Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 10 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 7

 

— Elle a accepté ! Jade ! Jade, où es-tu ? Elle a confirmé qu’elle viendrait au palais cet après-midi !

Délaissant du regard Yexi et Taiyang qui jouaient sur le tapis, je levai la tête juste à temps pour voir Xiaoli s’engouffrer précipitamment dans ma chambre.

— Générale Qin ? Elle t’a répondu ?

— Oui !

Quelques jours s’étaient écoulés depuis le sacre de l’Empereur Chongzhen et les invités avaient déjà commencé à quitter la capitale pour rejoindre leurs terres. Parmi eux, la générale Qin Liangyu avait également prévu de reprendre bientôt la route du sud. Cela ne m’avait pas empêché de lui envoyer plusieurs messages dans l’espoir qu’elle accepterait de me rencontrer.

J’avais eu l’occasion d’apprendre que Qin Liangyu était originaire du groupe ethnique Miao, une native du Sichuan qui avait grimpé les échelons militaires grâce à son intelligence et son autorité naturelle. Elle avait acquis une véritable renommée au sein des femmes du palais et lorsque j’en étais venue à poser des questions, les langues s’étaient déliées sans la moindre hésitation. On racontait que son père avait décidé de l’élever comme un fils parce qu’à l’instant de sa naissance, un singe s’était précipité dans leur chambre et que le mot singe ressemblait au mot gentilhomme. On murmurait que, jeune femme, elle avait supplié ses parents d’organiser un tournoi d’arts martiaux afin de lui trouver un époux pour finalement se déguiser en homme et remporter elle-même la compétition. On disait enfin qu’elle avait appris à des centaines de paysans du Sichuan à se battre à la lance et qu’ils étaient devenus sa garde personnelle, toujours à ses côtés depuis près de trente ans.

Il allait sans dire qu’il me tardait de faire sa connaissance.

— Je n’ai pas aperçu cette expression sur ton visage depuis des années, se moqua Xiaoli lorsqu’elle me vit bondir de mon siège.

— Quelle expression ?

— Celle que tu avais quand nous faussions compagnie à mes sœurs pour courir sur les falaises à Beaulieu.

Yexi nous jeta un regard en coin, les yeux pétillants de malice.

— Tu as quelque chose à ajouter ? fis-je en levant le menton.

— Oh que non ! répliqua-t-il avec un rire franc.

Cette note de gaieté, brève et communicative, m’enveloppa comme une caresse et chassa la nervosité qui m’avait étouffée pendant des jours. Depuis notre retour dans la capitale, je vivais dans la peur quotidienne d’un dernier coup d’éclat de Wei Zhongxian ou Madame Ke. C’était comme si je n’arrivais pas à me rendre compte que nous avions atteint notre but. Youxiao était mort et Youjian était sur le trône. Le problème était résolu. La situation, stabilisée. Pourtant, chaque matin lorsque j’ouvrais les yeux, ma première pensée était pour toutes les choses que nous pouvions encore perdre.

Ces moments d’insouciance aidaient, d’une certaine manière.

— Qu’en est-il de notre emménagement ? demanda ma petite Li en observant Taiyang qui s’agitait joyeusement entre les bras de son père. Nous ne pouvons pas rester ici éternellement ; quelqu’un finira par se rendre compte de sa présence.

— Yexi a trouvé un endroit qui pourrait nous convenir.

— Les choses sont plus faciles à présent que la ville est en train de se vider, confirma ce dernier tout en hissant son fils hilare à bout de bras pour le faire voler au-dessus de sa tête.

— Nous irons y jeter un œil tout à l’heure.

— Tant mieux, soupira Xiaoli. Je me sentirais mieux une fois que nous serons hors du palais. Taiyang te ressemble chaque jour davantage, Jade.

Je devais admettre qu’elle avait raison. Ses cheveux étaient une teinte trop claire, ses paupières un peu trop enfoncées. Et parfois, lorsque la lumière se reflétait dans ses pupilles sombres, on avait presque l’impression d’y voir un éclat qui tendait vers le vert. C’était des détails, bien sûr, mais les détails comptaient à la cour impériale. Ils comptaient même plus que tout le reste.

— Un problème à la fois, conclus-je en rejoignant Yexi pour me saisir de mon fils. Peux-tu aller chercher Ahma, Xiaoli ? Je dois nourrir Taiyang avant de rencontrer la générale.

※

Afin d’éviter une récurrence de l’incident survenu lorsque Youjian avait fait irruption dans la maison des jésuites, je décidai d’orchestrer notre tête-à-tête dans un des jardins couverts de la Cité Interdite. Entourée de braseros dont les flammes parvenaient à grand-peine à chasser le froid de l’automne, j’étalai sur la table la proposition du marchand de canons portugais pour m’occuper l’esprit en attendant mon interlocutrice.

— Conseillère, me salua une voix grave qui me fit sursauter.

