l’accident, Fanny préfère mettre des robes. Lorsqu’elle était plus jeune, elle n’aimait pas. Elle avait une santé de fer, une énergie parfois difficile à canaliser, une envie de dévorer le monde à pleines dents. Alors porter des robes, coiffer ses cheveux, très peu pour elle. Aujourd’hui, c’est différent. Elle a été rattrapée par les années et l’obligation de passer un peu plus de temps dans la salle de bains pour attirer les regards. Les robes, c’est parce que c’est plus pratique. Pour tout. Elle n’a pas à se contorsionner sur son lit pour enfiler un jean. Le soir, ou à la piscine, elle peut les retirer en un mouvement. Victor aussi les lui retirait en un geste, surtout la rouge, qui se boutonne sur le devant.
Aujourd’hui, comme la veille, il se contente de fixer le fond de ses quatre assiettes déjà remplies. Entrée, plat, fromage, dessert, il a tout pris en une fois comme si ce repas n’était qu’une formalité. Visiblement, il n’a plus envie de bavarder avec elle. La nuit dernière, pour la première fois depuis des mois, elle a mis son orgueil de côté et s’est rapprochée doucement de lui. Elle a effleuré cette peau qu’elle reconnaîtrait les yeux fermés, ce grain un peu épais qui la rassure et l’emplit toujours de sérénité. Le silence de la chambre était ponctué par les passages aux toilettes de Margaux et Jérémy qui râlaient qu’ils n’étaient pas fatigués, qu’ils voulaient assister au spectacle – sinon à quoi ça servait de venir dans un club de vacances ? Victor n’avait rien voulu savoir. Il avait répété que c’était encore lui qui commandait dans cette baraque. Et les enfants avaient ricané parce qu’ils n’étaient pas chez eux. Lui n’avait pas ri, il s’était contenté de chercher du soutien dans ses yeux à elle, sans complicité ni douceur. C’était sa nouvelle obsession : lui forcé de se montrer sévère avec les enfants pendant qu’elle joue les copines – selon lui, ce n’était bon pour personne. Encore un point de divergence. Mais parce qu’elle voulait au maximum éviter les conflits pendant ces vacances, Fanny avait cédé à son accès d’autorité qu’elle jugeait pourtant injuste. Les enfants s’étaient plaints. Surtout Margaux, qui leur avait rappelé qu’elle avait quatorze ans. Qu’à cet âge-là on ne part pas se coucher à 21 h 30 avec ses parents et son petit frère. Et elle l’avait entendue chuchoter en anglais qu’ils feraient bien de s’acheter une vie. C’était insolent, et heureusement que Victor n’avait pas entendu, les précédant de plusieurs mètres dans le long couloir qui les menait aux ascenseurs, alors qu’en sens inverse ils croisaient des jeunes hystériques qui couraient en riant, excités par la soirée qui s’annonçait.
Plus tard, lorsqu’ils s’étaient mis au lit tandis que résonnaient au loin les premières notes de l’hymne du club, et que montaient les cris de joie d’un public heureux de sa première journée de plage, Victor avait éteint la lumière, et continué longtemps de s’abîmer les yeux devant le satané écran de ce téléphone qu’il ne lâchait plus. Alors dans l’obscurité de l’Étoile de mer, rassurée par le bruit de la chambre adjacente qui lui prouvait qu’elle n’était pas la seule vacancière à être rentrée se coucher avec les poules, Fanny avait repensé à la phrase de Margaux.
Et si elle avait raison, s’il était temps de réfléchir à changer de vie, tous les deux ? Victor ne semblait pas prêt à prendre de décision les concernant. Non, il préférait se laisser sombrer dans cette relation qui n’en était plus une, se laisser engloutir par la tristesse, la mauvaise humeur et l’ennui jusqu’à ce qu’ils pourrissent tous les deux de chagrin et qu’il soit trop tard pour changer d’existence. Alors elle avait tenté cette caresse. Mais Victor avait sursauté comme si elle l’avait brûlé. Sans se retourner, il avait émis un grognement et s’était éloigné un peu plus dans ce lit double de taille standard qui les rapprochait bien trop à son goût. Et une nouvelle nuit avait passé.
