Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)

V Mode d’être et vivre humain des personnalités pathologiques

souvent la délégation à celui-ci de sa tâche, la destruction de l’ensemble qui

le délie ainsi de son obligation, le défausement ou la mise en échec.

L’immaturité apparaît alors comme la réalisation d’un certain projet de

monde irénique. Irénique signifie sans conflit, heureux pour tous, comme

dans les images pastorales des histoires d’enfance15 pour lesquelles les rôles

sont très simplifiés et n’ont aucune ambiguïté. Elle se déploie sur une

certaine configuration d’existence brute non critiquée, non reprise : un

monde simplifié où tout se résout simplement, sans effort. Un « On » résout

tout ce qui fait difficulté. Il en est ainsi au départ mais, pour l’immature,

cette atmosphère ludique d’enfance ne reste pas longtemps irénique et va

vite se disperser. Mais dans la genèse de son organisation, on peut repérer

utilement cette étape originaire pour la travailler et voir ses transformations

progressives en personnalité pathologique.

Le travail psychothérapique sur ces personnalités reprend tous ces

éléments un à un pour permettre au sujet, le plus souvent au décours d’une

crise ou d’un échec, de les réinscrire dans une pensée de son parcours

d’existence. Sans crise, l’irénisme immature n’est pas appelé à se

questionner.

 

V. MODE D’ÊTRE ET VIVRE HUMAIN DES PERSONNALITÉS PATHOLOGIQUES

 

L’analyse anthropo-phénoménologique de ces personnalités retrouve des

déterminations anthropologiques et existentielles qui peuvent se rencontrer

ensemble ou séparément: le partage de l’individuel et du collectif et la

question du solipsisme, la structure d’instant; non-rétensivité et rétensivité,

la ruptivité, la nostrité, l’historialité, les modes critiques spécifiques16. Ces

modalités d’existence sont la projection des affectations structurelles

précédemment rapportées. Elles en sont l’expression dans les espaces et les

différents temps qu’éprouve l’homme dans son parcours biographique, le

temps de l’instant comme celui de la succession des identités de rôle qu’il

nous échoit d’accomplir.

 

A) La compétence psychosociale: le partage de l’individuel au

collectif. Monde commun, monde habité et monde partagé

Le paradigme de l’anthropologie phénoménologique pour les

personnalités pathologiques est bien cette différence entre monde reconnu

commun (monde phénoménologique), mais monde (anthropologique) non

partagé et non habité. Il n’y a pas ici de problèmes d’élaboration de la

réalité, contrairement à ce qui se produit dans les psychoses. Nous sommes

dans un monde constitué commun mais pas habité d’une façon commune.

L’habitation du monde est le thème central de cette anthropologie. Cette

habitation exige une certaine réciprocité et l’acceptation d’un monde

commun en partage.

Un premier élément de caractérisation sera envisagé autour du partage

que nous effectuons tous entre notre sphère privée et la chose collective, qui

laisse aussi entrevoir la possibilité et le besoin d’être avec quelqu’un. Cette

question retrouve les problèmes de l’intersubjectivité, c’est-à-dire de la

communauté constituée du monde. Elle engage le solipsisme, cette relation

de fermeture radicale au monde commun. Il n’y a pas cependant solipsisme

absolu de type phénoménologique; en ce cas, nous serions clairement dans

l’autisme qui est l’autre nom du solus ipse, et qui suppose un trouble

fondamental qui n’existe que dans l’autisme infantile; l’indifférenciation

entre intérieur et extérieur au plan de la corporéité et de la mienneté. Mais

entre autisme et normalité, il existe des pathologies du non-partage à autrui

de certaines expériences. Nous sommes ici dans un solipsisme

psychologique et non pas phénoménologique.

