Haute saison
Pelouse des champions
— Bon, les jeunes, on a bien déjeuné ? Tout le monde est en forme ? Hé, vous les lâchez, ces portables ?
Margaux lève les yeux au ciel. Elle aussi trouve ça complètement idiot, de sortir à tout bout de champ son téléphone. Comme le font les « enfants de son âge », dirait sa mère – ce qui l’exaspère au plus haut point. Il faudra bien qu’elle se rende compte qu’elle n’est plus vraiment une enfant. Pas encore une femme, d’accord – quoiqu’elle ait ses règles depuis un an –, mais en tout cas plus en âge de passer tout son temps avec ses parents et son petit frère.
Heureusement, ils sont très nombreux au club cette semaine. Du coup, il a fallu séparer le club ados en deux groupes. Les 11-13 ans et les 14-16. Et c’est carrément génial parce que ça évite à Margaux de se coltiner Jérémy qui, même si elle l’adore, commence sérieusement à l’énerver. Déjà qu’elle doit partager sa chambre avec lui… Hier soir, ils se sont étripés pour se répartir les trois tiroirs de l’unique commode. Margaux en voulait deux. Mais lui, évidemment, a exigé de diviser équitablement celui du milieu. Et comme Margaux n’a pas pu s’empêcher d’emporter plus que nécessaire… On ne sait jamais. L’année dernière, Marie est allée dans un établissement de ce style avec ses parents et elle est sortie avec deux garçons différents. Un pendant le séjour et un autre le dernier soir. « Dernier soir, dernière chance, n’oublie pas ! » lui a-t-elle envoyé sur WhatsApp après que Margaux lui a décrit les lieux, déçue par les garçons qu’elle avait déjà pu croiser au restaurant – « des monstres ».
La soirée d’hier a été pénible. Ils sont arrivés tard, après des heures de trajet. Voyager avec sa mère n’est jamais simple, même si elle se débrouille très bien toute seule. Mais ils ont eu beau opter pour la voiture plutôt que le train – trop de monde, le fauteuil à hisser dans le wagon, l’assistance à prévenir… –, ils ont subi comme d’habitude l’indifférence générale envers les handicapés. À la station-service, les toilettes adaptées étaient hors-service. Ils ont dû en chercher une autre. Le ton est monté entre ses parents, comme de plus en plus souvent. Est-ce que c’est la faute de sa mère, tout ça ? D’autant qu’elle s’est occupée de tout : l’hôtel, la location de voiture, les travaux qui ont commencé à la maison. Bref, tout est remonté, même si tous les deux étaient en tort. C’est ce que Margaux avait envie de leur balancer. Alors elle a mis ses Airpods et regardé en boucle des vidéos sur YouTube parce que lire en voiture, ça lui donne envie de vomir. Lorsqu’ils ont fini par sortir de l’autoroute pour longer la côte tandis que le soleil était moins brûlant contre le pare-brise, Margaux a enfin eu la sensation d’être en vacances. Elle a baissé la vitre pour sentir l’odeur de la mer et du vent qui s’est engouffrée dans l’habitacle. Fascinée, elle a contemplé longuement les énormes vagues au loin, les surfeurs glissant sur l’eau telles de minuscules marionnettes manipulées par une main invisible. « Vous avez vu, comme c’est beau ? », s’est-elle exclamée, rompant un long silence de plusieurs heures, seulement interrompu par la voix horripilante du GPS. « Au prochain rond-point, tournez à gauche… Tournez à gauche. Vous êtes arrivé à destination. »
Ils se sont garés sur le parking du club. Margaux et Jérémy ont aidé leur mère à descendre pendant que Victor sortait les bagages. Puis ils se sont approchés de ce long chemin en lattes de bois sur lequel déambulaient des dizaines de vacanciers. Certains étaient encore en maillot, les cheveux pleins de sel, ou emmitouflés dans des sweats à capuche épais qui leur donnaient un air détendu et cool – Margaux s’est dit qu’elle devait absolument trouver elle aussi un sweat comme ça pour ressembler à ces bandes de jeunes bronzés. D’autres, en pantalon clair et chemise pastel, se promenaient le long des bars et des restaurants, désireux