Introduction À LA Psychopathologie Phénoménologique. Tome 1: Fondements et principes généreaux. Corporéité et mienneté. Névroses et personnalités pathologiques. ... (Phénoménologie) (French Edition)
II Vécu de fatigue
avec l’espace intersubjectif), et plus encore des indispositions (modulations
diverses des envies et appétences, selon les circonstances, que chacun peut
traverser avec plus ou moins d’énergie) mais peuvent s’intriquer avec eux
ou être déterminés par eux.
II. VÉCU DE FATIGUE
Nous avons peu d’instruments pour définir l’expérience de fatigue. Le
vécu de fatigue ne peut pas se comprendre à même celui qui le vit par ses
seules qualités sensorielles ou son seul sentiment psychique, car il n’est pas
un vécu sensoriel proprement dit. La sensorialité du vécu de fatigue est très
problématique; on la distinguera des douleurs musculaires et ostéo-
tendineuses élémentaires qui accompagnent le plus souvent ce vécu de
fatigue. Ce n’est point la fatigue qui fait mal elle-même mais la dystonie
myalgique dont elle est issue et aussi qu’elle induit; dystonie par exemple
des muscles paravertébraux si marquée dans l’expérience de fatigue
somatique (lombalgies musculaires assez typiques de cette fatigue
physique, peu présentes dans l’asthénie psychogène et la dépression). Ce
vécu de fatigue n’est pas toujours isolé des autres plaintes, notamment la
douleur, que cette même fatigue peut empêcher de maîtriser 3. De même, le
vécu de fatigue peut être lui-même non désagréable; il se teinte de l’appel
de sommeil qu’il porte, tendant ainsi à abolir les tensions du monde éveillé.
Cet appel du sommeil qui veut abolir provisoirement le monde n’est pénible
que si on y résiste.
On le comprend bien, la fatigue n’est pas un phénomène sensoriel
périphérique. Il n’y a que peu à décrire à même sa sensation physique. Ce
qui est délicat à définir en elle est son statut para-thymique: elle est une
impression holistique, différente de la thymie mais pas très éloignée d’elle.
Elle n’est ni un « état d’âme », ni une stimmung ni une humeur, parce
qu’elle ne projette pas temporalité, mais plutôt une historialité (fin-
recommencement). Elle n’est pas une stimmung ni une humeur parce que la
fatigue peut se teinter de toutes les stimmungen: celle de l’ivresse heureuse,
de l’euthymie ou de la désolation.
La fatigue est-elle entièrement consciente? On peut avancer qu’elle
dissout la distinction conscient-inconscient, au moins partiellement.
L’éprouvé corporel mêle son immédiateté (ses sentiments d’instant) et ses
appréhensions de projections de lui-même. Il ressent et son ressentir est une
affectation de ses propres projections qu’il érige en acquis d’instant. Il en
ressort un conscientinconscient qui ne parle qu’en matière d’attrait, de désir,
mais dont le bien-être ou le mal-être est un recel de projection concrète de
nous-même. Être bien est sentir son pouvoir d’action, sa réserve d’action,
comme pouvoir-être, que ce pouvoir-être s’inscrive dans le passé sous la
forme de la satisfaction de l’accompli ou qu’il se projette dans le futur.
Vécu de pouvoir
Autant que nous sommes, ontologiquement, nous éprouvons du possible.
L’idée que nous sommes intimement un vécu de pouvoir est une intuition
principalement merleau-pontyenne. M. Merleau-Ponty vient nous dire,
comme le rappelle Françoise Dastur4 que la protorelation que nous
établissons avec le monde, à même le plus intime sentiment de vie et
d’appartenance à soi, est constitué d’un « Je peux». Ce Je peux donne un
fondement corporel à la subjectivité. Un Je peux, libre, apriorique, qui
ouvre l’espace et le temps par lui-même. Ce sentiment de pouvoir crée
l’espace vécu, l’espace tel que le vivant l’ordonne, auquel il est assigné
dans l’expérience.
Curieuses sont les relations du je peux avec l’espace. Déjà le vivant reçoit
la pesanteur, qui l’écrase. Elle édicte le haut et le bas. Il reçoit en même
temps la distance qui sépare chacun et l’assigne à une première
individualité. Le Je peux reprend cette première condition. Il me libère de
ma pure facticité de ce que je suis comme chose, car c’est bien ce qui me
différencie d’une chose, ce fait que je ne me résume pas à ce que je suis
comme pesanteur. L’espace se représente lui-même au fond de ce que nous
sommes en terme d’atteignable. Le -ible ou le -able sont eux-mêmes une
temporalisation. Ils sont une extase temporelle au sens augustinien qui
ouvre, désigne, retient son futur. Le Je peux est un organisateur temporel
autant que spatial. Ce vécu de pouvoir abolit la pesanteur du monde, cette
pesanteur qui est le degré zéro du pouvoir-être, notre engluement maximum
en nous-même, notre captivité à nous-même. En ce degré zéro du pouvoir-être, nous sommes le laisser-aller, celui de l’abandon à la fatigue, et en
réalité à la chose que nous sommes comme étant. L’espace vécu se restreint
sur de l’impossible ou, comme le rappelle son étymologie, du déjàfait
(facticitas : fatigué en son sens philosophique de ce qui est purement reçu et
que l’homme doit assumer). Ce vécu de pouvoir signifie qu’être vivant est
déployer du possible. Ce possible n’est pas pensé; il est ressenti
immédiatement, corporellement, comme un projet en action, à même ce
projet. La fatigue abolit cette conscience corporelle toute en -ible; elle nous
reconduit à la pesanteur terrestre.
Vécu de valoir
Plus originaire que le vécu de pouvoir est le vécu de valoir. Pour que le «
je peux» puisse se déterminer, c’est que du sens a été donné. Il a été
constitué par une «opération » qui, pour inconsciente qu’elle soit, a toujours
eu lieu et a lieu. La notion d’allant définit bien cette relation d’appel vers
quelque chose. Si nous allons vers ces choses, c’est qu’en elles quelque
chose vaut. Il y a dans notre conscience d’action une protoexpérience de
valeurs des choses (une valuation), une sorte de protomotivation vers quoi
le possible peut se diriger. C’est une charge de sens préalable et cette charge
valuative dote du sens, de la valeur, de sorte que l’action, en accomplissant
ce qu’elle peut accomplir, soit récompensée de ce qu’elle avait promis. La
valuation donne des finalités à l’action; « cela vaut» de les faire car les
choses portent du sens d’action.
Ce vécu de valoir extend la sphère vitale et le champ d’action à
l’intérieur duquel le Je peux va se déployer. Ce cela vaut est un
différenciateur de monde; il introduit du contraste entre les choses et de ce
fait éclaircit leurs significations distinctives, la valeur dont chacune est
porteuse, l’intérêt que nous pouvons avoir pour chacune d’elles. Il crée de
l’utile en temps que l’utile ouvre déjà sa conscience d’action en acte. Et
l’utile est un nom du sens: ce que nous appelons du sens est un pouvoir de
différenciation entre les choses du monde, en même temps qu’une capacité
de renvoi d’une chose à une autre. Le sens est un projet de traversée du
monde. C’est une proposition d’action. Dans les altérations du vécu de
valoir, comme la fatigue psychogène peut nous en donner l’exemple, ce
sens tend à disparaître dans le “cela m’est égal”. Ce cela m’est égal est une dédifférenciation du monde, un nouvel envahissement par la pesanteur qui