Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
E) L’historialité
– Il en va bien autrement de cette position méta dans le cannabis. Elle
n’est pas appel à autrui mais lente et douce fuite d’autrui dans un «chacun
son méta», dans une obliquité démobilisante. Elle est pure spectation
(néologisme), attitude passive ébahie, envahissement par un monde dont je
ne cesse de contempler les images une à une.
5) La relation à la nostrité s’inverse dans la consommation
héroïnomaniaque, qui n’a rien de collective. Même si elle s’exerce en
solitaire, elle est néanmoins porteuse d’une relation nostrique, simplement
inversée. Le besoin d’événement existe et il y a une recherche d’événement
dans la prise de tous les toxiques. Ce que recherche le toxicomane dans son
appel à l’extrême est un événement de paroxysme indifférencié, mi-fusion
mi-déchirure. Il n’est pas festif ni même jubilatoire. À décomposer le
vertige ruptif, son excitation, on peut y percevoir une émotion radicale de
rencontre qui, bien qu’appelée, ne peut plus se remplir d’intersubjectivité,
car elle exige une présence massive et immédiate d’autrui. Réponse
impossible qui glisse en rejet à la fois indifférent et radical d’autrui.
6) La nostrité se manifeste aussi comme carence dans les
personnalités psychopathiques. Elle est défaillante au point que le
psychopathe ne peut investir aucun des espaces groupaux proposés par le
champ social. Le psychopathe est engagé toujours tangentiellement dans
l’espace groupal. Son antisocialité est, de ce point de vue, structurale. S’il
ne peut investir le groupe, c’est qu’il ne le constitue pas affectivement
comme une composante partielle de lui-même. Cette «misère nostrique»
aboutit à son individualisme cynique. Le cynique dit bien sa défiance
ironique vis-à-vis de la chose collective, dont il peut d’autant mieux jouer
qu’il a le sentiment de n’y jamais appartenir véritablement. Il n’en est
jamais otage, ce qui rend compte de sa capacité perverse à utiliser les
relations interindividuelles contre le champ social. Il refuse la disposition
nostrique à inscrire virtuellement chacun en otage par rapport au groupe.
E) L’historialité
Il est pédagogique d’aborder la question de l’historialité après celle de la
nostrité; il s’agit d’un investissement des temps affectifs assez comparable
aux espaces affectifs des nostrités, mais simplement déplacés du champ
synchronique au champ diachronique. Il faut préciser le sens donné à cette
notion d’historialité 36 (Geschichtlichkeit). Plus loin (tome II, chapitre 6),
nous définissons précisément ce que cette historialité signifie. Ici, dans la
seule perspective des personnalités pathologiques, il suffira de la désigner
comme la capacité à effectuer les investissements et transitions entre les
époques de notre vie de sorte qu’une constance à soi soit maintenue: c’est
une «transépoqualité» (néologisme). L’historial est cette disposition à vivre
les temps affectifs, les engager, les mûrir, les accomplir et surtout les
délaisser pour accepter de nouveaux recommencements, tout en maintenant
un Soi. Ce ne sont pas des recommencements absolus, car l’ipséité qui les
porte demeure en grande partie la même au sens de l’ipse. Elle recommence
en totalisant ce qui est hétérogène, sérial, de sorte que même le
transépoqual finit par se teinter d’une certaine homogénéité; là nous
touchons, peut-être, le style existentiel de chacun. L’historialité ontologique
élabore un retissage intime de ce « transépoqual», afin de produire cet
énigmatique sentiment d’unicité de notre vie. Car le Soi, au fil de son
retissage narratologique, ne peut ultimement s’éprouver comme multiple,
mais bel et bien comme unique.
En permettant ces délaissements, elle laisse s’ouvrir de nouveaux
recommencements historiaux; il en allait de même vis-à-vis des nostrités
qu’il appartient à chacun d’engager, d’investir, d’habiter, parfois de
délaisser, de traverser, parfois aussi d’assumer comme étant un certain
destin de notre être.
Ces temps historiaux, que sont-ils? Ce sont des temps affectifs ou des
temps charnels, comme le sont les époques ou les âges: tout ce qui se
rassemble comme étant vécu en une unité de recommencement, de
maturation, d’accomplissement et de terminaison, comme l’est la vie
humaine. Ces temps historiaux sont des temps partagés, vécus en commun,
que ce soit d’une façon agonique ou conflictuelle. Il n’est pas nécessaire de
s’aimer pour partager une époque, un âge, un temps historial. Souvent ces
temps sont incarnés par des générations, des ensemble de personnes, des
lieux de vie ou de travail, des structures de liens affectifs; nous ne le savons
pas toujours, mais c’est à l’éprouvé de certains changements que nous
découvrons notre propre histoire et les distances que nous pouvons établir
avec chaque histoire. La perte d’un proche, avec qui nous avons partagé une
époque, fait signe de ce qui se rassemble comme une époque. Elle nous jette dans une fin d’époque douloureuse. Les deuils pathologiques jouent un rôle
important dans les pathologies de l’historialité.
L’historialité est une capacité de nature phénoménologique et
psychologique. Nous ne connaissons jamais ultimement cette capacité
historiale. Jusqu’au dernier moment de notre vie, elle peut se redéfinir. Il est
possible de la définir plus précisément ainsi : elle est cette capacité
intérieure à se recommencer (mutabilité), à parcourir et s’investir dans une
histoire (aventurialité), à s’y déployer (s’y étirer) tout en faisant le travail de
la 37 Selbstverständlichkeit , de la constance à soi, du maintien de soi.
Qu’est-ce à dire? C’est la capacité à accepter la sérialité de notre être, c’est-
à-dire sa constitution en reprises successives qui sont chacune, comme les
anneaux d’âge d’un arbre, la trace d’une histoire recommencée à chaque
saison. Cette capacité à se recommencer est essentielle en cas d’échec.
C’est la résilience au sens de B. Cyrulnik 38.
La psychopathologie des personnalités pathologiques rencontre
l’historialité autour de deux questions:
1) La paranoïa va constituer le premier modèle d’affection de cette
historialité. On pourra l’opposer structurellement au cours de la présence
psychopathique.
Cela apparaît chez le paranoïaque dans la sortie impossible des époques,
dans l’incapacité à accepter des clôtures et des recommencements. La
sinistrose paranoïaque en est l’exemple simple. Un accident de vie vient
nous intimer un changement d’époque, par une séquelle grande ou petite.
La personne en état sinistrosique est alors incapable de faire cette sortie
d’époque, ce recommencement. Elle reste inlassablement dans l’époque
d’avant. Elle veut convoquer à nouveau tous les partenaires de sa propre
histoire pour obtenir d’eux l’authentification des torts qui lui ont été faits.
Comme si le caractère historique des affaires humaines permettait, en
dehors de la justice, de revenir indéfiniment sur ce qui s’est passé. Il en va
pour le sinistrosique comme pour certaines époques de l’histoire devenues
interminables car elles ne parviennent pas à délaisser leurs conflits; elles
sont alors saturées d’irrésolutions, des contradictions, des injustices et des
oublis scandaleux, dont la mémoire active, maintenue dans un présent
vivant qui ne parvient pas à s’atténuer, empêche tout recommencement:
cette atmosphère de tension des données irrésolues se nomme la tardivité et s’oppose à l’auroréalité. Et pourtant ce recommencement se fait un jour,