de prendre l’apéritif face à la mer ou de s’attabler pour le premier service avant que les petits ne s’endorment. Margaux a un instant espéré que les longues heures de route allaient disparaître au profit de cette atmosphère estivale. Pourtant, Victor, qui avait absolument voulu conduire une bonne partie du trajet, ne desserrait pas les dents. Et puis, ils ont eu du mal à trouver l’entrée de l’hôtel jusqu’à ce qu’un couple bienveillant compose pour eux le code du portail. « Nous aussi ça nous est arrivé, le premier jour », ont-ils expliqué en souriant, visiblement pas rancuniers. Margaux a tout de suite trouvé les lieux sinistres. Dans l’allée qui les menait à la réception, ils ont croisé une ribambelle d’enfants minuscules qui lui ont fait craindre le pire quant à l’âge moyen de ceux dont elle allait partager les activités pendant une semaine. Où étaient donc les garçons promis par Marie ? Et les sublimes profs de sport et les animateurs sexy qui faisaient fantasmer ? Comme cet acteur de Dirty dancing, qu’elle avait regardé avec sa mère avant de partir au club, et qui lui avait fait croire que cette semaine pourrait bien bouleverser sa vie amoureuse. Puis Victor a fait la queue à la réception pour récupérer la clé de leur chambre, et ils ont foncé au restaurant avant qu’il ne ferme. Ils sont en pension complète, mais Margaux aurait préféré qu’ils rejoignent les jeunes heureux et hâlés aperçus le long de l’océan. Quoique… Elle n’aurait pas forcément apprécié d’être vue en compagnie de toute sa famille. C’est trop la honte. Ça, il faut que sa mère le comprenne. Et ça n’a rien à voir avec son fauteuil. Elle a toujours été la première à parler du handicap de Fanny. À l’école, à ses copines qui étaient souvent gênées la première fois qu’elles venaient à la maison. Non, vraiment, ça n’a jamais été un problème. Mais, à quatorze ans, même si on a une jolie maman sympa, on n’a pas envie de se promener en famille le samedi soir. C’est comme ça.
— Tu viens d’arriver ?
Perdue dans ses pensées, Margaux sursaute.
— Oui, hier soir. Et toi ?
— Moi aussi. C’est ta première fois au club ?
— Oui, et toi ?
— Ici, oui. Mais j’en ai fait d’autres.
— Et alors, ça te plaît ? Moi, pour l’instant, je trouve que c’est la loose.
— Ah oui ? Tu aurais envie de quoi ?
— Je ne sais pas… De mecs mignons.
— Ça… On n’est pas servies, glousse la fille en désignant du menton un groupe de trois ados mal dégrossis – short trop long, moustache naissante et grandes lunettes de soleil pour se donner un style, probablement.
Puis elle reprend :
— Je m’appelle Lena.
— Moi, Margaux.
C’est vraiment une grande avancée que d’avoir fait si vite la connaissance de cette fille. Pour s’intégrer dans un groupe, Margaux le sait, il faut d’abord être deux. Si on reste seule trop longtemps, ça peut tourner mal. Comme pour Jérémy, qui en a tellement souffert cette année. Et la précédente. Jérémy est un « handicapé social », selon sa mère – elle l’a entendue utiliser cette expression un soir où elle s’interrogeait sur les difficultés de son fils. Fanny se demandait s’il était gêné par elle, parce qu’il ne ramenait jamais personne à la maison. Et puis, il y avait eu cette histoire de blouson, que des grands lui avaient volé. Peut-être qu’il n’avait pas envie de montrer à ses amis que sa mère n’était pas comme les autres parents. Son père est devenu fou quand elle a employé le terme de « handicapé ». Il lui a reproché de vouloir tout ramener à ça, au handicap, de dramatiser les choses. Il a répliqué que son fils était normal, merde, et qu’ils n’allaient pas se créer de faux problèmes en plus de ceux qu’ils avaient déjà. Encore une fois, ça a mal tourné. Évidemment, Margaux s’en est voulu de n’avoir rien vu, ou pas voulu voir que quelque chose clochait. Mais Jérémy a quatre ans de moins qu’elle. À leur âge, c’est énorme. Quant à Jérémy, il a prétendu que tout allait bien. Alors ils ont décidé de le croire.
