Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)

C) La ruptivité

 

De l’impulsivité à la ruptivité, il n’y a qu’un pas. Il nécessite seulement

de repasser par les accomplissements des identités de rôle dans l’existence.

La ruptivité est l’aptitude particulière de certaines personnalités

pathologiques à mettre rapidement et brusquement fin à une activité, à un

engagement, une élaboration de rôle. Ces ruptures ont différentes formes

selon le temps vécu engagé, que nous soyons dans le temps immédiat ou

dans celui des accomplissements des identités de rôles. Ainsi de la facilité

au «clash» aux moindres contrariétés ou contradictions, ou de la démission

facile, avec sentiment d’ennui précoce et rupture de dégagement.

L’agacement extrême, une certaine forme d’abandonnisme, l’irritabilité

caractérielle, préparent la rupture. Dans certains cas, le sujet « sabote» lui-

même l’action, rend sa pérennité impossible pour faire porter à autrui le

sens de cette rupture.

La ruptivité, c’est aussi un «divorce» pathologique (séparation très rapide

d’un couple avec de nombreuses conséquences psychologiques ou

matérielles) ou une même «démission professionnelle pathologique»,

irrationnelle au regard des contraintes et des conséquences qu’elle ouvre.

Cette ruptivité peut s’amorcer aussi dans des moments plus courts, de

l’ordre de l’instant. Nous sommes alors dans les mouvements qui

structurent l’addiction ou ses équivalents, par exemple l’explosion

boulimique et son vomissement, l’automutilation impulsive (scarification

des bras par exemple). Cette ruptivité est une des données centrales de ces

personnalités. Elle est l’expression au plan biographique des pauvretés

d’investissement des identités de rôles.

La biographie met à jour les modes de crises spécifiques que rencontrent

ces personnalités. Nous nommons dysruptivité ce qui exprime une relation

de ruptivité excessive, cassant les investissements biographiques de rôle.

La psychopathologie de cette ruptivité décrit deux configurations. Soit

celle d’un investissement de rôle qui sera pauvre; et, ne produisant pas

d’ancrage profond à l’intérieur du rôle, la ruptivité vient sanctionner assez

passivement la pauvreté de l’implication.

On peut repérer une seconde configuration, qui passe par un mode

d’engagement plus intense dans le rôle ou l’activité, comme avec un besoin

de s’y rassurer à l’excès. Mais les capacités d’accords interpersonnels et les compétences sociales, une certaine hyperesthésie défensive, l’incapacité à

tempérer ses frustrations, ou encore un comportement abandonnique rapide,

vont pousser à la rupture. Une rupture qui peut éventuellement se produire

violemment, mais aussi par un abandon vite déçu de son poste. L’alcool

peut être aussi un bon opérateur de ruptivité. L’effet anxiolytique immédiat

de l’alcool tente de résoudre les tensions conflictuelles et aussi désinhibe.

Par la suite, les distances intersubjectives sont mises en tension et les

interactions conflictuelles s’enchaînent. Les troubles du comportement

viennent accentuer la rupture avec le train de ses obligations.

Cette dysruptivité exprime sur un autre plan le problème axiologique que

manifestent ces personnalités, la charge défaillante de valeur susceptible

d’être portée par les personnes qu’il rencontre ou les actes qu’il accomplit

autrement dit le défaut d’investissement préalable des identités idem de son

existence. S’il y a rupture, sur un plan phénoménologique, c’est que

l’ancrage des actes dans le sens de son existence (la perception de son

ipséité) est trop fragile. Il n’y a pas accès à une véritable profondeur

anthropologique des espaces qu’il rencontre. Le seul investissement est

celui de son intérêt, l’engagement utilitaire. Ce que nous appelons plus loin

la fragilité axiologique, prolongeant la structure d’immaturité, précarise les

investissements de rôle par des défauts massifs de motivation.

En matière d’identité de rôle, et dans le jeu qui s’effectue entre identité

idem et identité ipse, les relations typiques du psychopathe (typiques qui se

jouent entre les différentes composantes de l’identité) ne sont pas très

éloignées de celles du schizophrène. La pauvreté d’investissement du rôle

chez le psychopathe est à michemin de celle du schizophrène. Et,

cliniquement, les psychopathies sévères, notamment de l’adulte jeune, ont

des évolutions possibles vers la schizophrénie sous la forme des

héboïdophrénies; le vide en matière d’investissement dont peut souffrir le

patient témoigne de cette incapacité à habiter son monde. En retirant

l’instabilité de rôle, il apparaît un certain vide d’existence qui confine à la

vacuité dissociative des schizophrénies pauci-symptomatiques.

On ne saurait envisager la dimension pathologique de la ruptivité sans

citer le problème inverse des ruptures impossibles. Certaines personnalités

sont précisément incapables d’outrepasser des limites et demeurent

prisonnières de certaines nostrités, alors qu’il serait nécessaire de s’en affranchir. Cette situation peut être comprise aussi dans le temps, à l’aide de