Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
E) Négations et ruptures de l’être-avec
expérience de hauteur en tant que la hauteur est ce qui nous dégage de la
pesanteur. Elle nous délivre de la lourdeur du monde et de toutes les
facticités.
C’est dire qu’une anthropologie de la présence ne peut pas condamner les
ivresses comme un phénomène pathologique. Les ivresses donnent du relief
à la présence à autrui en tant que les autres. Les flux et reflux de cette
identité sont la matière de nos émotions de découverte et de partage de ce
que nous sommes et ne sommes pas, ou nous ne sommes plus. Seul le
cynique, lui qui n’est d’aucun lien comme nous le verrons, peut se prévaloir
d’un tel retrait.
Dans ses formes psychotiques, mettant en jeu une affectation de l’ipséité,
cette perte dans l’espace intersubjectif réalise une atmosphérisation de la
présence. H. Tellenbach52 a montré l’importance anthropologique des
expériences atmosphériques qui sont à la base de nos contacts
fondamentaux. Au lieu de faire fond muet de l’expérience,
l’atmosphérisation fait de l’intermedium l’objet de son interrogation. Il n’y
a plus ni objet ni sujet. Ce que tente de capter l’expérience atmosphérique,
dans certaines formes de psychoses, est le sens de l’Entre. C’est en réalité
son ipséité en instance de dispersion.
E) Négations et ruptures de l’être-avec
Si surdéterminer l’être-avec peut aboutir au risque de fusion, perdre les
structures aprioriques de l’être-avec ou nier l’être-avec est aussi porteur de
violence, d’une violence de séparation radicale de nature anti-humaniste.
L’être-avec doit être pensé en tant que structure fondamentale de l’être-
homme. Nier l’être-avec de l’homme pour laisser chaque homme tel qu’en
lui-même devant les dieux, Dieu, le néant, l’être ou toutes autres institutions
de sens, est un projet anti-humaniste. Croire à l’homme est croire en son
être-avec, celui de la culture infiniment tissée et retissée; c’est en pensant,
améliorant, affinant, etc. cet être-avec que l’homme se tient en s’affirmant
de lui-même. Les grandes anthropologies morales de J. B. Vico 53 et aussi
celle de Nietzsche ou de B. Groethuysen54, nous aident bien à voir cette
question que l’homme est en insurrection contre les dieux et même les
héros. En tant que non éternel, ce qui nous fait homme est cette lente culture, qu’elle soit pensée ou dessinée, qu’elle soit mathématique ou
astrologique, qu’elle soit celle du patient tissage traditionnel d’un vêtement
pour l’enfant qui va naître ou qu’elle soit celle de la méticuleuse confection
d’un repas rituel. Elle est notre arme, notre lien à nous-même et notre abri
contre la démesure de tous les éternels.
Cette affectation de la disposition apriorique à concevoir, recevoir ou
éprouver l’altérité en partage peut se donner à deux niveaux. L’une de ses
expressions possibles est le rationalisme cynique, dont nous verrons plus
loin ce qui peut le relier au rationalisme morbide d’E. Minkowski55, forme
plus profonde encore de la présence humaine non marquée de l’être-avec.
Le rationalisme cynique déclare l’abolition de tous liens entre les
hommes, de tout mitwelt, ce monde affectivement partagé. C’est une
tentative de nier cet être-avec. C’est simplement une tentative momentanée
car elle n’est pas durablement niable. Dès que le cynique éprouvera le
besoin de cet être-avec à son avantage, il le sollicitera à nouveau.
Que cela signifie en psychopathologie? On en retrouve des expressions
complexes dans les personnalités pathologiques, les structures border-line
et perverses. Rarement le noyau cynique est à l’état pur mais il est
intéressant d’en dégager l’essence pour mieux en retrouver les traces. On
peut utilement remarquer que le rationalisme cynique est le degré zéro de
l’ivresse. Le cynique déteste affectivement l’espace collectif et son effusion
possible.
Ce qui se passe du point de vue de l’analyse existentielle est que l’être-
avec est éprouvé – il l’est bel et bien – mais secondairement dénié. Cet
éprouvé peut l’être faiblement mais il l’est. Le cynique veut dire « il n’y a
rien entre nous, personne ne doit rien à personne et si vous aviez cru le
contraire, c’est de votre faute ». Il renvoie à une anomie («tous contre tous
») de négation de la solidarité entre humains, dans une perte du lien aux
autres.
Le cynisme56 réalise une dévaluation fondamentale à la fois du monde,
des rôles humains et de toutes les relations d’existence. Il ne veut pas
soutenir l’expérience de valuation des choses, qui impose de donner sens à
toutes les relations humaines. Pour ne pas s’en acquitter lorsqu’il en est
redevable, il renvoie les relations entre les individus au seul contrat civique,
comme si aucune solidarité n’existait autrement (entre frères et sœurs, entre associés, entre tenants d’un contrat, entre amis, dans tous les liens
communautaires ou sociétaux, etc.). Ce réalisme de la séparation totale est
formellement vrai du point de vue légal et civique mais ne l’est pas du point
de vue psychologique et affectif, dans l’espace vécu anthropologiquement.
