Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
B) La structure d’instant. Immédiateté et rétensivité
La connivence n’est pas le but pédophile: elle prépare la relation
d’emprise que l’abuseur veut établir. C’est une étape intermédiaire. Elle est
vite dépassée, même si elle peut exister transitoirement et faire illusion à
certains observateurs. La connivence prépare toujours l’emprise, celle de
l’adulte vers l’enfant ou de l’adulte vers un autre adulte. L’abuseur présente
la connivence comme naïve mais cette naïveté est parfaitement fausse. Elle
n’est que la porte souriante de l’emprise. Il y a une certaine jouissance
d’emprise chez le pervers, plus marquée chez certains pervers, mais
toujours présente. La sexualité qu’il recherche est uniquement celle de
l’emprise, celle d’une relation archaïque, qui soumet autrui et pour laquelle
seule la soumission permet de faire exister autrui dans son désir. La
dimension psychanalytique d’analité est très utile sur ce point. Ce qui est
proprement pervers est la recherche de vulnérabilité pour faire emprise.
B) La structure d’instant. Immédiateté et rétensivité
Le lien des personnalités pathologiques à l’expérience d’immédiateté est
complexe. Complexe car ce plan de l’immédiateté doit être défini
précisément, sans sous-détermination ni sur-détermination. Restreindre la
présence à son instant serait en mutiler le sens. L’instant n’est qu’une
donnée parmi d’autres au sein de la présence.
Psychopathologiquement, une phénoménologie de l’immédiateté doit
déjà mettre à part la question de l’angoisse qui peut revendiquer aussi une
place dans les pathologies de l’immédiat ou de l’imminence. L’angoisse
dans sa forme simple est aussi une sorte de montée à l’instant, non pas pour
l’instant lui-même, mais en tant qu’anticipation d’événements éventuels
faisant crainte soit pour l’ipséité (angoisses psychotiques) soit pour les
accomplissements des identités de rôles (angoisses névrotiques). C’est une
affectation de la présence comme un arrêt devant l’action ou l’événement
(le devant-quoi de l’angoisse). L’angoisse est une pathologie de la
préparation de l’action : c’est un rassemblement excessif d’énergie
anticipatrice devant un événement ou une échéance. Elle se distingue
également d’une autre pathologie de la conduite temporelle de l’action :
l’impulsivité.
Une fois ces précautions prises, on peut aborder le problème de cinq
façons. La première tiendrait à la relation à l’instant, et la deuxième à la distinction d’avec le moment. Dans un troisième lieu, le problème peut
s’engager par la question de l’événementialité, qui est adjointe à toute
expérience d’instant, et, en quatrième lieu par celle de la rétensivité. C’est
aussi une façon d’analyser l’émotivité et l’émotionnalité, dans ce qu’elles
ont d’immédiat et de médiat. La cinquième façon d’engager le problème de
l’immédiateté permettra d’éclaircir l’impulsivité. Cette question fera lien
entre l’immédiateté et les structures d’action, à savoir les modalités
d’engagement et de clôture de l’action.
a) L’immédiateté désigne tout d’abord un certain lieu phénoménologique,
celui de l’instant, très distinct du moment et aussi du présent. L’instant est
un point d’accueil de l’expérience qui met chacun en prise possible avec le
monde commun, que ce soit par l’espace partagé et le temps partagé. Il
suppose un décentrement de soi de la situation et donc une réserve de son
être vis-à-vis de ce qui peut survenir dans ce lieu pour être traité dans la
profondeur du récit, qui s’élabore comme « nouure» de notre être. Ce
décentrement est tout relatif. En effet, à être trop prononcé, il n’y aurait
aucune présence entre les hommes mais seulement des consciences pures
d’altérité (quasi métaphysiques); rien de la vie partagée, rien d’esthétique,
rien du contact, rien de l’intercorporéité n’existeraient. À l’inverse, un
décentrement non prononcé abolirait toute conscience apprésentée d’autrui,
ce travail de recomposition d’autrui ou de tout être en son absence. Autrui
n’est jamais là entièrement dans l’instant. Il est constitué de ses multiples
apprésentations, de ses projections, de ses nombreuses avoir été. Dans les
personnalités pathologiques, la « montée à l’instant» bouscule toute ces
apprésentations et fait comme si tout devait se tenir, là, dans cette
expérience d’instant. La « descente de l’instant » qui lui fait symétrie laisse
chacun impassible de ce qui peut se jouer, abolirait toute possibilité
d’événement.
