Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
I Difficultés d’accès à la psychopathologie phénoménologique
des relations forme-fond, figure-sur-le-fond7, un travail sur la forme de la
présence avant d’en aller au fond des contenus, et de faire une interprétation
symbolique de ces contenus, comme dans la psychanalyse. La
psychopathologie phénoménologique voit la forme, les distorsions de
formes et ensuite comment la forme appelle le fond. Cette phénoménologie
suivra un chemin parallèle à celui de la psychopathologie psychanalytique 8.
Le premier domaine théorique de la phénoménologie est la relation de
réalité dans sa forme, son cours et la relation à la subjectivité qui la porte,
quels que soient ses contenus. De ce fait, elle concernera spécifiquement les
troubles psychotiques tandis que la psychanalyse a trouvé sa pertinence
première, et sans doute fondamentale, dans les névroses.
I. DIFFICULTÉS D’ACCÈS À LA PSYCHOPATHOLOGIE PHÉNOMÉNOLOGIQUE
Bien que certaines intuitions phénoménologiques aient occupé une place
centrale dans la psychiatrie française, notamment dans l’organo-dynamisme
d’Henry Ey9 et sa théorie des déstructurations des niveaux de conscience,
ce courant de pensée restera mal compris et mal connu des médecins et des
psychopathologues dans leur ensemble, bien que souvent évoqué et célébré.
Quelques raisons ont poussé à cette mécompréhension relative. Nous
allons les exposer progressivement pour permettre d’évacuer un certain
nombre d’ambiguïtés.
A) En premier lieu, il faut savoir que ce que l’on désigne sous ce nom de
psychopathologie phénoménologique n’est pas issu d’une phénoménologie
«pure»: c’est le plus souvent une anthropologie ayant pris des repères dans
une phénoménologie parallèle à ses développements, assez floue dans sa
définition. Cette phénoménologie philosophique demandera plus de trente
ans à se faire comprendre ou même, à se faire traduire. Ces difficultés
conjoncturelles, liées à sa naissance dans l’espace philosophique
germanophone, se transposent dans les travaux qu’elle inspira dans les
champs psychologiques et psychiatriques: cette psychopathologie n’a pu
être traduite, rassemblée et racontée d’une façon systématique et claire
avant 1979, date à laquelle A. Tatossian lui consacra une véritable somme,
La Phénoménologie des Psychoses10. Ensuite, d’autres introductions, certes
moins systématiques mais très substantielles, ont été publiées, et l’ensemble
de ces références a été introduit comme il se devait11. Un problème
pédagogique se pose pour tout débutant qui croit pouvoir passer de la
lecture d’un texte de Minkowski à celle, déroutante, d’un texte de E.
Husserl, ou de M. Heidegger, sans savoir que l’on n’accède pas à ceux-ci
sans un important travail préparatoire.
B) En second lieu, il faut admettre que la dimension phénoménologique
n’est pas aisée à comprendre. Il y a une certaine difficulté à entrer en sa
matière et à ne pas confondre le plan où elle se situe avec un plan
strictement psychologique. Le sujet constituant de l’expérience (le « sujet»
phénoménologique) n’a rien à voir avec le sujet psychologique au sens
affectif de ce mot. On peut comprendre aisément, par exemple, que la perte
de l’évidence naturelle n’est pas dépendante de la volonté ou des désirs.
Elle n’est pas dépendante de ses contenus affectifs.
C) En troisième lieu, nous pouvons dire que son objet s’est souvent perdu
en chemin; son intitulé de phénoménologique et existentielle a poussé à une
confusion des discours, induisant dans certains cas une lecture trop
littéraire, voire quasiment lyrique, des problèmes étudiés. Dans le cas de la
philosophie sartrienne, ce fut une lecture à la fois existentielle et dans une
moindre mesure phénoménologique, parfois même clairement
psychologique. Chaque discours est légitime, mais il sera important de bien
exposer ce qui ressortit, d’une part, d’une analyse d’ordre
phénoménologique et, d’autre part, d’une analyse d’ordre existentiel, en
donnant à ce niveau existentiel sa cohérence et sa légitimité.
D) La psychopathologie phénoménologique est également une
psychopathologie d’un certain type et, de ce fait, bouscule la définition de
toute «psychopathologie» pour y tenir sa propre place: il s’agit d’une
«psychopathologie» qui est autant «somatologie» ou pensée de l’économie
interne du corps, comme lieu du phénomène 12. Elle se situe dans
l’éclaircissement de ce qui se passe dans un fait psychopathologique mais
s’arrête méthodologiquement à un certain niveau des problèmes (c’est le
sens de son 13 époché). En effet, à escompter d’elle qu’elle dise les causes et
les motifs, on sera déçu. Elle ne dit pas le «pourquoi» au sens où on
l’entend, mais comme nous le verrons elle donne le « comment». Elle
«décompactifie» les tenants et aboutissants pour mettre à jour leurs
relations élémentaires. Elle explicite, dit ce qu’il y a, ce qui se passe, rend compte d’une configuration de monde, d’une implication au monde, d’une
situation existentielle, d’une transformation de notre « position de monde ».
Dans la pathogenèse des troubles psychiques, ce travail d’élaboration des
transformations de notre rapport au monde a une place fondamentale. Le
«comment» répond à la question descriptive : il donne l’« ainsi constitué »,
l’« ainsi rassemblé » avant toute explication. Il s’oppose bien au
diachronisme du « pourquoi». La manifestation n’est donc jamais donnée
isolément. Ce point est central pour la phénoménologie. Nous nous y
attarderons ultérieurement. Il suffit, en ce lieu, d’indiquer qu’un «comment»
a épistémologiquement comme vis-à-vis une situation ou un complexe
situationnel tenu-ensemble (et non un fait isolé, comme dans le
«pourquoi»). Et cette situation demeure comme telle parce qu’elle est
bloquée dans une configuration l’empêchant de se transformer. Un
«comment » fixe un état d’organisation ou de désorganisation, plutôt
qu’une chose isolée. En ce sens, il est à la fois descriptif de cet état et des
données qui le figent dans cet état. La référence du « comment» est
systémique alors que la causalité selon les causes et les motifs n’est pas
systémique. Le « comment» désigne et élabore les déterminations
collatérales qui ont permis de rassembler ainsi une certaine configuration.
Maintenant que certains obstacles à sa définition sont levés, considérons
les différents noms de cette psychopathologie phénoménologique : analyse
existentielle en psychopathologie, Daseinsanalyse, anthropologie
phénoménologique, psychologie phénoménologique, anthropologie
psychiatrique, phénoménologie clinique, phénoménologie psychiatrique,
psychopathologie phénoméno-structurelle (E. Minkowski, R. Muchielli).
Inutile de spécifier chacun de ces intitulés : les repères théoriques et les
questions abordées sont globalement identiques, mais le nom diffère selon
que cette psychopathologie phénoménologique est engagée à partir d’un de
ses trois grands pôles : celui de l’analyse de l’expérience14 (E. Husserl),
celui de l’analyse de l’existence et de l’ontologie (M. Heidegger), celui
d’une philosophie du vivant dans sa relation à tout monde (K.Goldstein et
V.von Weizsäcker, M.Merleau-Ponty), laquelle équivaut, dans ses
expressions, à une philosophie de la forme vivante.
Cette psychopathologie n’a pas un fondateur unique, car quatre
initiateurs en partagent la paternité (E. Minkowski, L. Binswanger, K. Jaspers, E. Straus), ce qui interdit tous procès d’orthodoxie. Seuls certains