Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
A) La rencontre-contact
D’un point de vue psychopathologique, la rencontre prend le sens précis
de rencontre-contact (ou affectivité de contact). C’est un sous niveau
phénoménologique de la rencontre d’autrui préalable à la constitution
d’autrui. Il est marqué par le niveau expressif d’autrui, d’autant plus
prégnant que l’apprésentation de cet autrui n’a pas été réalisée. Ce n’est
encore qu’une affirmation brute d’une forme de vie, éminemment
figurale17. Avant d’être celle d’un quelqu’un la rencontre éprouve une
expression, puis un type, une représentation typique. Dans l’expression
brute, il y a autrui et son monde. C’est le surgissement d’un Soi-monde.
Cette rencontre-contact peut être analysée de deux points de vue. On peut
la voir à partir de l’apparition brute de ce qui apparaît ou la voir, du côté du
récepteur (le contactant) comme une certaine connivence entre un mode
d’apparaître et une attitude réceptrice.
Les structures pulsionnelles de la relation à autrui sont importantes. On
peut ainsi associer à ce niveau de la rencontre-contact une dimension
d’oralité (modalité d’immédiateté de l’expérience). C’est par cette oralité
que cette dimension de contact se déploie plus ou moins, en intensité
comme en durée. Dans cette oralité se trouvent toutes les déterminations
d’attirance, d’hostilité, de désirs immédiats, d’agressivité. Ce sont des
données véritablement esthétiques 18. Il y a dans l’idée de contact un
élément proprement épidermique.
Cette question du premier contact affectif avec autrui a été explorée de
multiples façons: d’abord par M. Scheler, avec la question de la sympathie,
puis comme problème de l’esthesis par l’anthropologie compréhensive de
Zutt et Kullenkampf, comme nous le verrons plus précisément, puis par L.
Szondi19 et le chemin de la pulsion. La question a été reprise par H.
Maldiney 20 et notre conscience esthétique dans la présence, et aussi par B.
Kimura, dans sa pathologie de l’immédiateté21. On peut aussi penser cette
question à partir de son antonyme, celui de la rétensivité ou de l’adhésivité,
qui met à jour une sorte de pathologie d’un contact toujours en retrait, trop
long à se faire, sinon pour se déplacer comme nous venons de l’évoquer en
note sur un point postérieur à l’instant (obsessionnalité, viscosité,
adhésivité, sensitivité, etc.). Peut-être existe-il un défaut d’engagement dans le moment de présence d’instant et une même impossibilité à ensuite quitter
ce qui n’a jamais été « assez » vécu dans l’instant de première rencontre
physique d’autrui?
On peut envisager cette problématique de l’apparition sous l’angle de la
philosophie de l’apparaître, comme Jan Patočka l’a défini22.
Cette relation aux affects contenus dans les formes à même leur
apparition a toute une histoire, qui est celle de « l’anthropologie des
formes». Il passe par la équivalent dans le vocabulaire français et latin
d’une constitution en image de style, de tenue morale, d’édification morale,
qu’elle soit visuelle ou non. On n’oubliera pas le rôle qu’a cette Bild dans la
notion de symbolique, constituée étymologiquement du syn et du Bild. On
retrouve son institution dans la philosophie de C.-G. Jung 23 puis E.
Cassirer24 25 26 , dans la notion du figural , dans l’imaginal de G. Durand et de
H.-G. Gadamer27; autant de travaux qui ont privilégié la nature imaginale
de l’inconscient, son inscription dans les structures de formes, les symboles,
les représentations mythiques, etc. Il y a sans doute en filigrane des enjeux à
l’intérieur de la psychanalyse sur ces points; l’image vient s’affirmer
comme lieu de l’inconscient, d’un côté et de l’autre, l’inconscient se décèle
dans ses contenus « littéraux » (S. Freud, J. Lacan). Fort simplement, il ne
s’agit que du débat Freud-Jung dont les vastes enjeux culturels sont bien
connus.
L’Einfühlung
Les aspects affectifs de cette expérience de contact ont mis la rencontre
d’autrui abusivement mis sous le signe de l’Einfühlung, de l’intuition
affective d’autrui; de là dérive le diagnostic par contact senti, par une
intuition réceptive de forme de la présence souffrante d’autrui. Elle a été
associée à une sorte de fusion affective qui permettrait à un moment donné
d’être avec autrui et de le connaître.
Cette idée n’a jamais été comprise à sa juste mesure, bien qu’elle soit à la
source du Sentir pathique d’E. Straus. Ce n’est pas une fusion affective, et
elle s’oppose à toutes les fausses sympathies, les pseudo-affectivités, qui
ont accompagné certains discours démagogiques.
L’Einfühlung doit être comprise comme proto-expérience d’autrui : elle
porte le sens de la reconnaissance d’autrui dans ses possibilités d’être-avec selon le couple reconnu-familier-bienveillant/non reconnu-malveillant.
