Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)

D) Être-avec et fusion

intersubjective, comme si nous nous devions tacitement des explications sur

telles intentions, tels comportements, etc. En réalité, être bien séparé

d’autrui limite tous les procès d’intentions et de trahison48. Ce que nous

devons à autrui, ou ce qu’il nous doit, nous le devons en toute extériorité,

sans procès d’intention, sur une base de la loi civique et la dette s’arrête là.

Elle ou lui, paranoïaque, mal séparé ontologiquement, expose le

contentieux d’une séparation affective des intérêts qu’il n’a jamais acceptée.

Il implique dans cette proximité affective son propre statut ontologique, son

image de hauteur dévalée, etc. ce qui rend impossible la séparation car trop

d’enjeux se trouve agrégés. Il vit trop près d’autrui dans la nostalgie d’un

être-avec dont il n’a jamais accepté qu’il fût relatif ou provisoire.

La présence humaine est un équilibre entre être avec les autres, avec

l’autre et la séparation d’avec cet autrui. Chacune de ces positions expose à

la pathologie. Ainsi la fusion prépare la pathologie – nous venons d’en voir

le sens – mais l’absence d’être-avec est une négation du partage de vie.

La non-séparation ontologique va s’exprimer dans de nombreux thèmes

psychotiques d’emprises possédantes, tout ce qui affecte le pôle de

mienneté par une menace interne : la possession par autrui, l’envoûtement,

l’envahissement, etc. Le sujet sera captif d’autrui par la prise qu’il exerce

sur soi. Les thèmes d’empoisonnement ne sont pas loin. Ils réalisent une

introjection d’autrui en Soi, de son atmosphère, de son odeur, c’est à dire de

sa proximité. L’empoisonné tente alors de recracher, réellement ou

symboliquement, ce qui d’autrui a tenté de s’immiscer en soi: cela se donne

alors dans un geste physique ou une attitude, ou un sens, de séparation

active.

 

D) Être-avec et fusion

 

La question de l’être-avec suppose une première séparation originaire,

d’ordre ontologique. Il faut que le lien à autrui issu de l’enfance, à sa mère

principalement, ait été rompu. S’il ne l’a pas été, nous sommes au plan

psychopathologique dans les pathologies de dépendance affective majeure,

qu’elles soient structurées sur le mode anaclitique ou abandonnique. Un

travail plus minutieux pourra différencier ces pathologies selon que le lien

affecte plus ou moins l’ipséité. Lorsque cette dépendance ne concerne que les identités de rôle, cela se manifeste en tant que pathologies névrotiques,

principalement la dépendance phobique. Ce n’est pas de l’avec de la

dépendance dont il s’agit ici. Ce n’est pas exactement un avec mais un

contre qui s’appuyer, voire un être dépendant de sans réciprocité ni fusion.

Ce que nous pouvons développer est une relation plus générale avec

l’espace intersubjectif, aboutissant à une fusion.

La présence peut se perdre dans l’être-avec au point d’oublier les

données de la relation 49 Je-Je ou Je-tu et d’y disperser sa volonté. C’est la

fusion dysphorique (forme névrotique) lorsque cela touche les identités de

rôles ou l’atmosphèrisation de la présence (formes psychotiques) lorsque

l’ipséité est affectée. Les significations sont fort différentes cliniquement

mais peuvent être comparées.

La fusion dysphorique va nous intéresser ici. Elle réalise l’élation puis

l’ivresse. L’ivresse peut en effet apparaître comme un mode de relation

particulier à l’espace intersubjectif, un soudain versement de la subjectivité

dans l’espace commun de quoi chacun est d’ordinaire en retrait. Il est

intéressant de considérer cet appel à l’ivresse en toute indépendance de sa

réalisation. L’addiction exprime par exemple cet appel à fusion de l’être qui

s’accomplit ensuite, de différentes façons, selon les «toxiques ». L’alcool en

est une, mais le phénomène de la fusion qui s’y recherche est le même dans

la toxicomanie ou la toxicophilie.

Pour comprendre cet appel, il faut caractériser l’expérience que nous

faisons dans l’ivresse.

Si en Occident, l’ivresse est associée à l’alcool ou à d’autres formes

d’addiction toxicophyliques ou toxicomaniaques, on ne peut pas pour autant

restreindre la question de l’ivresse à cette donnée. L’ivresse est un mode de

relation au monde et à Soi et il peut se produire sans toxique. Une

phénoménologie de l’ivresse peut s’ouvrir sur le point de la relation de

l’ivresse à l’espace intersubjectif; elle a dans son cahier de charge de

pouvoir différencier la joie et les ivresses50. Nous faisons quotidiennement

toutes sortes d’élations allant plus ou moins à l’ivresse. Alors nous

rencontrons « les autres » plus que l’autre dans la relation Je-tu. La

présence rencontre jusqu’à la fusion ses identités collectives. Plus

précisément, ce sont les structures anthropologiques permettant

l’investissement de ces espaces collectifs.

