Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
B) Mienneté, chacunité et sienneté
vaguement propriés, sauf quand ils sont sources de souffrance ou de
déplaisir. Je puis me dire qu’ils sont en moi, de moi, mais qu’ils soient
comme ceci ou cela n’a guère d’importance. C’est dire si l’incarnation peut
dans certains cas s’avérer différente de la propriation de soi.
B) Mienneté, chacunité et sienneté
Nous avons employé le terme de mienneté, mais il n’est pas facile à
utiliser. Il nous faut déjà différencier le mien du sien. Parlant de
l’appartenance à moi, je ne puis rendre le terme équivalent à la sienneté du
soi. La première personne du singulier qui l’habite n’est pas équivalente à
une banale troisième personne du singulier, et de son Soi (selbst, self), qui
pourtant est proche du Dasein, à tel point que le Dasein heideggerien est au
moins partiellement équivalent sinon interrogeable par le concept de Soi
formulé par la philosophie de P. Ricœur. C’est d’ailleurs un des impensés de
la philosophie heideggerienne que ce hiatus entre ce Soi, cet ipse ou Dasein
que je suis, et ce mien29.
Chacunité et unicité. Le terme de mienneté recèle deux niveaux
d’appréhension: la chacunité (néologisme) et l’unicité. Les deux niveaux
sont nécessaires pour qu’un sujet soit un Moi, doté d’un mien. Il faut déjà
qu’il se pose, comme unité, pour ensuite n’être plus interchangeable.
Un mien pourrait-il être rendu par la question de la chacunité du chacun?
Il est dans le cahier de charge d’une philosophie de la mienneté de
distinguer cette mienneté de la chacunité. La chacunité apparaîtra, comme
nous le verrons, comme une étape préparatoire à la constitution miennique
de Soi.
La chacunité est la détermination préalable d’une référence qui va ensuite
s’identifier elle-même. Cette chacunité constitue le sol de la problématique
du mien, mais ne l’assume pas en entier. Un chacun est un qui, une entité
nominale (un un) qui peut encore s’interchanger avec une autre (par
exemple, telle une personne en statut de droit qui a les mêmes
caractéristiques qu’une autre personne). La chacunité se situe au plan du qui
humain, la pure existence d’une personne qui déjà se différencie et se
rapporte à elle-même. Un qui ou un Il humain (il en est des non-humains comme des personnes, des personnes morales) qui n’ont nul besoin de
propriétés psychologiques pour être. Un Chacun n’est après tout qu’un
chaque un, un quelque un, comme un autre. C’est l’identité minimum
numérique.
Du 30 qui (ou de l’un) au mien, il reste, comme nous le savons bien, cet
élément phénoménologique irréductible de suridentification de ce
quelqu’un à un nul autre pareil, c’est-à-dire l’unicité du mien qui va
produire, comme effet sur le plan phénoménologique, l’unicité du réel dans
une donation d’évidence. Cela constitue une seconde étape dans la genèse
de cette mienneté du Soi. L’unicité permet à un «Chacun »31 d’être mien,
c’est-à-dire d’avoir une conscience d’insubstituabilité absolue. Ainsi
l’expérience m’est rapportée dans une relation fondamentale qui lui permet
d’être authentifiée à même son évidence, car l’évidence se rapporte autant à
la vérité du monde extérieur qu’à la vérité de l’apparaître à moi comme
moi. D’une certaine façon, la chacunité pouvait produire une réalité
phénoménale encore substituable avec par exemple un statut proche de
celui de la fiction (la fiction ayant un certain niveau de réalité mais pas
d’évidence; en lieu et place d’une évidence, elle n’a qu’une cohérence, une
plausibilité, qui ne peut jamais se transformer en évidence car les deux
notions restent toujours parallèles).
La psychopathologie phénoménologique fait vivre toutes ces questions;
l’atteinte des structures de mienneté permet de dessiner des plans de
dislocation de cette instance de la subjectivité. Il est rare d’ailleurs que la
chacunité se trouve véritablement disloquée dans les psychoses. Cela ne
concernera que des formes extrêmes de la psychose : la confusion mentale
ou de graves moments de dépersonnalisation proche de la confusion,
tellement déstructurées qu’aucun narrateur n’y serait possible. Ce seront des
noyaux de la mienneté plus externes (ceux qui concernent en l’occurrence
un niveau de la subjectivité apte à se conjuguer avec des identités plus
psychologiques) qui vont se trouver mis en cause dans les affections
mentales. Le chaos subjectif qui disloque d’une façon absolue le rapport
fondamental à soi est inracontable.
Le sentiment de soi. La mienneté de soi est à peine pensable à chacun
tant elle est inhérente à tout survenir. Distinguons cette presque impensabilité de sa capacité à apparaître, capacité problématique car la
normalité ne lui donne pas de possibilité de manifestations.
Cette presque impensabilité du sentiment32 de mien n’est pas étrangère à
ses caractéristiques phénoménologiques33. Aucune caractéristique
phénoménologique ne s’apparaît à elle-même. Ni l’intentionnalité
husserlienne, ni l’unité de l’expérience, ni l’inhérence ne sont conscientes à
elles-mêmes et c’est pour cette raison que le concept d’inconscient est
problématique du point de vue phénoménologique. Ce sentiment de mien
est présupposé et aveugle à lui-même. De même, ce sentiment que je suis
moi et que je me retrouve ne s’apparaît jamais en clair; à peine se donne-t-il
comme un sentiment de bien-être, d’accueil bienveillant du monde sans
suspicion sur le cours de l’expérience et son style constitutif. La familiarité
du reconnu comme sien produit une disposition particulière, une tonalité
profonde qui n’a pas de qualité particulière (si ce n’est quant elle a été
perdue et que nous la retrouvons); elle restitue simplement la banalité, la
non-étrangeté. Le trouble du manque de la présence à soi comme mien fait
impression mais cette impression ne peut être discriminée. Parfois
cependant, la tonalité du monde reconnu comme sien peut se donner sous
forme thymique (la manie contient bien cette familiarité retrouvée que le
monde normothymique ou dépressif avait perdu) mais il faut se garder
d’effectuer la confusion entre le plan thymique, qui est celui du possible (ici
le maniaque retrouve son monde comme éminemment possible, alors qu’il
était perdu-impossible dans la dépression mélancolique) et celui de
reconnaissance du monde comme sien.
Soi, personne et illéité. Nous appartenons-nous davantage à nous-même
comme mien ou comme sien? Poser la question ainsi permet de mieux faire
ressortir la distinction du moi et du soi. C’est une des intuitions centrales de
la psychopathologie phénoménologique que de distinguer le moi agissant et
la personne. La philosophie du Soi apparaît derrière cette distinction. Le
Soi, tel qu’il est conçu dans la tradition personnaliste qui va de E.
Mounier 34 à P. Ricœur, n’est pas si personnel que cela. C’est un paradoxe
apparent si on rend équivalent sur certains aspects le Soi et la personne, sur
le plan éthique. Une personne qui ne m’appartient pas, pas plus qu’elle ne
peut s’abolir, même par la disparition physique. La personne n’est pas
entièrement miennisée. Le Soi est certes en souci de lui-même; chacun en a la garde mais il nous préexiste et, si on ose le néologisme, nous «post-