L’empathie schelerienne est de l’ordre d’un aller vers autrui pour vivre en
partage ce qu’il éprouve. C’est une des données inaugurales de la rencontre
avec autrui, mais ce serait une erreur que de voir en cette intuition affective
d’autrui une forme de relation durable et plus encore un impératif moral.
Si on veut donner à ce concept un statut, il faut lui assigner des limites,
quitte à ce que cela se fasse en partie contre Max Scheler. Ce qu’éprouve
cet Einfühlung est une perception d’autrui comme vivant dans son moment
d’approche, dans sa direction de sens. Ce n’est pas tant lui qui est rencontré
mais le signe directionnel sous lequel se donne sa présence. C’est son
moment pathique, peut-on dire dans une double référence à la fois
schélerienne et straussienne, et que revendique la philosophie d’H.
Maldiney 28. C’est bien cela qui se produit lorsque nous éprouvons de la
sympathie, de la distance, de la compassion, etc. C’est une impression
d’ensemble, par laquelle on accède non pas à autrui comme ipséité telle
qu’en elle-même mais à sa passibilité, à la composante de son être qui est
pure continuité passive-réceptive, au sens qui lui donne H. Maldiney de
transpassibilité. Nous avons déjà défini ce qui oppose cette passibilité à
l’ipséité pure 29.
L’esthésique et le contact
Influencé par l’anthropologie de M. Scheler, L. Szondi accorde à ce
moment figural une fonction décisive : mettre à jour le système pulsionnel.
Les données de notre inconscient pulsionnel se lisent à même cette première
expérience de monde. Reprenant les apports de Max Scheler, S. Freud, C.-
G. Jung, H. Rorscharch et la Gestalt, Szondi montre l’importance de ce
contact esthético-pulsionnel, qui donne immédiatement notre vue du
monde, nos modes pulsionnels de préférence.
Que se passe-t-il dans cette relation des contacts immédiats avec autrui?
Tout d’abord quelque chose d’éminemment esthétique, ce qu’ont montré
Zutt et Kullenkampf dans leur 30 aesthesiche Erlebnisbereich. Esthétique
signifie une expérience de reconnaissance de globalité, où se décide
immédiatement le déjà connu du non connu, de l’hostile, le bienveillant ou
l’étrange et le mal reconnu. C’est déjà un premier sentir de tonalité pour déterminer le vivable ou l’invivable. Va-t-il y avoir un partage possible de
vie avec cette personne ?
C’est le style d’être, le style existentiel qui se donne là, en même temps
qu’une première expérience d’acceptation-rejet. C’est quasiment une
question posée à autrui sur l’acceptabilité réciproque de l’autre, avec
l’attente d’une réponse sur la non-conflictualité possible du nouvel espace
commun. Cette expérience de contact se fait avec des allers et retours de
flairements d’autrui par Soi et de soi par autrui. B. Leroy-Viémon le
formule ainsi: «Notre relation de compréhension immédiate, tactile et
rythmée, est mêlée pour leur part à un soulagement enjoué qui induit l’idée
qu’une tension méconnue est graduellement déchargée31 ». Cette affectivité
de contact est un dialogue esthétique avec autrui pour mettre au jour les
contrats de non agressivité, d’acceptation et de définition des distances, et
peut-être déjà, dans un aspect éthologique, les premiers échanges de statuts
entre moi et autrui. Ils engagent tous les statuts à médiation psychologique,
c’est-à-dire ceux de la sexualité, de la rivalité, de la dominance, etc.
Autrui et œuvre d’art
Il faut prendre anthropologiquement au sérieux l’interrogation qui nous
pousse vers toute œuvre d’art. Si nous nous intéressons à elle, c’est qu’elle
parle toujours d’une présence, possible ou impossible. L’émanation que
nous recherchons en elle est toujours celle d’un qui, lui-même en
témoignage de son monde. On ne s’étonnera pas alors qu’autrui nous
apparaisse avec les mêmes problèmes de réception qu’une œuvre d’art.
Cette phénoménologie du premier contact avec autrui appelle toute
l’herméneutique esthétique, notamment l’herméneutique de la réception de
W. R. Jauss 32 33 et, avant elle, l’herméneutique de H.-G. Gadamer. Plus
encore, chaque survenue est celle d’une forme de vie, d’une expression (les
deux sont liés), et c’est pour cette raison que nous interrogeons une œuvre
d’art, non pas comme un objet qui nous parle du monde, mais directement
comme un quelqu’un qui serait là, dans cette énigme de sa première
apparition, de cette forme de vie ou cette vie ainsi devenue, bref de
l’énigme d’un autrui émanant en sa présence. La rencontre esthétique n’est
pas identifiante. Elle est holistique, climatérique, atmosphérique. C’est une
impression de densité, de tension, de liberté ou de contrainte. Ce sont toutes
sortes d’éprouvés de cet ordre qui se jouent au premier contact et qui ne cesseront de s’infirmer ou de se confirmer, au fil de la constitution d’un