Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)

B) Collage alter-idem et sur-constitution d’autrui

ayant pas constituées) que le maniaque peut transgresser tous les codes de

l’espace intersubjectif. Les exemples de L. Binswanger (Elsa Straus et le

Dr. Ambühl) montrent bien comment le maniaque vit uniquement dans un

présent absolu, incapable d’intégrer ensemble le temps de l’autre44. L’échec

de cette apprésentation constitue le même phénomène. Il ne peut «réaliser»

que les autres puissent vivre dans leur propre monde qui n’est pas le mien;

que les autres puissent, eux aussi, être dans d’autres moments passés et

futurs, qui sont différents de ce présent.

L’autisme infantile est aussi une des expressions possibles de cette

incapacité à se constituer soi-même et, en même temps, à constituer autrui.

Elle est une expression encore plus radicale car il manque l’ancrage dans le

mien du Soi. Cela va de pair avec un échec à la constitution de la mienneté

de soi et de ce qui est extérieur à la mienneté. L’autisme est un accident

phénoménologique dans lequel il n’y a ni intérieur ni extérieur, et par là

même aucune élaboration d’une altérité qui suppose que je fasse le travail

de transposition analogisante entre le corps propre et son extérieur, entre

autrui et son « intérieur », en réalité le qui dont il s’atteste, à la façon dont je

m’atteste moi-même comme soi.

 

B) Collage alter-idem et sur-constitution d’autrui

 

Le deuxième type d’accident phénoménologique dans les psychoses est

celui de l’impossible décollage entre idem et alter. Il en ressort que le sujet

tient l’alter pour le seul rôle, la seule identité en laquelle il m’apparaît. Il

restreint l’être-autre à sa seule idemité.

Dans cette situation phénoménologique, le sujet ne peut concevoir autrui

que dans l’apparaître non métabolisé dans son rôle. Le sujet psychotique nie

à autrui d’être selon une attestation, c’est-à-dire de pouvoir être autre que ce

rôle, d’être en métamorphose possible (possible, seulement) de lui-même,

de se transubjectiver au sens que donnait Y. Pélicier 45 à ce terme. Pour le

sujet, autrui est alors monumentalement le même. Il ne peut jamais

m’apparaître autrement. Il est « sur-constitué » comme tel, fixé en un rôle.

Il devient démesuré. C’est ce qui se passe dans la haine et dans le délire

paranoïaque qui est aussi une pathologie de la proximité surdéterminante d’autrui comme un idem. Sur-constitution rarement positive, ou qui, si elle

l’a été, ne le demeure pas longtemps.

Peut-on considérer en effet qu’autrui, en son altérité, puisse être

normalement sur-constitué, et cela d’une façon positive? Non sans doute;

encore fautil préciser pourquoi.

Sous le signe de la réciprocité, l’altérité simple doit rester une altérité

simple. C’est dans sa simplicité absolue qu’elle a son sens. Une réciprocité

simple sans quoi la relation à l’autre perdrait sa capacité à s’inscrire dans le

banal et respectueux Vivre humain. La sur-constitution d’un autrui ne

semble que l’effet d’une surdétermination de l’ipséité incapable de se

moduler d’une idemité à une autre. «Sur-constitué», ce n’est pas une

véritable altérité, mais une caricature d’altérité, incapable de répondre à ce

que je propose. Ce n’est pas une vraie constitution mais une mal-

constitution, car dans un certain esprit anthropologique de la proportion,

une sur-constitution d’autrui serait une perte de la proportion

anthropologique de ce qu’est autrui par rapport à soi ou de soi par rapport à

autrui 46. Ce serait donner à autrui un statut exceptionnel, telle une idole (en

réalité une idole est une idemité absolutisée érigée en image), un dieu ou un

héros, ou une de ses anti-figures, un diable ou un malin génie.

Une sur-constitution d’autrui serait-elle corrélative d’une plus grande

authenticité intersubjective?

On peut sans doute plaider sur un plan éthique qu’autrui n’est jamais

assez constitué dans son altérité. Sur ce plan éthique, cette idée peut être

acceptée. Sur un plan psychologique, il en va autrement et il devient

intéressant d’argumenter une réponse négative. D’une certaine façon, cette

question revient à celle de l’authenticité prétendument unique d’autrui.

L’unicité d’autrui n’a pas besoin d’être sur-constituée pour être ; à le croire,

ce serait faire injure à l’humanité de chacun. Nul n’a besoin de particularité

pour être unique. La psychopathologie phénoménologique ne vient pas se

superposer à une psychologie de l’authenticité, qui rabat toujours l’alter ou

l’ipse stable sur une identité idem inamovible (abolissant ce décalage

constitutif de l’identité humaine). Bien au contraire, cette relation à

l’authenticité est très problématique, justement car nous changeons; et ce

changement de chacun nécessite une certaine ambiguïté polyphonique de

notre regard sur lui. A. Kraus 47 a assez bien montré le danger de l’authenticité. Selon Kraus, le véritable authentique pourrait bien être le