Derrière ses lunettes noires, sanglée dans sa robe rouge et blanc, Fanny scrute sa petite assiette de crudités. Elle a oublié la vinaigrette. Mais ça n’a pas d’importance. Oui, qu’est-ce que ça peut bien faire, de manger une salade bien assaisonnée sous ce beau ciel bleu, devant ce paysage sublime s’il ne la regarde plus. Pour une fois, elle perd son bel optimisme, même en public. Elle a envie de quitter la table pour les faire tous réagir. Elle qui a toujours fait office d’animatrice de la famille, lançant les sujets de conversation, proposant les activités, elle n’a plus envie de faire d’effort. Qu’ils se débrouillent, elle en a assez. Hélas, aucun d’eux ne semble décidé à reprendre ce rôle, ne serait-ce que provisoirement. Leur silence l’oppresse. Ils sont comme figés au milieu du brouhaha alentour. Fanny a l’impression qu’un projecteur invisible s’est braqué sur leur triste réunion, pointant du doigt leur échec. Ou plutôt son échec à elle. Le bonheur des autres la submerge de chagrin et elle s’en veut. Envier la joie des autres, c’est pire que tout.
— Je peux m’asseoir ?
Tous les quatre sursautent comme si un agent de police venait de leur demander leurs papiers. Fanny ne reconnaît pas tout de suite ce visiteur inattendu. Elle remonte ses lunettes pour lire ce qui est écrit sur son badge. « Germain, accueil. » Alors, elle le reçoit avec chaleur, se souvenant de ce gentil jeune homme qui l’a aidée pour la chambre.
— Bien sûr ! Les enfants, poussez-vous, faites de la place pour Germain.
Fanny rougit parce qu’elle a bien conscience de parler à Margaux et Jérémy comme s’ils avaient quatre ans. Victor la fusille furtivement du regard, l’air de dire : « Non mais il ne manquait plus que ça. Bouffer avec un inconnu. » Mais trop heureuse de cette intervention extérieure dans leur microcosme en détresse, Fanny fait semblant de n’avoir rien vu. Germain s’assoit et continue de sourire de toutes ses dents. Il est pourtant probable qu’il a senti le malaise que son arrivée a provoqué.
— Alors, vous vous plaisez dans l’Étoile de mer ?
— Tu as très bonne mémoire, lui répond Fanny, admirative.
— C’est un peu mon métier. Et puis, tu n’es pas une femme qu’on oublie.
Victor tressaille imperceptiblement. Fanny se raidit.
— Oui, j’imagine que des clients comme moi, vous ne devez pas en avoir tant que ça.
Germain écarquille les yeux, avant de rectifier, affreusement gêné :
— Ah, tu pensais… Mais… Ce n’est pas du tout ce que je voulais dire ! Enfin. Non, c’est ton sourire et ta bonne humeur qui m’ont marqué. Et puis… désolé, ajoute-t-il à l’adresse de son voisin. Tu as une très jolie femme. En tout bien tout honneur, bien sûr. Ton prénom ? Excuse-moi, je connais celui de ton épouse mais pas le tien. On ne s’est pas encore croisés. Je suis responsable de l’accueil.
— Victor, marmonne ce dernier sans lever la tête.
— Pardon, Victor ! N’y vois surtout aucune tentative de drague de ma part. Mais tu sais, l’idée, ici, c’est d’exprimer ce qu’on pense, surtout quand c’est positif.
— Oui, oui, pas de problème, répond Victor en se levant pour se diriger vers le buffet.
— Quel relou, se moque Margaux. C’est vrai qu’elle est belle, ma maman. Hé, Germain, tu penses que je devrais faire le spectacle ?
— Bien sûr ! Une semaine au club sans spectacle, c’est comme un repas sans dessert. Sympa mais radicalement incomplet. Ils ont déjà fait les castings, non ? Tu n’y as pas participé ?
— Non, murmure la jeune fille. Enfin si, mais… j’ai dit que je préférais regarder.
— Ah, je comprends. Et tu regrettes ?
— Un peu. Surtout que ma copine Lena a eu le premier rôle. Elle va avoir des répétitions tous les jours et je vais me retrouver avec les bolosses à faire du macramé en intérieur pendant qu’elle s’éclate. Mais Maryline prétend qu’une décision est une décision et qu’elle ne peut pas revenir en arrière.
— Ah, Maryline…, murmure Germain en laissant sa phrase en suspens.
On ne médit jamais devant les clients. Règle numéro 5.
— Tout se passe bien, ici ? Vous avez vu le temps qu’on a cette semaine ? Vous savez que c’est rare d’être aussi chanceux, intervient Jean-Michel, qui fait le tour des tables, comme s’il recevait pour sa noce.
— Ah, tu tombes bien, cette jeune fille…
— Margaux.
