Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 36 sur 39

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Haute saison

Bar Océan

 

Elles sont toutes les deux sur la plage. Je les aperçois depuis le bar extérieur que je finis de ranger. Je sais que je devrais aller leur parler. Fanny n’a pas prévenu Jean-Michel. J’ai attendu toute la journée la sentence – mon renvoi probable. Il ne s’est rien passé. Je l’ai croisé tout à l’heure, il m’a souri. Maryline nous aide à entreposer les dernières chaises en plastique, mettre la chaîne, le verrou. Puis elle sort une cigarette de sa poche et s’installe en contrebas, pour que les enfants ne la voient pas.

— Tu m’en veux toujours ? je lui demande.

— Pour quoi ?

— Pour le spectacle. Je me suis beaucoup entraîné, tu sais ? Je ferai tout pour ne rien gâcher.

— Cette fois.

— Ce n’était pas ma faute ! (Je crie presque, parce que ça sort du tréfonds de mon âme.) Elle m’a demandé d’aller la chercher. Je lui ai obéi. C’était ma grande sœur.

— C’était ma meilleure amie, souffle-t-elle en même temps qu’un rond de fumée dans lequel elle envoie un second.

Elle faisait déjà ça quand elle venait à la maison – Ivana et elle passaient des heures à s’entraîner.

— Elle me manque, ajoute-t-elle dans un murmure.

— Elle me manque aussi, Maryline. Mais tu ne peux pas me reprocher ce qui s’est passé ensuite. Vous tous, vous l’avez laissée tomber. Il y a eu le fauteuil, et puis la rééducation. C’était dur, long, et elle en a bavé. Et vous avez continué à sortir, à faire votre vie, en venant lui rendre visite juste de temps en temps. Ensuite, quand elle a fini par récupérer ce qu’elle pouvait, c’est là qu’elle aurait eu besoin des autres. Marcher avec une canne, ça la rendait folle. Elle ne voulait pas qu’on la voie comme ça. Pourtant, je lui répétais qu’elle revenait de tellement loin, qu’elle était debout, qu’elle pouvait encore faire tant de choses. Moins, d’accord ; mais on ne pouvait pas revenir en arrière. Vous nous avez laissés seuls. Tu nous as laissés tout seuls.

— Elle refusait de me voir ! Elle disait qu’elle gérait, qu’elle reviendrait quand ça irait mieux.

— Et toi tu l’as crue. Parce que ça t’arrangeait.

— Tu penses que j’ai l’air d’aller bien ? Allons, Germain.

— Non. Et moi non plus. Surtout quand je sens ton regard sur moi, tes reproches muets. J’essaye d’avancer sans elle, tu comprends ? Mais cette culpabilité me paralyse.

— On n’y est peut-être pour rien, marmonne-t-elle comme pour elle-même, en allumant une nouvelle cigarette sur la précédente.

— Ou peut-être que si. Mais est-ce qu’on va continuer à vivre avec cette question-là ?

Un groupe de clients passe devant nous en riant, et nous adresse des salutations bruyantes, auxquelles nous répondons machinalement.

— Elle a laissé un mot ? finit par demander Maryline.

— Oui. Elle réclamait qu’on la laisse tranquille et qu’on ne cherche pas à la contacter. Vivre ici, dans le décor du passé, en n’étant plus la même, c’était trop dur pour elle.

— Et tu n’as jamais cherché à la retrouver ? Tu continues à lui obéir sans rien dire…

— Oui… Elle me fera signe si elle en a envie. J’ai assez causé de dégâts.

— Tu sais ton problème, Germain ?

— Oh, j’en ai pas mal.

