Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)

II Expliquer et Comprendre

angoisse, échec, parfois aussi succès) qu’il faut assumer. Pour autant, dans

ces positions existentielles, il y a captivité, aliénation de la liberté

sartrienne, mais pas rupture phénoménologique de l’unité de l’expérience.

 

III. EXPLIQUER ET COMPRENDRE

 

La psychopathologie phénoménologique, en se disant compréhensive et

non explicative, s’est exposée à beaucoup de malentendus.

Cette attitude dite compréhensive a été comprise en un sens commun qui

signifie, si on veut bien l’interroger, une position d’acceptation

bienveillante et généreuse de l’expérience d’autrui, de communication à

partir des sentiments tels que nous les avons éprouvés en nous-mêmes.

Cette attitude dite compréhensive veut prendre comme base de départ le

point de vue de l’acteur tel qu’il l’a vécu. Elle veut retrouver par une sorte

de fusion affective le moment que chacun a éprouvé, en se dispensant de

toutes considérations sur ce que les autres, de leurs points de vue, avaient

aussi vécu à ce moment-là. Cette attitude a défini l’empathie 42, inspirée en

cela de la philosophie de la sympathie et de la phénoménologie de Max

Scheler.

Il va sans dire qu’une telle attitude ne peut suffire à réaliser l’acte

compréhensif, au risque de le caricaturer. Il ne suffit pas de vibrer à

l’unisson pour «comprendre». Ainsi pour de nombreuses personnes, cette

empathie est devenue un emblème, voire une caricature, de la

psychopathologie compréhensive. En l’occurrence, ce qu’elle croit

découvrir, chacun est capable de l’éprouver en partie ou en totalité. Cet

élément ne suffit pas à réaliser l’acte compréhensif qui s’appuie aussi sur

d’autres considérations, incluant par exemple l’appréhension de ce qu’il est

«juste» de ressentir compte tenu aussi d’une pensée générale de la

souffrance humaine. La souffrance et la joie ont aussi leur herméneutique

qui empêche toute lecture immédiate. On ne saurait tenir l’éprouvé de l’une

ou de l’autre comme une donnée brute absolue, même si elle doit toujours

être saluée et respectée dans son avènement et sa capacité d’être singulière

ou exceptionnelle.

Pour autant, il y a un sens spécifique à la notion de psychopathologie

compréhensive. Ce que désigne la notion de relation compréhensive est un

abord non analytique centré sur l’idée que nous faisons toujours une

expérience de totalité de ce qui s’éprouve et aussi une expérience de qualité

fondamentale. Ces éléments résonnent en nous et le regard réflexif (interne)

de ce que nous éprouvons est cette attitude compréhensive. En grande

partie, le sens de l’attitude compréhensive est le travail d’écoute interne des

résonances réflexives des problèmes.

Cette appréhension en chacun de l’éprouvé qualitatif d’ensemble peut se

préciser autour de quatre notions : l’intuition axiologique, l’appréhension

des qualités de totalités, l’intuition du mouvement général et l’intuition

d’accord et de lien.

 

L’intuition axiologique. L’homme, autant qu’il existe, éprouve, et cet

éprouvé est qualitatif. Il fait une expérience incessante de qualité du monde,

de lui-même et d’autrui. Cette expérience directe de la matière qualitative

des événements est dite matérielle, cela en opposition à un abord plus

théorique (formel) qui redonne à chaque chose un sens en fonction des fins.

C’est le sens de la phénoménologie matérielle43 de Max Scheler, élève

dissident de Husserl mais qui n’avait nullement renoncé à l’anthropologie.

Pour Max Scheler 44, la relation que nous avons avec une chose n’est pas

comprise à partir d’une réalité physique mais selon la charge de valeur

(agréable/désagréable, grand-noble/petit-commun, beau/laid, sacré/profane)

que cette chose porte. Qu’importe la choséité des choses, ce qui compte est

le sens humain, le sens d’éprouvé humain qui se porte (ou se révèle) sur

cette chose ou par cette chose. Cette phénoménologie va directement à ce

que veulent dire les choses, au sens humain d’existence qu’elles portent, à

ce que L. Binswanger nomme le sens anthropologique.

Prenons par exemple la chaise du célèbre tableau de Vincent Van Gogh :

dépassant la physicalité perçue de cet objet, la phénoménologie matérielle

va droit à l’expérience affective de monde que l’homme découvre là, à

travers cet objet. Elle va droit au registre pathique. Ce qui est découvert

dans cette modeste chaise est en l’occurrence le dénuement commun, le

jeté-là d’existence, la condition humaine restreinte à sa misère quotidienne.

Le sens anthropologique décelé, c’est alors l’impression d’ensemble de la

vie tout entière, l’histoire de la valeur de vie à même son déploiement.