Délaissant mes papiers, je m’empressai de me lever pour lui souhaiter la bienvenue. J’avais choisi ce matin-là d’endosser à nouveau la robe bleu nuit qui convenait à mon rang de fonctionnaire impérial, mais en voyant Qin Liangyu arriver vêtue d’une simple tunique de laine peignée rehaussée de bottes de cuir et d’un manteau plus pratique que raffiné, je fus forcée de reconnaître que j’avais commis une erreur. Tel un enfant qui cherche à impressionner un adulte, j’avais poussé la témérité trop loin et venais de tomber dans le ridicule.

— Générale, la saluai-je tout de même en baissant respectueusement la tête.

Derrière moi, Yexi croisa les mains afin de s’incliner à la manière des soldats, ce qui lui valut un sourire amusé. La simplicité de sa tenue ne privait en rien Qin Liangyu de sa prestance. Grande et large d’épaules, elle avait un visage aux traits anguleux, parcouru de petites taches sombres qu’elle n’avait pas cherché à dissimuler avec de la poudre comme le faisaient les femmes de la capitale. Ses cheveux noirs striés de gris étaient serrés dans un chignon basique, haut sur son crâne et rehaussé d’un unique ornement en métal. Sous ses sourcils bien dessinés, son regard perçant ne manquait pas le moindre détail et c’est sans perdre une seconde qu’elle posa les yeux sur les documents que j’avais abandonnés en me levant.

— Qu’est-ce que ceci ? s’enquit-elle d’une voix songeuse. Des canons ?

Voyant là l’occasion parfaite d’engager la conversation, je lui tendis l’ébauche illustrée que le marchand m’avait fait parvenir la veille.

— Oserais-je vous demander conseil puisque vous êtes ici ? Certains estiment que l’arsenal de l’empire a besoin d’être remplacé. En verriez-vous l’utilité, si le palais devait vous confier des armes comme celles-ci ?

— M’en confier ? s’étonna-t-elle. Des canons ? Vous êtes-vous déjà rendue dans le sud, conseillère ?

— Je viens de Shaoxing.

Ses sourcils se froncèrent de surprise à mes mots, mais elle n’osa pas formuler sa pensée à voix haute.

— Mon mari venait de Shaoxing, corrigeai-je aussitôt. Il nous a quittés, il y a quatre ans.

— Mon conjoint est mort il y a quatorze ans, fit-elle en prenant enfin place autour de la table. Aujourd’hui encore, il ne se passe pas un jour sans que je songe à lui.

— Toutes mes condoléances.

Elle releva brièvement la main, comme pour m’indiquer qu’il était inutile d’insister avant de me rendre le croquis.

— Alors comme ça, vous comptez remplacer les canons de Sa Majesté ?

— Le Fils du Ciel m’a confié ce dossier, et le choix final sera le sien, mais je ne sais pas ce que je dois lui recommander. Le prix que demande ce marchand est élevé et les coffres de l’empire ont souffert des récents affrontements au nord.

— Un problème bien difficile, déclara la générale avec un sourire poli.

— Quel est votre avis sur la question ?

— Je ne parlerai pas pour le nord. Mais le terrain du sud ne se prête pas aux canons. Nous avons besoin d’armes mobiles qui peuvent être aisément déplacées d’un bastion à l’autre pour concentrer nos forces là où le danger plane. Ces machines sont puissantes, bien sûr. Mais elles sont trop lourdes et trop fragiles. Leur transfert dans les montagnes, les forêts ou les marécages nous ferait perdre du temps et des hommes, deux choses qui sont cruciales dans un conflit. Comme le dit l’adage, à la guerre, votre rapidité doit être celle du vent…

Le silence s’éternisa quelques secondes pendant que je cherchais, en vain, une réponse à ces quelques mots. Mais mes études avaient porté sur l’étiquette et l’histoire, pas sur la stratégie ni l’art militaire. Je ne connaissais pas l’ouvrage auquel elle se référait.

— Et votre solidité, celle de la forêt, acheva-t-elle finalement d’une voix qui semblait presque déçue.

— Je comprends, déclarai-je en rabattant maladroitement les papiers vers moi. Je vous remercie de ces conseils.

Mes joues s’étaient embrasées devant la tournure qu’était en train de prendre cet entretien. Ce n’était pas du tout ce que j’avais eu en tête en organisant notre rencontre. Déconcertée, je battis des yeux en direction de Yexi dans l’espoir qu’il me souffle une idée de sujet où j’avais encore une chance d’impressionner la générale. Mais mon compagnon ne me regardait pas. Son attention était focalisée sur le groupe d’une cinquantaine d’eunuques qui venait de faire irruption dans le jardin couvert.

Un tel nombre ne pouvait dire qu’une seule chose.

L’empereur était en chemin.

※

Qin Liangyu, Yexi et moi tombâmes promptement à genoux lorsque l’Empereur Chongzhen apparut entre les arbres dénudés par le froid. Il était vêtu d’une tenue bleu nuit similaire à la mienne, à l’exception des dragons brodés qui ornaient ses épaules et descendaient le long de ses bras.