Élation non alcoolique et non addictive

Ces expériences d’ivresse doivent être entrevues dans leurs extrêmes

diversités. Nous retiendrons trois formes d’élation pouvant toucher à

l’ivresse: ivresses lyriques, ivresses religieuses, ivresses doctrinales.

On peut évoquer ici les élations et ivresses lyriques. Chacun les connaît.

Celle du chant, tout d’abord, que ce soit celle de la chansonnette

sentimentale, du chant d’opéra, des chants de rassemblement ou des

différents chants d’appartenance ou hymnes nationaux. L’ivresse peut être

celle du chant de joie ou du chant de pleurs, qui sont si proches. On

méconnaît le pouvoir d’envoûtement des longues litanies plaintives,

qu’elles soient religieuses, épiques ou laïques (révolutionnaires ou

conservatrices, ou les deux ensemble). Les ivresses du chant ne sont pas

différentes de celles des poèmes ou des psaumes. Avant de parler de celle

des psaumes, voyons la sorte d’élation qui unifie les classes d’école dans le

chanter ensemble des écoles maternelles. Elle unifie la classe, lui donne son

état d’esprit non conflictuel. L’ivresse psalmique est nécessaire à la

constitution sélective de l’être-ensemble religieux qui appelle

mémoriellement la communauté des vivants et des morts. Les ivresses

lyriques sont aussi des modes intersubjectifs de se rapporter à un être-le-

nous, une nostrité. Elles peuvent devenir démesurées, porter la haine

comme l’amour, la grandeur comme la mesquinerie des adversités

sportives, peuvent aussi servir à la mémoire ou au recueillement comme le

font les psaumes.

Les élations peuvent être aussi religieuses. Le dyonysisme en est un

premier exemple. Les discours de communion d’appartenance autour d’un

mystère sont tous d’essence « élative », ce qui ne signifie pas qu’ils sont

factices. Les ivresses font parler des nostrités latentes.

L’élation est nécessaire à la condition du religiosum et par le même fait

de toutes les religions. L’incantation mystérieuse nécessite une tonalité

dysphorique positive pour être. Chant de marche et de joie dans les

mystères d’Eleusis, lente musique continue ou chants longs dans les

liturgies monastiques ou des synagogues préparent l’accès aux mysterium

des cérémonies. L’institution du religiosum procède de cette élation froide

ou chaude. Elle demande une distance de retrait du monde commun et une

transformation lente de la présence permettant d’accéder aux mystères de

vérité. Dans ses formes extrêmes, les fous de Dieu de toutes les religions, monothéistes ou non, recherchent des ivresses fusionnelles de vérité

religieuse : qu’elles soient de larmes ou de joies ne change rien à ce fait.

Toutes sortes de mises en conditions préparent les états enivrés, tels ceux de

la transe qui permettent d’accéder à des « hauts niveaux » de révélation

religieuse. Le lien entre ivresse, illumination et révélation est intéressant à

établir; l’ivresse prépare aussi si elle s’accroît le terrain d’un éventuel

basculement de révélation, susceptible de tout appréhender dans une

présence différente.

Il faut ainsi décrire des ivresses politiques ou idéologiques, portées par

un esprit épique, prophétique ou messianique. Là où il y a du collectif

pouvant s’instituer en histoire, de l’ivresse peut naître. Ce peut être une

ivresse fusion-nelle, construite autour de cérémonies collectives

d’incantations de vérité proclamée. Le XXe siècle a connu les ivresses

politiques du communisme et du fascisme. Ce furent des ivresses chaudes

mais il existe des ivresses plus froides. L’esprit doctrinal, en son essence,

est soutenu par une sorte d’ivresse froide plus subtile à identifier comme

telle. Peut-être est-il d’essence théologique. Ce type d’élation, volontiers

servie par des ascètes, incite à percevoir l’ivresse dans des formes

nouvelles; elles peuvent être d’autant plus envoutantes et dangereuses

qu’elles sont froides et pénètrent nos structures de croyances.

Les ivresses morales, les ivresses religieuses, chaudes ou froides, les

ivresses esthétiques, les ivresses de la science ou du sentiment de vérité,

parfois les ivresses de justice qui, comme le rationalisme morbide, peuvent

plus détruire qu’elles ne réparent, appartiennent aux possibilités de la

présence en élation. Les ivresses font perdre toutes mesures et le sujet,

individuel ou collectif, en vient aux dilatations de ses légitimités 51. En

même temps, certaines ivresses intellectuelles ou politiques peuvent avoir

ou ont pu avoir de nombreux effets positifs, servant à débloquer des

mouvements historiques saturés, organisant des prises de conscience

collective, délivrant un certain esprit d’avenir, souvent positif.

Le phénomène de l’ivresse apparaît alors dans sa véritable forme de

présence, en tant qu’appel à l’être-ensemble, qu’il soit intrapsychique

comme extra psychique. Il fait déliaison des éléments contraignants internes

et externes (des tensions anxieuses intrapsychiques: c’est son projet «

psychotrope») et ouvre ainsi la temporalité hors de la contrainte du moment. Elle est une projection autorisée ensemble. Elle est aussi une