Il y a dans la réalité anthropologique une multitude d’accords affectifs
dosés entre les individus, à l’épreuve de réciprocité le plus souvent, et ces
accords définissent des exigences et des obligations tacites. Ces obligations
ne sont pas totales et elles ont des limites relativement déterminables. Le
dialogue affectif que nous avons avec les autres ne cesse de doser ces
équilibres, de faire des compensations subtiles, du fait des certaines petites
connivences, de sympathies partagées transitoirement ou plus durablement.
Cela constitue une mondéité relationnelle.
Cette mondéité, les personnes en souffrance mentale ou psychologique ne
parviennent plus à en apprécier le sens véritable, ni à la restituer dans ses
justes proportions. Comme autant de nostrités ou d’historialités menacées
ou perdues, ils en viennent à surdéterminer ses pouvoirs. À l’épreuve de la
réalisation de leur fragilité, ces déceptions vont survenir bien vite. De ce
fait, la trahison, le manquement, les sentiments d’être exclu de cet être-avec
antérieur sont légitimes : ils constituent une des réalités de l’espace vécu.
La jubilation cynique s’exercera à montrer la vanité de ces accords tacites, à
pulvériser tous ses liens attendus et occultes. C’est une jubilation sans joie.
Le monde cynique est lui-même prédépressif. On peut le décrire
précisément comme une dysphorie négative (les résonances perdues du
monde commun) plutôt que de l’ordre d’un trouble dysthymique
proprement dit. Être cynique n’est pas être temporellement déprimé. La
dépression mélancolique suppose la valeur perdue des choses et non pas la
valeur niée de tout lien.
Le rationalisme morbide d’E. Minkowski est en même temps une perte
du mitwelt et de la vie; il est beaucoup plus radical que la perte des autres.
C’est une abolition du monde du vivre. Dans ce rationalisme, qui est une
tentative d’instaurer un élémentarisme de la conscience, se trouvent évacués
ce qui fait lien intra-expérientiel, le pris-ensemble, la totalisation vivante
par laquelle les choses prennent sens. Ce pris-ensemble est ce que nous
avons désigné aussi comme structures prépsychologiques de l’expérience.
Sans ces structures, nous sombrons dans l’élémentarisme, le non-sens, etc.
Normalement, aucune chose ne peut avoir sens en elle-même. Ici, dans le rationalisme morbide, les choses sont vues dans leur nudité
anthropologique, comme si l’homme n’existait plus pour porter sens en lui
à chaque chose. Un sens comme mort émerge de chaque chose; rien
n’émane plus et les choses sont renvoyées à leur choséité sans homme.
C’est un peu de la mort des hommes que finit par parler la conscience en
rationalisme morbide. C’est un gigantesque oubli de la chaleur du vivre.
Une chaleur du Vivre qui appelle chaque chose pour l’inscrire dans la ronde
du sens vivant.
Avant de conclure ce chapitre, suggérons d’entrevoir la question de
l’altérité d’une façon plus vaste. L’altérité est un organisateur de proportion
anthropologique. L’être-avec fait que vivons, pensons, estimons, ressentons
ensemble et régulons l’ampleur de ce que nous éprouvons à l’aune de ce
que les autres éprouvent. La perte radicale de l’être-avec est la cause de la
disproportion délirante. C’est le lien à autrui, inlassablement défini, repris et
réajusté qui permet cette proportion anthropologique : le voilà, le Vivre
humain. Binswanger lui accorde un rôle central dans la genèse du délire 57.
Le délire, autant que le rationalisme morbide que nous venons de voir,
exprime une dislocation des modalités de distance, de proximité, de
séparation et de fusion avec autrui. Cette dislocation réalise la rencontre
paranoïde. Le délire est en même temps cette dislocation exprimée de la
distance avec autrui, soi-même, le monde et le gigantesque travail, la
tentative démesurée et déorganisée, de reconquérir la konônia perdue.
Au fait, a-t-on posé la question du point limite de l’ipséité? N’est-il pas
temps de la faire ?
Il faut donc répondre, d’une façon conclusive, à la question: une rupture
de l’ipséité peut-elle se produire durablement ?
Si une métamorphose complète d’un individu se produisait, elle ne
pourrait se situer qu’au niveau de certaines identités de rôle (ainsi des
convertis, des repentis, etc.). Mais en cas de recommencement de sa vie,
celui qui reprend une nouvelle identité le fait toujours positivement ou
négativement par rapport à son ancienne identité. Nulle métamorphose
volontaire ne peut faire que je perde absolument mon sentiment
d’appartenance à moi, quand bien même le voudrais-je. L’être ne peut se
nier lui-même. Seule une amnésie absolue pourrait le faire. Cependant cette
amnésie ne pourrait pas effacer certains niveaux d’identité, psychomotrice par exemple, ou des dispositions acquises de caractère, ou certaines