Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
D) Fatigue ou inhibition dans la dépression mélancolique
L’abandonnisme (l’abandon précoce, sans lutte, ou à lutte réduite) ne
peut exister qu’avec certaines fragilités souvent constitutionnelles Une
fragilité émotionnelle est aussi requise pour que cette réaction s’amorce.
Elle est associée à des élaborations valuatives fragiles, parfois naïves, non
pas par défaut mais plutôt par excès, n’ayant jamais pu anticiper la réalité
des crises qui peuvent se produire. Des éléments phobiques et hystériques
sont volontiers présents dans ce type de réaction.
La mise en jeu d’éléments de personnalités pathologiques est très
importante dans cette relation précoce à l’abandon, qui anticipe une
terminaison. Il y a dans l’abandonnisme un besoin bien connu d’étayage et
cette réaction abandonnique ne peut se produire que dans la perte ou
l’absence de la personne étayante, d’ordinaire proche. Cet accompagnement
étant perdu, l’impressionnabilité d’un éventuel échec entrevu fait perdre
tous les moyens immédiats. Ce qui est en jeu est la capacité à intuitionner la
durée de l’effort, se le représenter, sans être submergé par un vécu de «ne
pas tenir ». Le co-entraînement est décisif devant la menace d’anticipation
de l’échec. Nous nous aidons les uns et les autres dans l’apprentissage de
cette terminaison.
D) Fatigue ou inhibition dans la dépression mélancolique
La fatigue peut être dans la dépression, elle peut être confondue avec la
dépression mélancolique débutante elle-même ou, à proprement parler, en
être absente. Il ne faut pas considérer la dépression dans une perspective
unique de ce point de vue. Il y a d’une part le noyau mélancolique, qui
rassemble le noyau le plus cohérent de la dépression, et d’autres plaintes
non mélancoliques (la tristesse, la dévalorisation, la tension anxieuse,
l’angoisse, etc.) qui sont certes dénommées «dépressives», mais sont
différentes.
Seule une vulgate mal éclairée peut dire que la fatigue psychogène est de
nature mélancolique. Les fatigues d’exister ne sont pas mélancoliques. Si
on veut élaborer d’une façon profonde cette question, il faut retourner au
noyau dur de la mélancolie médicale et rechercher la place éventuelle de
ces plaintes de fatigue.
Et qu’en est-il de la plainte de fatigue dans la mélancolie? Il n’en est rien.
Les mélancoliques ne se plaignent pas en premier de leur fatigue. Ils ne s’autorisent pas à émettre cette plainte. Ils sont plutôt catastrophés et
tétanisés de leur faute (qui est plus faute qu’échec) et sont inhibés, comme
sidérés, mais pas fatigués, ni même exténués.
Il ne faut pas confondre l’inhibition psychomotrice de la mélancolie et la
fatigue. C’est le diagnostic fondamental à poser. Il faut regarder le problème
de plus près plutôt que de rendre trop vite équivalentes fatigue psychique et
dépression. Trois remarques y aideront :
1) Dans le noyau mélancolique, la fatigue n’est pas consciemment
ressentie et dégagée comme telle, qui du fait de la gravité du saisissement
de soi en lequel le mélancolique se perçoit, se refuse souvent à exprimer
son état intérieur. Ainsi, la plainte de fatigue lui apparaîtrait comme
négligeable au regard des certitudes qu’il est en devoir d’affronter. En
opposition avec une certaine idée courante, une phénoménologie des
sentiments corporels peut soutenir qu’il n’y a pas de fatigue mélancolique,
mais plutôt une inhibition psychomotrice d’inutilité car tout est trop tard.
C’est un éprouvé de fin de partie où tout est devenu inutile car tout a déjà
été joué. Tout est déjà fini, inutile, trop tard. L’inhibé mélancolique n’est
pas fatigué. Il est coupé du monde possible, il n’a plus les moyens de
réparer sa faute.
Mais, bien souvent, les patients rencontrés n’en sont pas parvenus à cette
limite. Ils peuvent alors ressentir un ne pas pouvoir qui revêt, plus de
l’extérieur que pour eux-mêmes, la forme d’une sensation de fatigue.
2) La plainte de fatigue n’est pas au cœur de la mélancolie. La fatigue,
elle, conserve une certaine temporalité; elle considère un à être, donc un
futur qu’elle ne peut déployer. La mélancolie est une rétrospection
fondamentale; ce qui se joue normalement dans la direction du futur – le
futur délivrant le présent, par exemple – se fait vers le passé. De là,
l’envahissement par une dette, un débet («tu dois »), un devoir moral à faire
ou à rattraper 21, préalable au vécu de pouvoir. Il y a le sentiment
d’inaccessibilité et par-là même de « ne jamais pouvoir rattraper cela» qui
pousse le vrai mélancolique à l’acte de délivrance suicidaire. C’est une
maladie du devoir manqué et non du sentiment du pouvoir. Le sentiment de
pouvoir est enfermé dans l’impasse d’agir seulement dans le passé; l’action
n’est pas interdite mais la seule qui est possible est le suicide. L’inhibition psychomotrice apparaît alors comme l’expression d’un sentiment de