Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
I Les deux aspects de l’intersubjectivité philosophique
«effective», et non pas théorique voire métaphysique d’autrui et des autres.
Nous attachons une certaine importance à établir ce dégagement de la
problématique psychologique de l’intersubjectivité depuis son premier
horizon philosophique.
I. LES DEUX ASPECTS DE L’INTERSUBJECTIVITÉ PHILOSOPHIQUE
Qu’est-ce que, tout d’abord, que l’intersubjectivité au plan de ses
références philosophiques?
On peut décrire, sous cet intitulé, deux problématiques relativement
autonomes, bien qu’à première vue, il semble exister une continuité entre
l’une et l’autre. Le premier aspect serait mieux désigné comme interfacticité
et le second comme rencontre en tant qu’expérience d’autrui.
a) 1 Lue à travers les Méditations Cartésiennes, l’intersubjectivité engage
le problème de la constitution du monde commun par lequel nous
établissons une réalité commune, qui ne soit pas pure forme mais aussi
réalité de contenus. La question se pose des modalités de constitution de ce
monde commun et de son appréhension2? Que signifie ce réel appréhendé
et à quels actes de conscience renvoie-t-il?
Le statut du réel est la question centrale de cette première problématique
de l’intersubjectivité. C’est un vrai réel à la fois formel et substantiel au
point d’être unique et insubstituable. La réalité de ce réel est absolue, même
si son contenu peut être indéterminable. L’épochè phénoménologique
suspend les contenus de réalité pour mettre à jour la forme de cette réalité
(qu’il faut bien distinguer de toute fonction de vérité, même si ce fut
l’intention première de l’idéalisme phénoménologique d’arrimer
radicalement l’une à l’autre). Sa réalité n’empêche pas certaines «
discussions » sur les façons dont on l’apprécie ou on la considère. Elle se
définit contre le solipsisme qui avancerait l’idée que nous vivons chacun
notre monde, sans une certaine réalité unique en partage, sans des
apprésentations communes. La phénoménologie n’est pas un relativisme,
une sorte de philosophie où chacun aurait son vécu propre du monde.
Contre le solipsisme et le relativisme, il appartient à la phénoménologie de rendre compte de la constitution du réel, de la relation unique de réel quels
que soient ses contenus. Il ne s’agit pas d’un certain réel (soit un réel
propre à chacun ou encore un réel de fiction par exemple), mais du même
réel pour tous. Elle doit attester de la réalité et, du même geste, de la
possibilité d’être avec, à partir de ce point unificateur qu’est le réel.
C’est dire si la question de l’intersubjectivité est un des verrous de la
phénoménologie. Il est plus adéquat de nommer interfacticité ce premier
problème philosophique de l’intersubjectivité. L’interfacticité est le
problème de la constitution des objets communs de l’expérience et du
monde commun. Elle appelle la question prépsychologique de l’évidence
pour lui donner des fondements mentaux.
Il est important de mettre en lumière ce contre quoi se fonde le discours
phénoménologique de l’interfacticité. Est-ce parce que nous nous accordons
par un être-avec que nous pouvons avoir un certain réel en commun (thèse
anthropologique et herméneutique) ou est-ce que parce que nous
constituons un réel commun, par un acte d’esprit, (thèse phénoménologique
pure, cartésiano-husserlienne 3, et aussi cognitiviste, dans une large mesure)
qu’ensuite nous pouvons nous accorder à partir de ce réel? Il ne s’agit pas
de trancher entre les deux thèses; elles ont chacune leurs forces, leurs
expressions historiques, leurs champs de pertinence mais aussi leurs limites.
On peut remarquer que cette question demeure philosophique et ne
répond que pauvrement aux attentes d’une psychopathologie. Ce qui fait le
propre psychologique de l’intersubjectivité est le partage d’un monde
commun vécu, et non pas la réalité objective du monde partagé.
L’intersubjectivité qui nous intéresse est celle d’un partage possible dans les
implications d’instant, d’humeur, et les projections communes de futur, là
où se situent les éprouvés qualitatifs du monde de chacun. Au sens de la
philosophie d’Henry Maldiney, c’est le partage du transpossible et du
transpassible, de ce qui fait continuité pathique d’un être, indépendamment
de son pôle d’ipséité. Là se constitue un véritable partage de l’expérience
humaine.
b) En second lieu, l’intersubjectivité pose la question de la rencontre en
tant qu’expérience d’autrui. Quelles sont les possibilités, les impossibilités
et difficultés, les limites de l’accès à autrui et au monde tel qu’il le vit.
Comment s’élabore l’altérité humaine? Dans quelles mesures peut-on éprouver ce que vit autrui? Sur quels plans (esthétiques, axiologiques,
éthiques, etc.) se situent ces expériences? Jusqu’où peut-on atteindre autrui?
L’altérité serait-elle plus « expériençable» que sa propre ipséité?
Cet ensemble de questions a de nombreuses implications philosophiques.
Il va sans dire que nous ne pouvons pas faire une rencontre totale d’autrui;
une telle rencontre se ferait au risque de son annihilation. Il faut donner un
sens plus mesuré à la manifestation d’autrui, qui n’est pas, dans l’orbe
psychologique, une « révélation d’autrui 4».
Nous ne faisons pas non plus une rencontre toujours elliptique et ratée
d’autrui 5. Des réalisations de liens psychologiques avec autrui sont
possibles dans tous les moments de vie, qu’ils soient affectifs ou non. Ceux
qui respectent les autres au quotidien et aiment simplement et sincèrement
leurs proches le savent. Ils ne prétendent nullement faire une expérience
totale de cet autrui pour les aimer ou vivre avec eux.
Une tentation philosophique serait de fonder l’intersubjectivité sur l’idée
préalable de l’altérité radicale, absolue ou infinie. L’altérité infinie fait
d’autrui un ineffable total, avec qui aucune rencontre n’est possible. Le
caractère infini de l’altérité en viendrait à nier l’humanité de l’homme qui
constitue le sol de toute rencontre. C’est parce qu’il existe des
préconnaissances d’autrui (des structures prépsychologiques de l’altérité qui
sont en réalité les structures anthropologiques) que son expérience en tant
qu’autre est possible. L’autre n’est accessible que parce que j’ai une
certaine expérience de mon propre être en tant qu’homme. Toute idée de
l’autre doit élaborer l’espace commun entre ces deux ou multiples
expressions possibles. Ce ne sont pas des entités qui se rencontrent mais des
êtres déjà largement définis comme communs. Pour cette raison, plutôt que
de brandir l’idée d’une altérité absolue, inéluctablement théologique et
ayant alors perdu la mesure anthropologique, il convient d’envisager
l’altérité humaine et avec elle, les confins de l’expérience d’être homme ou,
plus largement l’altérité au sein de la communauté du vivant.
La phénoménologie philosophique6 de l’intersubjectivité a apporté une
grande idée : aucune rencontre immédiate ou totale d’autrui n’est possible.
Autrui n’est jamais réalisable en son immanence: c’est une absence dans la
présence. Il n’y a qu’une voie longue pour connaître ce qui est
connaissable. Cette dimension d’absence qui empêche la rencontre (ou l’appréhension ou la constitution) absolue d’autrui dans un phénomène