— C’est que tu t’abrites derrière ta prétendue faiblesse, ta putain de réserve qui justifie tout. C’est facile, pour toi. Tu ne tentes rien, tu attends. Que les choses arrivent, que les autres décident pour toi, comme Ivana l’a toujours fait. Et même sans elle, tu persistes. Ça me rend dingue. Tu penses que je suis dure, mais si personne ne te bouscule, rien ne bougera jamais. Tu continueras à attendre que la vie des autres se déroule devant toi, comme avec Ivana. Il est temps de sortir de ta coquille, Germain, de te libérer. De ton enfance, de ces heures passées à regarder les autres jouer, de ta peur de tout. Maintenant, il faut que tu vives pour toi, et que tu te défendes de ceux qui essayent de profiter de tout ça !

Maryline s’est rapprochée et se plante devant moi, ses yeux rivés aux miens. Sa colère sourde vient faire sauter quelque chose de cadenassé tout au fond de moi. J’aperçois Margaux qui remonte de la plage, la tête engoncée dans la capuche de son sweat-shirt. La fraîcheur de l’orage n’a pas encore été tout à fait balayée. Elle s’arrête devant nous et signifie d’un regard à Maryline qu’elle aimerait rester seule avec moi.

— Dépêche-toi, ma belle. On a une soirée de folie qui va commencer. Les autres t’attendent ; surtout Jean.

Maryline tourne les talons puis revient brusquement sur ses pas. Ses cheveux voltigent sous les rafales persistantes du vent. Elle se penche, récupère son badge posé sur le comptoir et dépose un baiser furtif sur ma nuque, avant de repartir sans rien ajouter. J’ai l’impression d’avoir reçu une décharge électrique ; plus personne ne m’a embrassé ainsi depuis longtemps. Ma sœur s’amusait toujours à le faire, parce que je sursautais systématiquement. Elle prétendait que ça me sortait de mon mutisme, et que c’était une façon de me réveiller. Maryline faisait pareil. Ça les faisait rire.

— Merci, pour hier soir, dit Margaux.

— J’étais là, c’est tout.

— Oui, mais tu ne m’as pas posé de questions. Ni critiquée. Et puis, sans toi, je ne sais pas ce qui serait arrivé.

— Il t’a fait du mal ? je demande, inquiet.

Je sais que Greg peut aller trop loin avec les gamines, mais je pensais qu’il savait se contrôler.

— Non. Oui. J’ai eu peur. Mais ça va, maintenant. Bon, je vais aller retrouver mes copains. C’est le dernier soir avant le dernier.

— Tu as raison, profite !

Elle est déjà partie en sautillant. Sur la plage, Fanny est toujours assise face à la mer. Je traverse la promenade et m’approche sans bruit, tandis que mes chaussures de toile se remplissent de sable. Puis je m’assois auprès d’elle, les retourne et les vide en silence. Elle regarde les grains couler vers le sol, et les quelques autres qui s’envolent, décidés à ne pas suivre le mouvement.

— Ma sœur s’est retrouvée en fauteuil après un accident, je commence pour rompre le silence, et parce que j’en ai assez d’envelopper tous mes mots de précautions. Elle ne l’a pas supporté. Pourtant, elle a pu remarcher. Après des mois de souffrances. Ça a duré longtemps. Deux longues années. De rééducation, d’abandons, de colère contre le destin qui s’acharnait, les autres qui continuaient de marcher sans elle. Elle s’est enfermée là-dedans. Elle a rejeté mon aide, et les solutions que ses médecins lui proposaient. Elle s’est sentie diminuée. Elle refusait cette injustice. Elle n’avait pas ta force.

— Qu’est-ce qui te fait croire que je suis forte ? réplique Fanny, en gardant les yeux fixés sur les vagues énormes qui se forment et se brisent sans relâche. Chacun réagit à sa manière. Des filles comme ta sœur, j’en ai vu plein. C’est normal. On ne se relève pas tous en même temps, ni de la même façon. Accepter, se libérer de tout ça, peut prendre du temps. Pour certains, cela reste intolérable.

— Elle a préféré s’éloigner de moi. J’aurais aimé qu’elle soit comme toi.

— Ne crois pas que cela soit si simple. On se débrouille tous comme on peut avec nos déceptions, avec l’avenir dont on rêvait que la réalité vient parfois bouleverser.

