Haute saison

Adèle Bréau · Chapitre 37 sur 39

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Haute saison

Casino de Biarritz

 

Nous sommes tous les quatre devant ce bâtiment majestueux, tout en colonnes, balcons et larges verrières immaculées, éclairé comme pour un soir de première. Je n’ose pas leur avouer que je n’y ai jamais mis les pieds. Pour un natif de la région, c’est un peu embarrassant. Pourtant, je ne compte pas le nombre de fois où j’ai recommandé un passage en ce lieu emblématique des environs. Matthias a déjà sorti quelques billets, Fanny a les yeux qui brillent en pénétrant dans l’édifice, poussée par Chantal qui semble impressionnée mais fière d’avoir troqué sa traditionnelle tenue de sport pour une jolie robe de soirée. Les autres la taquinent gentiment. Elle rougit.

— Il faut bien que toutes ces séances de musculation servent à quelque chose, leur rétorque-t-elle.

C’est vrai qu’une fois débarrassée de son short et de son austérité, elle a de l’allure. L’endroit est sublime, et, même si le public est un peu moins élégant que ce à quoi je m’étais attendu, le lieu me transporte loin, très loin de ma réception ou de ma petite chambre chez Malia. Personne ne me regarde de travers, parce que personne ne me voit. Tout le monde garde les yeux rivés sur une machine qui fait un vacarme d’enfer, ou sur un croupier discipliné qui annonce sans relâche des chiffres, des couleurs, des impairs, passe et manque.

Nous tirons tous un peu d’argent.

— Pas trop, nous met en garde Matthias. Juste ce que vous êtes prêts à perdre. Parce que, sachez-le, on repartira les poches vides. Faites comme si vous vous offriez un tour de manège.

Fanny et lui filent vers une table de jeux. Chantal et moi nous laissons séduire par la salle des bandits manchots, dont la plupart n’ont cependant plus de manivelle à actionner pour faire tourner les rouleaux – Ivana les appelait comme ça, et quand j’étais petit je trouvais ça rigolo. Nous allons changer nos maigres cagnottes contre des gobelets remplis de petits jetons et flairons chaque engin avec l’espoir qu’il soit gagnant. C’est idiot. J’avise trois petites dames qui gavent sans relâche l’objet de leur affection sans que rien ne retombe jamais, ou tout juste assez pour continuer.

Au final, nous prenons place devant deux machines disponibles et côte à côte. D’abord timidement, nous nous mettons à actionner le hasard contre « monnaie sonnante et trébuchante », s’enthousiasme Chantal. J’en profite pour lui raconter que Thierry m’a posé pas mal de questions sur elle. Je crois qu’elle lui plaît bien. Elle hausse les épaules, mais je vois bien que ça la touche. Savoir qu’on a éveillé du désir chez autrui ne laisse jamais indifférent. Et lorsque je me permets de jouer les entremetteurs – rôle que j’endosse assez souvent –, c’est que je suis sûr de mon coup. Je me trompe rarement.

Une heure plus tard, nous sommes toujours là, à vider et remplir nos gobelets, oscillant entre espoir et déception tout en bavardant de tout et de rien. Chantal parle de ses envies. Des pays qu’elle n’a jamais vus, qu’il n’est peut-être pas trop tard pour découvrir. Elle m’avoue que venir au club lui a ouvert des horizons – elle sait à présent qu’elle est capable de sortir de chez elle, de faire une valise, de dormir dans un autre lit que le sien sans forcément savoir de quoi sera fait son lendemain. Je n’ose pas lui confier que, depuis quelques années, dans ma propre vie tout est inamovible.

— On a tout perdu ! crie Fanny, hilare, en fonçant vers nous.

— J’avais triplé ma mise ! râle Matthias, pas encore remis de sa malchance.

— Je t’avais dit qu’il ne fallait pas tout jouer sur le rouge !

— J’aurais pu doubler !

— Oui, mais tu pouvais tout perdre.

— Et c’est ce qui s’est passé ? se moque Chantal.

— Oui, soupire Matthias, tenté d’aller de nouveau solliciter le hasard, en témoigne son regard énamouré pour le distributeur automatique.

— Non, on s’en tient à la règle. C’est même toi qui l’as fixée, interviens-je.

— Mais, je…

— Allez, de toute façon, je dois rentrer. J’embauche bientôt. Et au cas où vous l’auriez oublié, vous êtes tous responsables de personnes de petites tailles qui ne goûteraient guère de passer leur nuit avec Maryline l’ogresse. Il te reste combien, Chantal ?

— Deux jetons. Et toi ?

— Un. On joue les trois ensemble, et puis on s’en va ? je lui propose.

— Allez ! déclare-t-elle en faisant glisser ses jetons dans ma main.

— Et vous faites quoi si vous gagnez, gros malins ? Vous partagez au prorata ? plaisante Fanny.

Chantal et moi ne prenons même pas la peine de lui répondre. Après tout ce temps passé à tester ces fichues machines, nous sommes bien conscients qu’au mieux nous récolterons le double de notre mise, qui sera rapidement avalé avant notre départ imminent. Je serre le poing sur les jetons, et je leur demande de souffler dessus. Nous fermons tous les yeux en souriant, tels des gamins, et soufflons sans y croire sur ces petites pièces de métal. Puis je les glisse lentement dans la fente juste avant que Fanny ne presse le bouton d’un geste gracieux. Que les rouleaux tournent, s’arrêtent les uns après et les autres. Et que l’alarme retentisse.

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