Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
B) Aspects pathologiques de la rencontre-contact
autrui.
B) Aspects pathologiques de la rencontre-contact
De par sa fragilité et son instabilité, la rencontre-contact s’expose à de
multiples distorsions. À la façon d’une réaction chimique qui viendrait à
précipiter ou cristalliser trop vite, ce moment de contact est susceptible de
différents basculements. Le risque de cette rencontre-contact est alors soit
d’être trop intense (d’appeler ou de rejeter trop vite) et de sidérer celui qui
la vit, soit de produire une reconnaissance trop rapide (typification par
exemple), soit de ne rien reconnaître. Le risque est encore d’être connoté
d’une façon trop latérale (métaphorique) et surtout de ne pas laisser place à
l’autre moment phénoménologique, celui de l’ipséisation (son nom est
l’attestation dans le vocabulaire de Ricœur) et de l’altérisation d’autrui.
Nous allons envisager les possibilités psychopathologiques du côté des
névroses et ensuite des psychoses.
1) Dans le champ des névroses, tout d’abord, cette question est assez
riche. La rencontre anxieuse se fait dans cette dimension intra festum, de
l’immédiat. D’une certaine façon, elle ne la dépasse pas toujours. Au lieu de
se « dés-immédiatiser », comme toute expérience se fait, allant vers une
apprésentation d’autrui, de ce qu’il est et semble être plus solidement, cette
rencontre anxieuse reste en Devant-quoi, comme l’a bien montré B.
Verrecchia 34.
Plus encore, cette affectivité contact est avide de reconnaître et va ainsi
droit aux types (archétype, archimodèle de chaque identité de rôle comme
nous l’avons entrevu à travers l’anthropologie des formes). C’est en cela
qu’elle est physiognomonique (ce qui se reconnaît dans le mouvement); elle
reconnaît des archétypes plutôt qu’elle ne les analyse. Elle y adhère
immédiatement, y dépose un désir ou une répulsion, une attirance ou une
défiance. Ces affects immédiats sont assez impersonnels car la rencontre
n’est pas celle d’un quelqu’un mais d’une figure, d’un type, d’un archétype.
Cette affectivité contact est d’autant plus névrotique qu’elle rencontre les
identités de rôle, et non pas l’identité ipse d’autrui. Cette identité ipse, (il en
va de même comme de l’alter), il n’est pas question de l’éprouver, mais d’en consentir la place et la conjugaison possible entre elle et les identités
de rôle, au retour de l’engagement dans un rôle. La typification des idemités
fait d’autrui une figure du On. Plus elle rencontre un type, moins elle
rencontre l’émanation d’un autrui. Elle rencontre une figure des autres, et
non pas un quelqu’un.
Il faut accorder toute son importance à cette expérience typique. Etant
faits d’identités de rôle et d’ipséité, nous sommes d’abord pour autrui des
emblèmes de chacune des identités de rôle, avant d’être un quelqu’un à
l’intérieur de ces identités. Les identités de rôle sont souvent des identités
collectives ou peuvent le devenir. Les identités collectives sont des
composantes de notre identité et il nous appartient d’en soutenir l’image.
Plus encore, cette expérience de rencontre typique existe normalement,
par exemple dans la sexualité: alors le type devient le genre masculin ou
féminin. Dans l’expérience sexuelle, chacun devient l’ambassadeur de son
genre et la rencontre érotique ne se fait pas que d’individu à individu mais
de genre à genre. La réduction d’autrui à son type sexuel (masculin ou
féminin) est de cet ordre; elle fonde la rencontre, mais devient pathologique
lorsque nous ne nous rencontrons que de type à type. L’affectivité-contact
devient alors une émotion figurale d’être en relation avec une réprésentation
typique de l’autre sexe ou de son sexe, que ce soit pour le désirer ou le fuir,
ou les deux à la fois. Elle traduit ainsi la possibilité spécifiquement
phobique de désirer et de se mettre en retrait, faute de pouvoir maîtriser
cette intensité trop forte.
La rencontre hystérique, par exemple, est marquée des typifications
permanentes des identités idem, non seulement sexuelles (le macho, le don
juan, la diva, la dévoreuse d’hommes, etc.), mais de tous les rôles et
positions dans le champ social (celui qui est à la mode, à l’avant garde et au
centre de l’espace intersubjectif), marquant de son grand mépris toutes les
figures de la périphérie 35. Cette rencontre hystérique est d’autant plus
intense qu’elle ne voit que ces types, et non point ce qu’est quelqu’un, une
intrication entre une identité de rôle et une identité-ipse apprésentée. C’est
une rencontre intense, tout en séduction et retrait. Retrait car l’intensité est
trop forte pour être assumée.
Du côté des névroses, il y a aussi cette rencontre-contact phobique (l’être
en retrait de soi) ou hystérophobique qui combine maladroitement une impressionnabilité intense, une phobie de contacts et de brusques
désinhibitions. Les identités idem d’autrui sont surdéterminées, et trop
impressionnantes pour le patient, qui n’ose pas les affronter. Ce sont alors
des manifestations de gêne, des propos embrouillés, une mauvaise
modulation de la distance avec autrui, soit trop près, soit trop loin.