b) Le moment. L’instant est un lieu de partage différent du moment; si la
langue donne la possibilité de distinguer les deux termes, c’est qu’elle
accorde à la notion de moment une certaine cohérence à la fois vis-à-vis de
futur, du passé et aussi des accords avec autrui, marquée par la durée. La
notion de moment est décentrée de celle de l’instant. Elle l’englobe pour en
araser les violences. Ce lieu phénoménologique qu’est le moment a été
travaillé dans la notion de 19 festum proposé par B. Kimura. Il définit grâce à
cela la notion des pathologies de l’immédiateté. Kimura distingue différents
modes possibles d’habitation temporelle ante festum, post festum et intra
festum. Ces modes sont des positions d’investissement du moment qui
caractérisent notre position fondamentale par rapport à tout événement, à
toute histoire, à toute structure de temps habité. Ces modes de relation au
festum, point central de vie, dessine un être-au-monde à l’intérieur du temps
vivant des histoires, mettant à jour la relation affective en avers
(néologisme) ou en dévers, ou encore en intra, par rapport à ce point central
de notre rencontre avec le monde, comme si le monde était toujours encore
à venir, ou déjà passé. En avers, ante festum, c’est l’attente d’un moment
(mythique ou réel) qui doit survenir et alors, là, le jour où il viendra, ce sera
le maximum de vie, après quoi, les choses ne seront plus comme avant.
L’ante festum réalise en partie l’attente, la grande attente telle qu’elle se
donne dans l’attente prophétique des temps nouveaux ou de l’autre histoire.
Le Post festum est nostalgie de ce qui a déjà eu lieu : c’est un vécu de déjà
passé. À ce titre, il porte la tonalité du déclin, de ce qui s’amoindrit et ne
peut que se faire regretter sans cesse.
Nous sommes, notamment dans nos moments pathologiques, dans l’une
ou l’autre de ces positions par rapport au temps et au monde.
c) Une autre relation à l’instant peut être décrite comme le vécu
d’événement. Cette relation apriorique aux événements peut se nommer
l’événementialité20. Cette notion a encore plus de pertinence si on accepte
de l’insérer dans un point de vue narratologique, et plus encore dans celui
du récit que nous sommes.
Comme modalité d’accueil à la fois à l’histoire générale ou individuelle,
à son propre temps et à celui des autres, l’événementialité a ce premier sens
d’articuler le présent et le récit, que ce soit de soi-même ou d’autrui. Elle
est un point de remise en jeu de nos idemités et de notre ipséité.
L’événementialité est cette capacité à laisser ouvert une reprise
métamorphique de Soi pour des événements extérieurs ou intérieurs. C’est
une capacité à rencontrer de véritables événements inaugurateurs d’une
nouvelle élaboration de soi, d’une redéfinition de son propre destin. Tout
événement est risque d’un nouvel accord ipse-idem. C’est en cela qu’il met à nu soudainement cette ipséité, avant qu’elle ne soit recouverte par
d’autres idemités.
Reste à savoir où se trouvent ces événements, comment les lire, où situer
les points, les articulations, les plans, où leurs significations se jouent. C’est
l’herméneutique de Soi comme celle d’autrui qui répond à ces questions.
Jamais en effet notre Soi ne va de lui-même sans cette élaboration au fil de
tous les détours de la culture, de la quotidienneté, de tous les actes de
responsabilités, etc. Cette tâche n’est pas banale : il en va de toute
l’inquiétude existentiale21 de savoir ce qui peut faire événement pour notre
ipséité, là où elle expose son être.
L’événement n’est pas là où on veut l’attendre. L’appel de l’événement
peut rencontrer des pseudo-événements, ceux du « On » (cancanie,
diffusion du sensationnel, etc.). Ils mobilisent chacun sans produire de sens
véritable. Ce ne sont que des vibrations d’intensité qui restituent une
parfaite immobilité de son sens de vie. Ce sont par exemple les phénomènes
de mode. La mode procède d’une incessante production d’événements qui
n’en sont pas, aux seuls fins de conquérir la centralité. Une conquête pour
prononcer l’appartenance et la non-appartenance de soi-même ou de
certains à cette centralité spatiale (lieu du centre, parisianisme, etc.) et aussi
temporelle («scoopisme», lieux d’appropriation du futur, sous la forme de
ses nouvelles tendances, etc.).
L’inverse existe. L’École historique des Annales nous l’a assez démontré.
Dans les sciences historiques, le phénomène de l’histoire ne se donne pas en
mode d’événement mais selon des processus non événementiels. De
formidables événements ont lieu sans que nous puissions en appréhender le
lieu ou la nature. Ils se produisent dans une lente évolution dont certains
faits ne sont que des révélateurs mais ne portent en eux-mêmes que peu de
sens. Dans cette perspective, il faut prendre du recul par rapport à toute
vibration événementielle, à cette capacité émotionnelle à entrer en relation
avec des événements dont on ne sait pas encore si ce sont des
épiphénomènes bruyants ou de véritables moments charnières de notre vie
ou de la vie d’autrui. Seule l’élaboration narratologique de soi dit
rétrospectivement le statut de tels événements.