La vie ne cesse de s’évaluer elle-même et la conscience est traversée de

cette valuation. Ces valeurs saisissent immédiatement ce qui ressort

affectivement des choses, la plénitude de vie ou son extinction, la joie, le

désir, etc. En ce sens, l’homme retrouve des éprouvés qualitatifs

fondamentalement humains, issus des déterminations humaines, du sens

bon-pour45. Cela s’éprouve dans la joie perçue chez autrui comme dans sa

souffrance, ce qu’atteste l’empathie46.

 

Qualités de totalité (propriétés d’ensemble ou méréologiques). Faire

expérience compréhensive est éprouver d’une façon non analytique la

stabilité, la cohérence et la force des totalités vivantes. La cohérence peut-

être provisoire mais nous sentons la dynamique porteuse de son propre

devenir. L’expérience compréhensive est l’appréhension d’un «sentiment de

solidité ou de cohésion de structure ». Son sens humain est important à

mettre à jour. Avec la solidité de l’ensemble, c’est sa capacité à porter

l’expérience qui s’analyse et s’éprouve. Cette appréhension compréhensive

de la totalité va droit à la capacité virtuelle de cet ensemble de nous

accueillir ou de nous repousser.

 

Intuition du mouvement général. De chacun, de chaque situation ou de

chaque rencontre, ressort une directionnalité qualitative. Nous éprouvons

son déploiement de sens, comment à travers lui la vie et le monde

s’affirment ou sont embarrés. Nous sentons les positions d’ouverture et de

clôture, les appels au dehors ou au-dedans, les tensions matérielles, la

résistance aux mouvements, la contrainte, etc. Cette directionnalité est ce

que dit la langue commune lorsque nous avons «un air de». Dans

l’expression de chaque « air» se donne un mode général d’engagement, de

dégagement ou d’empêtrement dans l’existence tout entière. Autre nom de

cet «air de »: une direction de sens. Cet « air de » ne dit pas absolument qui

nous sommes, car nous pouvons avoir plusieurs styles dans toutes sortes de

situation, mais s’il se confirme dans un seul style, il dit la position ou la

situation existentielle de chacun.

 

Intuition de lien et d’accord. Une psychopathologie compréhensive veut

donner un statut aux éprouvés élémentaires des liens à autrui, quel que soit

le statut de ces liens : lien réel, virtuel, projectif, latent, etc. Ces éprouvés de lien et d’accord sont de l’ordre du contact, à savoir de ce qui se joue

immédiatement avec autrui et se dissipe avec la mise en jeu d’éprouvé

moins affectifs. Ce « Sentir d’accord ou d’hostilité » est redéfini sans cesse.

Il est qualitatif, esthétique, souvent précaire et va au-delà de toutes les

formes de séduction. C’est un état complexe de résonance possible avec

autrui, de partage de la vie avec lui. Il détermine la liberté d’action en tant

qu’elle est toujours espace d’approche ou recul47. L’inquiétude animale est

de cet ordre. La psychanalyse a aussi traité cette question avec la notion de

transfert et de son traitement. Ses apports sont très précieux et une relecture

de l’intentionnalité dans ses rapports avec la pulsion permet d’«

éthologiser» en retour cette notion de transfert. Analyser le transfert, c’est

faire résonner en nous les transactions affectives archaïques à la vie

s’établissant en chacun. Cela pour mieux les contrôler.

Voudrait-on opposer d’une part, les psychopathologies causalistes et

d’autre part les psychopathologies descriptives-compréhensives? On le peut

dans une certaine mesure car les enjeux épistémologiques et même culturels

inhérents à chaque démarche sont majeurs 48. Du côté du « comprendre », ils

orientent vers l’herméneutique qui débat des différentes procédures par

lesquelles nous faisons advenir le sens d’une manifestation humaine.

L’herméneutique se situe, depuis H.-G. Gadamer 49, et ensuite P. Ricœur,

dans l’horizon de la phénoménologie, dont elle peut se comprendre comme

une de ses continuations. Du côté de l’« expliquer », les psychopathologies

sont devenues plus prudentes tant les niveaux d’appréhension de la

causalité peuvent apparaître problématiques.

Les relations entre explication et compréhension sont concevables sans

conflit épistémologique. En effet, expliquer n’est pas du même niveau

épistémologique que comprendre. Comprendre est refaire une expérience de

monde, retotaliser la présence après avoir incorporé des éléments qui n’y

étaient pas présents. On comprend par une explication ou par d’autres

procédés. La formule proposée par F. Schleiermacher 50 d’«Expliquer plus

pour comprendre mieux» dit l’enchâssement possible de l’explication dans

la compréhension. L’explicitation serait d’ailleurs une forme d’explication,

au sens où les deux opérations déplient des éléments et les replacent dans

une continuité qui a été élaborée à nouveau. G. Hebert-Morlon51 a rappelé

le sens étymologique d’« expliquer» une pièce de tissu. L’expression vient en effet de la draperie et constitue l’acte de déplier une pièce de drap pour