— Tu restes tout l’après-midi ? demande Margaux à Lena.
— Oui, pourquoi ? C’est un peu obligé, je crois.
— Mes parents ont signé l’autorisation de sortie. Pas les tiens ?
— Si. Du coup, on pourrait aller se promener.
— Bonne idée, répond Margaux en faisant ostensiblement tourner sur son poignet le bracelet « all inclusive ».
— OK, répond Lena, avant d’ajouter : mais on prévient le mono.
— Comme tu voudras.
Alors, Lena fend le groupe d’ados ramollis par la chaleur et la digestion, balançant ses jolies jambes ultra-bronzées tandis qu’elle chuchote à l’oreille de l’animateur, décidément très beau – quoique trop âgé, selon Margaux. Vivement que le temps passe, pense-t-elle en jetant un coup d’œil circonspect sur les 14-16 ans qui, eux, ne se gênent pas pour la détailler en ricanant bêtement.
— C’est bon, on peut y aller ! lance Lena en lui prenant la main.
— Tu lui as dit quoi ?
— Rien, qu’on allait prendre l’air. Qu’on serait là pour la répétition du spectacle dans une heure.
— Un spectacle ? Mais j’ai aucune envie de faire ça.
— Tu rigoles ? C’est génial. Je les fais à chaque séjour. En février, j’ai joué Dalida à Serre-Chevalier. Tu aurais vu mon costume. Une robe moulante tout en paillettes et une perruque avec des cheveux blonds longs et très épais. La fille qui faisait le maquillage m’avait dessiné des traits d’eye-liner incroyables. Autant te dire que tous les mecs du club sont tombés fous amoureux de moi. Non et puis l’ambiance de la scène, j’aime vraiment trop ça.
— Tu veux être animatrice de club de vacances ?
— Pourquoi pas ? Enfin, je veux surtout devenir artiste ! Chanteuse, comédienne, peu importe du moment que je suis sur scène, que je fais partie d’une troupe, et que je me couche avec les applaudissements du public dans les oreilles…
— T’es marrante, toi.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Toutes mes copines rêvent d’être Youtubeuse ou influenceuse. Pas actrice ou saltimbanque devant un miroir à ampoules tout autour. Ça demande beaucoup de travail, non ?
— Plus que de se mettre du fond de teint devant un smartphone, ça c’est sûr, raille Lena en sautillant sur l’herbe avant d’exécuter un saut périlleux parfait.
— Où est-ce que tu as appris à faire ça ?
— Oh, partout. Je travaille tout le temps. Sur mon corps, d’abord, parce que c’est mon outil. Je travaille aussi ma voix, et je garde une bonne hygiène de vie. C’est comme ça qu’on atteint son but. Tiens, je te montrerai mon carnet de mantras. J’en ai plein. Je l’utilise tous les jours.
— Ça te fait un point commun avec les influenceuses, plaisante Margaux.
Tandis qu’elles quittent l’enceinte du club, elle pense à Fanny, qui a tellement confiance en elle, en sa grande fille raisonnable qui ne pose jamais de problème. Lena doit le sentir, puisqu’elle essaye de la rassurer :
— T’inquiète pas. On ne va pas s’éloigner. Et puis regarde, le premier bar, il fait partie de l’hôtel. Tu peux même m’offrir un granité avec ton bracelet !
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