— Je n’ai rien fait à Margaux, je souffle.

— Margaux me l’a dit, et je la crois. Mais tu sais qui était avec elle, n’est-ce pas ?

— Oui. Laisse-moi régler ça.

J’hésite à lui parler de son mari, que je n’ai pas vu de la journée. Est-il reparti pour raisons professionnelles ? Ces quelques jours ont-ils agi comme un révélateur, comme c’est parfois le cas chez certaines familles que je vois débarquer ? Je n’ai pas le temps de me lancer, parce que des voix s’élèvent derrière nous. C’est Chantal et Matthias, en pleine conversation, qui tirent avec peine le fauteuil de Fanny. Ils ont une drôle d’allure, tous les deux. Ils sont toujours aussi désassortis, mais tellement différents qu’à leur arrivée. J’ai l’habitude que les gens changent après un séjour au club. Mais à ce point-là ! Chacun paraît délesté d’un poids. Lorsqu’elle les aperçoit, le visage de Fanny s’éclaire et la petite ride qui creusait son front disparaît.

— On t’emmène au casino, déclarent-ils sans vraiment poser la question à Fanny.

Avec un naturel déconcertant, ils déplient le fauteuil et s’avancent, vers elle, les bras tendus, prêts à la hisser sans attendre sa réponse.

— Hé, mais vous êtes fous ? Qui va s’occuper des enfants ?

— J’ai tout arrangé, répond Chantal avec fierté. Maryline la terrible jette un œil sur eux jusqu’à la fin du spectacle. On a la permission de 23 heures. Le temps de devenir millionnaires !

— Maryline ? je demande, surpris. Tu es sûre ?

— Oui, moi aussi je suis plutôt étonnée. Mais c’est elle qui nous l’a proposé, en nous entendant discuter. Bon, pour une fois, je n’ai pas chipoté et j’ai vite accepté, avant qu’elle ne remette son masque d’ogresse.

— Arrête ! Tu crois qu’elle pourrait s’en prendre aux enfants ? s’affole Fanny.

— Ne t’inquiète pas, dis-je. Elle a l’air terrible comme ça, mais on peut lui faire confiance. Et, aussi étrange que cela puisse paraître, les gosses l’adorent. Un besoin paradoxal d’autorité, sans doute.

— Possible, répond Chantal. Quand on voit la façon dont les parents d’aujourd’hui élèvent leurs enfants.

— Oh, ça va, la grand-mère repentie !

— Dites-moi, vous m’avez l’air très proches, tous les trois. Qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai raté un épisode ?

— Et moi donc, intervient Matthias. Je croyais qu’on ne parlait plus à cet individu.

— Il n’a rien à voir avec tout ça, Margaux me l’a confirmé. Et j’ai décidé de le croire.

Chantal et Matthias se contentent de me jeter un petit regard qui signifie « si elle te croit, alors nous aussi ». Puis, voyant Chantal grimacer sous le poids de Fanny qu’elle peine à soulever, je me précipite pour l’aider.

— Attends, laisse-moi faire. Avec le sable, vous allez avoir du mal à faire rouler votre machin.

— Ah… C’est pour ça que tu l’avais laissé sur les planches.

— Eh oui, s’esclaffe Fanny.

Elle m’adresse un regard complice, auquel je réponds par un sourire. Heureux de pouvoir lui être utile, je la porte jusqu’au revêtement de bois. Son visage est tout près du mien. Elle est belle. J’aimerais le lui dire, mais cela ne se fait pas. D’autant que cinq minutes plus tôt, j’étais encore suspecté de tous les maux.

— On t’emmène ? me propose-t-elle alors que je m’apprêtais à retourner dans ma chambre, avant mon quart de nuit.

J’hésite. Pas très longtemps. Les paroles de Maryline résonnent en moi. Je dois arrêter de réfléchir, d’avoir peur de tout, de m’excuser d’exister. Et j’accepte.

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