Partage et acceptation de vivre dans la chose collective supposent

l’engagement d’une partie de son être comme soi, non menacé, à la fois

ancré dans une individualité phénoménologique (être bien individualisé

comme chacun et comme mien) et psychologique (avoir des caractéristiques

personnelles). S’il y a possibilité d’une communauté d’expérience

spatiotemporelle, d’un monde commun, il n’y a pas pour autant monde

partagé, ou monde habité en commun.

Les impossibilités à habiter un monde commun devant lequel, avec

lequel et dans lequel nous sommes tous à même distance réalisent une sorte

d’hyperindividualisme sectoriel, sous tous ses noms. Ces personnalités

pathologiques manifestent une incapacité à s’investir dans les espaces

collectifs transitoires et éphémères que la vie propose de traverser. Elle ne

joue jamais leur ipséité véritable dans l’expérience du monde. Elles esquissent toujours un clivage, conservant toujours par devers soi quelque

chose qui se joue uniquement en circuit fermé.

Cela est très net dans certaines pathologies :

 

– CERTAINS COMPORTEMENTS ANOREXIQUES (l’ascétisme

sublime) et boulimiques où il apparaît très clairement que les véritables

comportements alimentaires ne sont jamais vraiment dits, sont toujours

préservés comme une partie non partageable de soi,

 

– CERTAINS COMPORTEMENTS ADDICTIFS, comme l’addiction

héroïnomane (à l’exception de l’addiction alcoolique et de certaines autres

addictions qui se donnent en convivialité), comme l’addiction aux jeux

d’argent, exercice fondamentalement solitaire dans son émotion,

 

– CERTAINS COMPORTEMENTS PERVERS qui ne se jouent dans

aucun partage si ce n’est en « stratégie » envers leurs victimes

(comportements autant sexuels que pyromaniaques ou kleptomaniaques).

Dans ces personnalités, il y a monde commun reconnu mais c’est le monde

partagé qui est en défaut. Il y a même jouissance constitutive à ce non-

partage 17.

Cette relation à la chose commune peut s’inverser. Au défaut de partage

répond alors un excès. Il n’y a plus alors assez de réserve personnelle de soi

(la réserve est une propriété du soi); il y a un monde trop partagé, trop

investi en partage commun. C’est la séparation qui fait défaut. Cela se peut,

nous le verrons dans la personnalité paranoïaque ou dans les personnalités

prédisposant à l’appétence alcoolique, chez l’histrion aussi. Cela se fait

dans le cadre des personnalités abandonniques qui ont toujours besoin du

groupe, d’être avec, d’être étayé pour ne pas s’effondrer. Cela renvoie à un

manque d’autonomie affective au sein du monde habité-partagé.

La question de la séparation et de la fusion est l’autre nom de cette

psychopathologie de l’espace commun. Ces personnalités ont des difficultés

à investir ou à désinvestir l’espace commun. Lorsqu’il est trop investi, il

expose le sujet à des crises multiples issues des distorsions entre les aléas et

exigences de ces espaces communs et les siennes. D’où l’impossibilité à

désinvestir l’espace commun en tant qu’objet de crises, comme en témoigne

la paranoïa active ou sensitive. Il en est de même pour certaines formes de la personnalité addictive à l’alcool (ce que nous retrouverons sous le nom

de nostrité alcoolique). Ces personnalités vivent dans les résonances de

l’espace intersubjectif, qu’elles surinvestissent, et dont elles portent les

péripéties avec toujours le risque d’être coupées, rejetées ou abandonnées

de cet espace intersubjectif. Dans d’autres cas, comme dans les

personnalités psychopathiques, il y a un bon contact en apparence sur le

mode d’une plasticité intéressée aux bénéfices secondaires mais l’ancrage

dans l’espace intersubjectif est pauvre sur le fond de son implication. Il y a

comme un nihilisme de l’implication dans l’espace intersubjectif, une

inaffectivité envers la chose commune. L’implication procède d’un

mimétisme pauvre, qui n’a pas recomposé les fondements de l’action, et

n’en prend que les dehors sans en élaborer le sens. Cette pauvreté

d’implication dans l’espace intersubjectif, corrélative à une médiocre

capacité à investir ledit espace, va avec un permanent sentiment d’ennui

latent, qui le poussera à se mettre en rupture (ruptivité) pour faire

changement.