On peut également décrire dans ce même registre de l’«hypercontact »
(néologisme), c’est-à-dire un excès immédiat de trop bon contact, une
grande sympathie première, un collage trop rapide avec autrui lors de sa
première rencontre. Peuvent s’y associer des moments de subexcitation en
situations de groupes et de brusques reculs ou silence en situations
interindividuelles, car l’excitation de contact ne peut se soutenir
durablement. Ces éléments cachent une anxiété importante et se
transforment ensuite en une certaine incapacité à investir d’une façon
modulée les relations interpersonnelles.
2) Dans le champ des psychoses, les troubles de ce moment du contact
se situent à plusieurs niveaux. Ils commencent par la confusion mentale,
qu’elle soit de cause endogène ou psychogène, ou réactive.
La confusion mentale disloque le sens des apparitions car aucune des
apparitions n’est tenue ensemble dans le cours de la présence; chacune tente
de prendre son sens à même elle-même, dans une inflation de signification
figurale sans sens. Les scènes cauchemardesques sont compréhensibles par
cette émancipation élémentaire de chaque figure qui veut chacune imposer
ses contenus esthético-affectifs. Ce qui manque à la conscience
confusionnelle est la stance du soi permettant de recevoir le monde
apparaissant dans sa profondeur d’arrière-plan et d’avant-plan. Sans stance
du Soi, le sujet reste subjugué par l’apparition car il ne peut lui assigner le
cadre de son ipséité, la structurer en proche/lontain, arrière-plan/avant-plan.
De ce fait, tout est significatif de la même façon. Un détail coloré, un
spectacle se dévoilant grandiose, un oiseau qui passe devant, et la scène
centrale porte le même pouvoir d’événement, sans hiérarchie des contenus.
Cette confusion réalise une dislocation partielle des horizons de
l’expérience. Les formes élémentaires sont reconnues mais leurs sens ne
sont pas organisables par une configuration narrative. Le sujet perçoit en
partie au moins ses difficultés de configuration, se perçoit comme tel. En
cela, il n’est pas dépersonnalisé ni déréalisé. Il n’y a pas reconstruction des horizons de l’expérience et, à ce titre, nous ne sommes pas dans un
enrichissement paranoïde.
La 36 rencontre paranoïde décrite par J. Zutt et C. Kullenkampf
constitue le moment de rencontre du monde avant la mise en thème
paranoïde sur le mode du délire. Il s’agit déjà d’une transformation de la
présence où ce qui survient ne peut plus être accueilli, discriminé et
sédimenté dans un processus d’expérience. Il y a faiblesse ou perte de la
stance du Soi, ce point stable qui permet d’affronter le monde en apparition
en donnant un enracinement spatial en ma personne. Ici l’apparition ne me
renvoie pas simplement à moi-même comme lecteur du monde mais elle
bouscule mon lieu d’être qu’est la stance du soi. Je suis soit « disloqué » à
chaque apparition, soit interloqué du monde à chaque ouverture de ce
monde apparaissant que je ne reconnais plus. Il y a un échec à cette capacité
physiognomonique à faire cette reconnaissance élémentaire des formes qui
est l’acte constitutif de toute conscience. Sans reconnaître les formes du
monde, je ne puis contenir la multitude des significations qu’il m’envoie.
Sans pouvoir me tenir en Soi, je ne puis faire encontre à ce monde
apparaissant, une encontre qui est différenciation progressive de ce qui
apparaît par une reconnaissance progressive des formes. Cette
différenciation du monde apparaissant étant en échec produit le chaos
paranoïde que le délire essaye de traiter. Cette apparition chaotique, le sujet
en proie à l’expérience paranoïde tente de l’appréhender par l’instauration
d’une distance de signification mais il ne le peut pas. Faire une expérience
paranoïde est bien cela : être submergé et bousculé par une surproximité
non différenciée d’avec le monde.
Plus encore, l’expérience paranoïde m’empêche de percevoir le monde
mais le monde vient m’envahir au plus profond de mon abri. Cette perte de
la stance réalise un dés-abritement et je ne puis contenir l’envahissement du
monde en moi. Ni du Monde ni d’autrui. Faire une expérience paranoïde est
se trouver exposée à autrui sans institution de soi. Dans la rencontre
paranoïde, le corps-en-apparition de quelqu’un paralyse le sujet car il est
incapable de faire l’apprésentation de cet autrui. Il ne peut pas simplement
être regardé par autrui, sans se sentir captif, soumis à cette personne. Il a
perdu la distance qui autorise autrui à advenir sans être menacé par lui37.
Cette rencontre paranoïde est aussi une rupture de confiance dans le Survenir du monde. Un Survenir qui est réduit à son apparition, privé des