Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)

IV Les psychoses comme altération de la structure d’expérience

phénoménalisés pour lesquels le travail des horizons n’a pas pu se conduire.

On peut légitimement établir une corrélation entre ces structures

d’horizons et les structures de distances intergénérationnelles qui en sont

des équivalents anthropologiques. On peut comprendre ainsi que cette

dislocation des structures d’horizons va de pair avec la dislocation

symbolique des structures générationnelles (contenu incestueux, rupture des

structures culturelles positives de tabou, etc.).

 

IV. LES PSYCHOSES COMME ALTÉRATION DE LA STRUCTURE D’EXPÉRIENCE

 

Un enrichissement du précédent paradigme va permettre d’approfondir la

mise à jour phénoménologique des troubles psychotiques à partir du

concept de structure d’expérience40. Ce concept husserlien de structure

d’expérience peut, nous l’avons entrevu, se substituer à l’idée de

conscience, rendue obscure par son usage démesuré et ses trop nombreux

plans de significations (perceptifs, intégratifs, moraux, etc.).

De l’idée phénoménologique de conscience, la structure d’expérience

conserve le noyau dur de structure contenante et «continuante» de

l’expérience. Cette appellation est meilleure que celle de «conscience» mais

n’est pas dénuée de quelques inconvénients, notamment sa généralité

d’usage dans la langue commune et aussi celui de n’avoir pas de sujet

véritable, ce qui est inadéquat. En nous, une instance fait cette mise en

forme de l’expérience, noue cette continuité, de sorte que jamais elle ne se

dénoue. Elle est donc plus qu’une structure 41 autoréférencée. C’est un

véritable organe: l’organe de l’expérience par W. Szilasi42. Arthur Tatossian

a lui-même validé cette expression en désignant la psychiatrie

phénoménologique comme analyse de l’«organe de l’expérience» dans la

dernière section (section E) de sa 43 Phénoménologie des Psychoses.

Nous étudierons la question sous trois aspects, mais il faut tout d’abord

prendre le temps d’appréhender pas à pas ce qu’est faire expérience, et aussi

comment l’expérience se donne en champ, ce champ que nous sommes en

tant que présence.

 

A) Faire expérience

Comprenons plus précisément ce qu’il en est dans ce travail

phénoménologique où se joue la continuité de l’expérience et sa possibilité

de porter l’action. La crise psychotique s’appréhendera comme une menace

de disjonction de sa propre structure ipséique. Cette menace de disjonction

se prisme sur les structures phénoménologiques qui encadrent l’expérience.

Quand le sujet peine à se rassembler comme Soi, cette expérience peine à

s’appréhender en son unité.

L’expérience est une intrigue entre l’ouverture à une éventuelle

disjonction de Soi et la pure recomposition d’un Soi, ayant été affectée de

l’événement. Cette recomposition du Soi ne produit pas un nouveau Soi

mais élabore avec des nouveaux éléments sa continuité.

Proposons alors de décrire comment l’homme expériencie, fait

expérience, néologisme qui restitue l’Erfahren allemand, (plus vaste que le

verbe manifester en français, plus apte à porter une véritable diversité

d’expériences), selon une distinction purement discursive en trois moments

:

 

1. L’homme dé-couvre/se dessaisit de son ipséité, sans la perdre mais

pour l’exposer à l’expérience. Il déplie, déconstruit l’unité formelle de

l’expérience tandis qu’il se dessaisit provisoirement de la totalité à laquelle

il s’est assigné; il expose son ipséité à s’engager dans une nouvelle

transaction idem-ipse. Expériencier commence toujours par dé-couvrir. Dé-

couvrir (on peut dire aussi dis socier, déconstruire, dé-lier ce qui est à-

même) signifie que l’unité de l’expérience est déconstruite au sens que lui

donne Jacques Derrida 44. Cette déconstruction rompt l’unité dans laquelle

ce qui survient n’a pas encore place. La peur (transcendantale; il ne faut pas

lui donner un sens psychologique) de cette étape va conduire

immanquablement le sujet psychotique à un appauvrissement de son

existence, une peur de découvrir son ipséité, de la mettre à nue, de crainte

qu’elle ne trouve plus de support sur quoi ensuite se réinstituer.

 

2. L’homme transforme, engage cette exposition à une action ou une

passion, où il en ira de lui-même comme une nouvelle identité de rôle. Il

agit aussi, en construisant des objets de conscience (transforme les vécus en

ob-jets, les institue symboliquement, etc.). Dans le second moment, les

vécus élémentaires sont travaillés/transformés en une entité à partir de modélisation de telle sorte que cette entité soit stable, réalisée au sens

étymologique de res, la chose constituée, la réa-lisation. Ce faisant, il

mobilise les horizons de l’expérience.

 

3. L’homme ré-institue une unité de l’expérience et se restitue comme

Soi. Il opère simultanément à la reconstitution de l’unité de l’expérience

une reconstitution de l’unité de Soi.

 

Ce paradigme est paradigme car il se décline dans plusieurs directions de

savoir. Il est autant phénoménologique (constituer l’unité de l’expérience)

qu’existentiel (exister comme fonder le maintien de Soi). Il est aussi

herméneutique au sens d’une anthropologie herméneutique pour laquelle

l’expérience de compréhension, dans son pur phénomène, précisons-le,

(c’est-à-dire indépendamment de la façon dont nous réalisons cette

compréhension) est une expérience de recomposition d’une unité de

l’expérience, d’un saisi-ensemble. L’expérience compréhensive que chaque

homme fait au regard de son monde est en effet cette retotalisation des

choses en Monde, de ce Monde au sens heidéggerien, que la survenue de

l’événement avait disloqué. En même temps qu’il retotalise l’expérience, il

se reconstitue lui-même comme Soi.

Faire expérience concerne autant l’activité psychique que celle de

l’intégration spatiale et corporelle. La constitution de l’unité de l’expérience

et le maintien de Soi s’appellent tantôt mondéisation tantôt incarnation.

Dans un registre comme dans l’autre, il s’agit du même phénomène.

L’expérience se révèle dans cette perspective tout autant intrasubjective

qu’objectivante. Voilà sans doute le nœud qui fait l’unité de toute la

phénoménologie. Le phénomène engage notre être temporel, autant au

niveau de notre ouverture à l’événement (disponibilité apriorique à être

affecté par l’événement45) que de la reconstitution de l’unité de

l’expérience (la clôture du champ de l’expérience). Dé-couvrir est, au plan

intrasubjectif, engager un mouvement de dessaisissement de soi afin qu’un

Soi reconstitué, capable de recevoir l’événement, puisse se recomposer avec

le « ce qui se passe»; et au risque qu’il ne se reconstitue pas.

Remarquons que ce «ce qui se passe » retrouve sa véritable signification

intrasubjective. Se passer signifie assez précisément s’exposer pour nous au

risque de la rupture de continuité. Dans cette aspect intrasubjectif de l’événement, il «se passe en nous» simultanément à la survenue de quelque