— Margaux. Elle a hésité à participer au spectacle et a peur que ce soit trop tard parce qu’après réflexion elle en meurt d’envie. On peut peut-être trouver une solution à cet épineux problème, qu’est-ce que tu en penses ?
— Bien sûr ! s’exclame Jean-Michel, alors que Victor, revenu avec son assiette de fromage, poireaute, visiblement excédé, derrière les fesses tendues du directeur de l’hôtel qui a pris appui sur le dossier de sa chaise vide.
— Pardon…, dit-il.
Il a faim, merde ! Et il ne va quand même pas prendre racine dans cette allée bruyante.
— Excuse-moi, je te vole ta place ! Bon, la petite famille, je vous laisse. Et on vous attend aux Olympiades familiales ! lance-t-il, tandis qu’il fonce déjà vers la table voisine où l’accueille un gros monsieur qui entonne d’une voix forte l’hymne du club. Margaux, Jérémy et Fanny en profitent pour se précipiter vers le buffet.
Seul avec Victor, Germain est un peu déstabilisé. Il a pourtant l’habitude des clients chafouins, de ces pères de famille qu’on a traînés là malgré eux. D’après son expérience, il est rare que l’armure mette plus de quelques jours à se fendre, et le jeune homme a appris toutes les techniques pour dérider même le pire des rabat-joie. Mais depuis qu’il a surpris la conversation de Margaux avec son amie, puis assisté à ce triste déjeuner, il a compris que le malaise de cet homme relève davantage de problèmes personnels et familiaux que d’une incapacité à déposer les armes professionnelles. Germain termine son repas en quelques bouchées, attrape un morceau de pain qu’il glisse dans sa poche pour plus tard et salue son compagnon de repas, perdu dans ses pensées.
— Je vous y inscris ? tente-t-il toutefois, parce que c’est son métier.
— À quoi ? demande Victor en tournant vers lui son visage devenu soudain très doux, presque triste.
— Aux Olympiades. C’est demain à 17 heures. Parents-enfants. Un chouette moment. Je suis sûr que le petit adorerait ça.
— Il n’est pas au club à cette heure-ci ?
— Non, ils ont une pause en fin d’après-midi. Pour se retrouver en famille. Enfin, beaucoup font ça, ajoute Germain qui craint d’être maladroit.
— Oui, écoutez, d’accord. J’imagine que si on ne vient pas, ça ne fera pas un drame ? Il n’y a pas d’obligation contractuelle ?
— Non, bien sûr. Rien n’est obligatoire en vacances. Un peu comme dans la vie. Allez, je vous note et vous verrez bien. 17 heures sur la pelouse des champions. Bonne fin de repas, et bonne journée ! lui crie Germain, qui trottine déjà vers la réception de l’hôtel.
Fanny revient, seule, une assiette de petits éclairs posée sur les genoux. Elle reprend sa place à côté de son mari.
— Les enfants ne sont pas avec toi ? s’étonne Victor.
— Non, chacun a croisé son groupe. Je leur ai donné l’autorisation de les suivre. Ils n’avaient plus faim.
— C’est dingue ça, grommelle Victor.
— Quoi donc ? répond patiemment Fanny, qui commence néanmoins à en avoir par-dessus la tête de sa mauvaise humeur.
— Je ne vois pas l’intérêt de partir tous ensemble si ce n’est pas pour se voir. Ça n’a ni queue ni tête cette organisation où chacun vaque à ses activités pour être sûr de ne croiser personne de sa famille.
— Au contraire, je trouve que c’est une très bonne solution à nos problèmes.
— Ah, parce qu’on a des problèmes ?
— Victor…
Mais Fanny préfère suspendre sa phrase. Le cadre est féerique. Autour d’eux, jeunes et vieux rient, courent, savourent les moments de plaisir qui s’offrent à eux. Elle refuse de mettre sur la table leurs problèmes. Elle sait bien que repousser ne sert à rien mais ils l’ont tellement fait. Pourquoi gâcher ces instants ?
Au loin, elle aperçoit Margaux dont le visage irradie de bonheur. Cela fait des mois qu’elle ne l’a pas vue comme ça, et cette image l’emplit de joie. Si l’un d’entre eux parvient à être heureux ici, c’est déjà bien, songe Fanny, avant de tenter un dernier rapprochement qu’elle sait raté d’avance.
— Tu viens aux jeux café avec moi ?
— Non. Merci. Je vais aller directement à la chambre.
Alors elle ravale sa déception, lui plante un baiser sur la joue – qui fait comme une décharge électrique – et lui souhaite une bonne sieste. Ils ne sont plus que deux étrangers.
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