Dans le cas de certaines personnalités perverses (rarement engagées dans

une analyse phénoménologique), il y a saturation factice d’une bonne

adaptation au champ social, voire même revendication extrême de ses

choix, qui contraste avec des comportements radicalement opposés à ceux

qui sont affichés, lui se sentant exempt de toutes contraintes, par une sorte

de surconscience narcissique de son unicité. C’est un dispositif de clivage,

le patient ne pouvant pas s’éprouver « comme un autre » mais se vivant

dans une exceptionnalité de lui-même. C’est déjà un pas vers un solipsisme,

vers une conception d’un monde sans partage, une sorte d’auto-monde et

non pas un Monde, qui ne va pas sans une gigantesque présomption (un

sentiment partiel et secret d’extrême supériorité qui le met au-dessus de

toute réciprocité). En convertissant ces points structurels dans le

vocabulaire de la psychopathologie psychanalytique, on peut parler de

couple structurel mégalomanie/failles narcissiques par lequel il se sent

exempté de toute réciprocité intersubjective des contraintes.

 

Le pervers et son expérience de monde

Il y a des éléments d’ordre phénoménologique chez le pervers, par

exemple le pervers pédophile et l’exhibitionniste. Ce qui peut s’éclairer du

pervers n’est pas une excuse à ses comportements. Les transgressions qu’il commet, l’explicitation ou la compréhension, au reste partielle, que nous en

proposons n’atténuent en rien sa responsabilité. Il sait tout ce qu’il fait, et la

meilleure preuve en est qu’il s’efforce bien de le dissimuler18.

Ce que nous abordons pour expliciter le rapport au monde de ces

personnalités perverses est la ludicité perverse et sa stratégie de connivence,

toutes deux issues d’une relation régressive et d’une recherche d’enfancéité

du registre immature, ainsi que la dévaluation cynique du monde qui permet

à ce pervers de contourner ses obligations. Alors il n’est plus du tout

immature, il devient stratège virtuose de ses comportements qu’il sait

pathologiques, mieux que personne.

– La ludicité perverse est fondamentale à comprendre. Elle est le

corollaire de la pauvreté des investissements de rôle en tant que relation de

réalité. Le pervers ne se départit pas d’une certaine irréalité ludique, propre

à l’immaturité, originellement. On notera une sorte de ludicité de

connivence qui veut faire croire à lui-même et à ses victimes que, d’une

certaine façon, ses comportements sont toujours des jeux de l’enfance sans

gravité. Le pervers voudrait justifier ses actes par un «c’est pour jouer »

assez enfantin dans sa formule, comme si son caractère enfantin allait

l’excuser. La régression à des structures de légitimation d’enfance est une

des données du problème de cette ludicité. Cela est assez clair chez les

pervers kleptomanes et chez les pyromanes, et l’est un peu différemment

chez les pervers sexuels, pour certains en tout cas.

La structure de connivence est un élément très important dans la

compréhension psychopathologique phénoménologique du mode d’être des

pédophiles. La connivence est propre à l’enfance. Cette connivence

manipule, mais existe en tant que répondant à un besoin relationnel

complexe. Nul doute que le pédophile soit une personnalité entretenant une

relation particulière présexuelle avec l’enfance, et qu’il /elle a été

nostalgique du type de connivence que l’enfance permettait d’établir sur le

monde et particulièrement avec la sexualité. Le jeu d’enfance normal a des

codes fictionnels et une sorte d’engagement bien précis dans les rôles,

permettant d’y être à demi, « comme si ». Le sado-masochisme recherche et

retrouve cette structure infantile de connivence pour l’exercer dans ses jeux.

Il recherche d’une façon régressive cette complicité de l’enfance que la

séparation adulte ne permet plus.