Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
I La psychopathologie catégoriale et transcendantale
parce que l’identité de l’anthropologie psychologique était devenue floue.
En effet, entre phénoménologie philosophique et psychiatrique, il y a
l’anthropologie; une anthropologie que la philosophie n’avait jamais
vraiment acceptée, bien qu’elle fût proclamée en bonne place dans la
philosophie kantienne. Contre la métaphysique, E. Kant a fait appel à cette
anthropologie. Le dialogue avec l’anthropologie, la psychopathologie
phénoménologique l’a largement réalisé et c’est pour cela que le terme
d’anthropologie phénoménologique convient aussi bien que celui de
psychopathologie phénoménologique.
La psychopathologie phénoménologique naît de la rencontre de la
psychologie et de la psychiatrie avec trois grandes références discursives :
la psychopathologie catégoriale et transcendantale, l’influence husserlienne,
l’anthropologie philosophique.
I. LA PSYCHOPATHOLOGIE CATÉGORIALE ET TRANSCENDANTALE
La première source de la psychopathologie phénoménologique est ce que
nous appellerons une psychologie transcendantale (transcendantale =
constituante), c’est-à-dire une psychologie de l’activité de conscience
constituante. Elle est d’inspiration kantienne et entend montrer comment le
monde et les objets de notre conscience portent la marque des catégories de
la pensée qui les ont rendus accessibles et représentables.
La psychopathologie inspirée de ce paradigme entend décrire
l’expérience au moyen du principe des altérations catégoriales (par exemple
temporalité, spatialité, matérialité, causalité, etc.) selon une tradition
philosophique reprise de la table des catégories d’Aristote, autre moment de
conquête de la philosophie occidentale. Dans telles expériences
pathologiques, soutient cette psychopathologie, on peut décrire au-delà des
faits isolés telle altération ou inflexion de la temporalité, de la spatialité, de
la matérialité, c’est-à-dire la teneur même (unité ou texture intra-
expérientielle) de l’expérience, etc. Suivant E. Minkowski, R. Mucchieli 1,
avec la psychopathologie de cette inspiration phénoméno-structurale, lui a
adjoint les altérations des catégories de la causalité et de la corporéité.
La méthode est efficace et rassurante. Elle fonctionne parfaitement avec
certaines catégories (temporalité et spatialité, corporéité et causalité, par
exemple) mais de gros problèmes méthodologiques se posent sur la
cohérence de cette table des catégories et sa fameuse hétérogénéité. La
causalité est une catégorie de l’ordre de l’activité de l’esprit et ne peut
ressortir du même plan que la temporalité; de même, la corporéité (qui
concerne à la fois l’expérience subjective et celle de monde) peut elle-
même être envisagée secondairement sous l’angle, à nouveau catégorial, de
la temporalité et de la spatialité. Si le travail de réflexion à partir de
catégories conserve quelque chose de rassurant, comme toute déclinaison, il
pourrait apparaître rapidement que la table des catégories proposée dans
cette psychopathologie catégoriale n’a pas de véritable unité conceptuelle;
elle omet des catégories ou des registres fondamentaux qui mériteraient le
statut de catégorie (l’altérité, sous toutes ses formes, la mienneté, etc.). Plus
encore, elle reste trop judicative, comme si vivre n’était que penser, et pas
assez anthropologique. Elle confond l’activité de l’entendement et
«l’Exister humain », autrement dit le phénomène de la pensée et le
phénomène humain. Or l’affirmation anthropologique de «l’Exister
humain» est constitutive du décentrement de la vie de la pensée. L’éprouvé
n’est pas de l’ordre de la pensée constituante2. La pensée tente sans cesse de
rattraper ce Vivre humain mais ne le peut jamais totalement. Un résidu
pathique irrépressible témoigne de l’énigme du Vivre humain. Néanmoins,
l’exercice de la psychopathologie catégoriale reste d’un intérêt certain
comme outil descriptif permettant de dépasser le symptôme sur le chemin
d’une explicitation de la présence vécue, comme étape pour accéder à ce
qui sera décrit comme le sens anthropologique de l’expérience.
L’ambition de cette psychologie transcendantale est essentiellement
descriptive avec déjà cette idée herméneutique que décrire (expliciter) est
comprendre 3. Sans nul doute, les premières phénoménologies descriptives
des années vingt et trente, abordant la mélancolie à partir du principe de
l’altération de la temporalité constituante, sont marquées de cet esprit
psychologique catégorial, pré-phénoménologique pour certains, mais pas
tout à fait encore phénoménologique (encore marquée par le néo-kantisme).
Il faudrait, en effet, pour que cette psychologie devienne
phénoménologique, que la conscience ne soit pas considérée comme une machine perceptive dont l’un des paramètres se serait déréglé (ce qui est le