Cette vibration événementielle hystérique est à l’opposé des conceptions
d’H. Maldiney22 sur l’événement, rencontre à l’impossible, sinon par le maintien de cette ouverture que nous sommes parfois, à l’éclair de l’être.
c) L’opposition entre la structure d ’instant du psychopathe et celle du
sensitif est le quatrième élément de cette analyse de l’immédiateté. Les
psychopathies sont bien caractérisées par ce style temporel sans passé et
sans apprésentation de sans ces rétentions élaboratives de ce que chacun est,
sans anticipation projective de soi non plus, sans ces topos où s’élaborent
d’ordinaire les ancrages ipséiques. Nul doute qu’il ne soit intelligemment
dans l’instant mais il ne l’habite pas. Il s’installe le temps d’y trouver
satisfaction plutôt qu’il ne l’habite véritablement. S’il appelle le futur, ce
n’est pas par esprit d’innovation mais par souci de dégagement des
contraintes d’un moment présent. Il voit, perçoit vite, passe vite à autre
chose de crainte de devoir assumer tous les aspects de son rôle. L’absence
de charge de rôle le rend vif, léger et sympathique aux autres: il accomplit
ainsi le projet de monde immature, celui d’un monde où rien ne pèse, rien
n’est devoir ni contrainte, où tous les liens ontologiques (intra-ipséité,
ipséité-alterité) sont légers à eux-mêmes. Il n’y a aucune rétensivité, aucune
nostalgie. Sitôt parti, son monde est oublié. Il se recommencera aussitôt
avec autant d’énergie.
La constitution sensitive est l’inverse. Elle s’ancre tellement dans les
instants et les moments pour les habiter de telle façon qu’elle ne peut plus
les délaisser 23. L’habitation est trop profonde, comme si aucune autre
habitation ultérieure (aucune passe intra-subjective) n’était possible. Le
sensitif est celui qui garde infiniment la «maison», sitôt qu’il l’a aimée au
point de s’offusquer de tous ses changements et de tous ses devenirs autres.
Son habitation excessive du monde lui interdit toute mobilité, toute
désinstallation et réinstallation. Il ne peut donc connaître que la nostalgie et
la blessure de toutes les métamorphoses.
Le sensitif aussi, on ne le voit pas assez, manque sans cesse le présent.
C’est un passif non réactif à ce qui se déroule dans le présent. Il est en
attente d’être blessé, sans cesse outré, scandalisé de ce qui se produit. Sa
présence est au bord du scandale. Son ipséité étant affectée par l’absence
d’une identité de rôle jouant son rôle d’intermédiaire, il ne parvient pas à
exprimer son opinion, il ne réagit pas, ne dit pas ce qu’il devrait dire
immédiatement. Cela pour le ruminer ensuite indéfiniment, dans des
dialogues imaginaires ou ressassés ponctués de scandalisme (c’est un scandale qu’on dise ceci ou cela, etc.). Le scandale, forme de la présence,
est une tentative de saisissement de toute l’expérience dans une sorte de
présent décalé, où le tout serait au bord d’une transformation permettant de
passer de l’injuste au juste. C’est une forme de révélation qui ne se fait pas.
Cela nous le comprendrons plus précisément en abordant la question de la
paranoïa.
e) La structure d’action est la cinquième façon d’envisager le problème.
Elle permet de comprendre l’impulsivité qui est intimement liée à
l’amorçage de l’action et à sa clôture.
L’impulsivité est une pathologie de la temporalité d’action, du couplage
du temps et de l’acte. D’ordinaire, les structures temporelles permettent
l’investissement distancié de l’action : elles impriment à l’action son
déploiement ou son étirement entre son commencement et sa clôture. C’est
de la durée au sens bergsonien, celle qui permet le travail de mise en forme
des choses (la temporalité bergsonienne manifeste quelque chose de
constructif ou transcendantal dans le vocabulaire kantien).
Être impulsif signifie se hâter de commencer et d’en finir, ne pas
supporter la durée accordée aux moments. C’est aussi ne pas supporter les
situations longtemps installées, être en appel de clôture pour se réinscrire,
toujours aussi précairement, dans une nouvelle configuration. C’est ne plus
supporter la teneur (la longueur et la substance de chacune, en tant que
telle) des identités de rôles. C’est aussi vouloir aller au bout
immédiatement, pour passer à autre chose. Il y a une composante
d’historialité dans cette relation aux clôtures.
La distance à soi s’abolit dans l’impulsivité comme celle à autrui. Peut
s’y ajouter l’immaturité précédemment analysée, qui fait que le sujet exige
qu’autrui vive dans les mêmes moments ou dispositions que lui à l’instant
où il le souhaite.
La présence impulsive est une présence tentée par le tout pour le tout. Ne
supportant ni les approches, ni les préparations, ni les épilogues, ni les
longueurs qui respectent le temps de chacun, ni les commentaires, (tout ce
qui signe les élaborations aprioriques et postérioriques de chaque sens),
cette forme de présence amène à vivre toute l’histoire en ce seul instant,
sans la médiation d’une distance à soi. C’est le tout pour le tout
psychopathique, par exemple.