Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
C) Mienneté et particularité, priveté de soi
existe», car la mort n’éteint pas la propriété morale, intellectuelle ou
juridique, ou certaines obligations civiles. À la limite, nous prenons soin
d’un Soi dont nous n’avons pas le titre de propriété et dont nous ne pouvons
véritablement redéfinir les limites. L’illéité d’E. Lévinas exprime cette
relation en nous ou en autrui avec un Il qui nous préexiste ou nous « post-
existe», et dont nous ne sommes pas propriétaires.
Le Soi est en même temps instance subjective et forme de la présence au
monde. Il est distant au moi comme il est distant au monde. C’est une
instance de médiation entre mon moi et le monde. Voilà ce dont témoigne
son usage courant, y compris dans une expression comme le quant à soi.
Cette expression restitue bien la mise en forme du Soi, à distance de lui-
même et d’autrui. Cette distance formelle à l’égard de lui-même est la
norme de la séparation qu’il maintient vis-à-vis d’autrui, et qui peut se
trouver abolie dans certaines pathologies.
C) Mienneté et particularité, priveté de soi
Il ne faut pas confondre mienneté et particularité ou encore moins penser
dans une perspective naturaliste et empirique que la mienneté peut se fonder
à partir de la particularité. La mienneté permet un sentiment de particularité
mais les deux notions ne sont pas du même ordre. L’une est pré-
psychologique 35, l’autre est proprement psychologique-thématique au sens
où elle traite des contenus. Sans mienneté, aucune particularité ne pourrait
s’inscrire à elle-même. Il est d’ailleurs clair que la mienneté n’a pas besoin
de la particularité pour être. Nous pourrions être chacun totalement
identiques que la mienneté n’en serait pas moins déterminante. La mienneté
n’a pas besoin fondamentalement de la particularité de ce que je suis pour
être, pour ordonner l’expérience selon l’ancrage du mien. Elle se renforce
certes de la particularité, s’y cherche, y trouve son support, (s’y retrouve,
bien qu’elle n’y ait pas son origine) voire s’y atteste mais n’est pas issue de
cette particularité; elle sert de support à la mienneté pour se représenter.
Mais si nous devions être assurés que nous sommes nous-mêmes à la
mesure de notre différence avec les autres, nous serions sans cesse au bord
de la dépersonnalisation car nos différences peuvent être assez faibles. Ou
le sont assez objectivement. Les jumeaux n’ont pas besoin d’avoir de particularité pour être chacun et chacun, miens. La mienneté est donc
prépsychologique; il n’empêche qu’elle ne se perçoit qu’à travers les
déterminations psychologiques.
L’intimité et son sentiment sont des données de l’expérience qui ne sont
pas explorées dans une perspective phénoménologique. L’interface avec le
plan psychologique du monde ordinaire n’est pas aisée à dessiner. Le
sentiment d’intimité est psychologique mais il est une propriété de l’ipséité
qui se préserve ontologiquement elle-même. Cette nécessité de préservation
interipséique requiert une opacité de chacun à chacun et elle délimite une
priveté de l’expérience.
Cette priveté de l’expérience fait qu’il existe une double barrière : entre
moi et autrui et entre moi et l’espace intersubjectif. Elle fait distance à
autrui de sorte que, sitôt qu’il me survient quelque chose, l’espace
intersubjectif n’en est pas informé. Je ne suis pas qu’un pôle d’appartenance
à moi, je suis aussi une fermeture relative qui me coupe du monde extérieur
et me protège de son envahissement. Cette priveté de soi résulte d’un
élément irréductible de solus ipse, qui échappe à l’intersubjectivité. En
dehors de la séparation et de l’opposition (être distinct l’un contre l’autre),
c’est l’autre sens de la mienneté que de faire rupture avec l’espace
intersubjectif. C’est aussi et surtout une façon de ne pas être le tout. Cela est
fondamental dans la psychopathologie des délires où il se produit parfois
une sorte de cosmologisation de soi (dans les délires paranoïdes ou dans les
délires ayant une composante d’expansion de l’humeur). Dans cette
cosmologisation, il n’y a plus de limites entre moi et le monde.
Cette priveté fait distance avec autrui. Elle s’abolit aussi dans la
rencontre paranoïde36 où celui qui en est affecté ne retient plus
l’envahissement par autrui.
D’ordinaire, cette priveté de l’expérience fonctionne bien. Elle donne lieu
à la pudeur et au quant-à-soi, qui est expression de la séparation
fondamentale (E. Lévinas). Elle donne lieu en un sens assez précis : elle
offre un lieu où cette pudeur vient se déposer. Elle permet le remplissement
thématique par des donnés qui n’ont rien de strictement particulières. Nos
intimités sont toutes les mêmes37 au sens de l’idem mais sont radicalement
différenciées en tant qu’ipséités. L’ipséité ne se mélange jamais. Je suis
«réservé» autour des événements déclarés intimes et je n’ai point le sens que ces événements peuvent concerner le monde. Tout juste, dans son
commerce normal, cette priveté de l’expérience peut être écornée, voire
entrouverte dans l’expérience éreuthophobique, de rougissement ou,
rougissant, je me mets à l’épreuve de cette barrière entre mon intimité et
l’espace intersubjectif. Le rougissement est à la mesure de la crainte de
l’extrusion de l’évènement intime vers le monde commun. C’est dire si,
comme la mienneté dont elle dépend, elle est déplaçable en différents lieux
de ma personne.
Cette priveté de l’expérience est engagée dans la pathologie
psychiatrique de diverses façons.
1) Dans certaines de ses formes inaugurales (les voies d’entrée dans la
schizophrénie), sa rupture a été mise en lumière par H. Grivois, sous le nom
de concernement 38. Il y a alors rupture de cette relation de fermeture au
monde. A ce moment, c’est presque le monde tout entier qui me regarde à
l’intérieur de cette priveté. Je ne distingue plus l’extérieur de l’intérieur.
2) L’expérience de divulgation de la pensée est aussi décisive. Elle met à
l’épreuve une priveté de l’expérience qui s’est disloquée. C’est une
héautoscopie, une divulgation de mes pensées, une perte de priveté des
pensées intérieures. Cette héautoscopie est la perte du caractère intime de la
vie personnelle. De la sorte, toutes mes pensées, si je suis affecté de ce
trouble, sont délivrées au monde extérieur. Cette divulgation ne se situe pas
sur un plan psychologique des pulsions et de la seule sexualité mais au plan
de la mise à nu de toutes les pensées ordinaires, les remarques et dialogues
personnels, les petites ironies de chacun sur chacun, etc., dont chacune peut
me gêner ou gêner autrui si elles ne sont pas préservées.
3) La gêne sensitive résulte d’une affectation mineure de la priveté de
soi. Elle est bien connue de chacun, car dans la normalité nous pouvons
tous en faire une certaine expérience fragmentaire. Elle réalise une abolition
de la distance intersubjective et cette abolition, curieusement, convoque le
thème latent de la honte. La vie pulsionnelle fait que sitôt les distances
intersubjectives abolies, chacun est exposé au champ non réfléchi de ses
pulsions. Le dévoilement du monde pulsionnel non élaboré crée le thème de
la honte. La gêne est une situation d’intercorporéité et cette intercorporéité
parle de toutes sortes de sentiments de corps à corps.