— Votre Majesté !

— Relevez-vous, ordonna le jeune homme d’une voix ferme.

— Votre Majesté souhaite-t-elle s’entretenir avec l’une de nous ? demandai-je en m’éloignant de la table afin de lui laisser la place de s’asseoir s’il le désirait.

— Je vous cherchais, Jade. Je me suis rendu dans vos appartements, mais Xiaoli m’a appris que vous étiez ici, avec notre chère générale.

— Vous auriez dû me faire appeler, protestai-je en m’inclinant de nouveau. Je serai venue à vous sans tarder.

— Non, non… Les affaires ne s’arrêtent jamais. Je n’étais pas contre l’idée d’une promenade sous le ciel.

Pendant un court instant, son expression espiègle lui donna l’âge qu’il était censé avoir et je me surpris à sourire. Derrière lui, son garde du corps lui remit un rouleau de fines plaquettes de bois, nouées les unes aux autres avec du fil rouge. Lorsqu’il releva la tête, je manquai de peu de laisser échapper un cri de stupeur en reconnaissant Wanglin. Je n’aurais jamais pensé que le soldat, avec sa rudesse et ses manières un peu trop brusques, était eunuque. Les lois ne comptaient-elles peut-être pas de la même manière pour un empereur. Après tout, qui étais-je pour juger quand Yexi était mon ombre dans la Cité Interdite depuis plus de quatre ans ?

— Que puis-je faire pour vous, Votre Majesté ?

— L’eunuque Wei a demandé une audience ce matin.

— L’eunuque Wei ? Mais… Que voulait…

— Il m’a donné sa démission.

C’était un retournement de situation imprévu. Je dévisageai Youjian en silence pendant quelques secondes. Les mots qu’il venait de prononcer étaient une douce musique à mes oreilles, mais ils ne correspondaient pas du tout à l’homme qu’était Wei Zhongxian. Le Grand Eunuque allait-il vraiment abandonner sans se battre jusqu’au bout ? Sans plan de secours, ou plan de secours pour son plan de secours ? Était-ce là sa façon de tirer un trait sur ses prétentions au trône de l’empire Ming ? Je n’y croyais pas un seul instant.

— C’est une bonne nouvelle, Votre Majesté, commenta poliment Qin Liangyu. Vous voilà débarrassé d’un opposant.

— Peut-être. Mais je voulais entendre l’avis de Jade.

— Vous n’avez pas accepté ? demandai-je en fronçant les sourcils.

— Non.

— Et qu’en disent vos conseillers ?

— Je ne leur fais pas confiance.

Ces paroles me remplissaient de fierté, mais également de tristesse. Youjian était aujourd’hui encore si isolé. Entouré d’un gouvernement dont la loyauté ne lui était pas acquise, il n’avait aucun moyen de savoir qui se tenait vraiment à ses côtés. À moins que…

— Me permettrez-vous d’être honnête, Votre Majesté ? demandai-je.

— C’est pour cela que je suis ici.

— Je pense que vous devriez refuser la démission du Grand Eunuque.

— Vous voulez dire, lui laisser l’autorité dont il dispose au palais ?

— Pas exactement, non.

Je sentis l’attention perçante de Qin Liangyu sur moi tandis que je réfléchissais à la meilleure façon de présenter mon argument. Les idées se bousculaient dans mon esprit et je n’étais pas encore tout à fait sûre de leur logique. Malgré tout, j’étais certaine d’une chose. Wei Zhongxian n’était pas sur le point d’abandonner des années de complots simplement parce que son protecteur était mort.

— Si vous acceptez sa démission, expliquai-je, vous lui donnez l’occasion de se soustraire à votre regard. Ses partisans sont encore nombreux à la cour et tous ces gens continueront peut-être de travailler pour lui. Qui l’empêchera alors de fomenter contre le trône ? Qui vous protégera de votre propre cour ? Vous ne pouvez pas vous permettre de le laisser disparaitre dans la nature. Pas tant que vous n’avez pas démantelé son réseau.

— Qu’avez-vous donc en tête ?

— Rétrogradez-le à un poste absurde.

Youjian me dévisagea avec des yeux ronds et Qin Liangyu laissa échapper un bref éclat de rire qu’elle dissimula aussitôt derrière une toux maladroite.

— Pour… Pour l’humilier ?

— Pour étudier la réaction de votre cour, me justifiai-je d’un murmure afin de ne pas être entendue du reste de son escorte. Retirez-lui son autorité et confisquez sa fortune. Vous pourrez alors vous rendre compte par vous-même de ceux qui élèvent la voix pour prendre sa défense, voire ceux qui chercheront à le contacter par la suite. Cela ne suffira peut-être pas à démasquer tous ses soutiens, mais c’est un début.

L’empereur garda le silence pendant de longues secondes, perdu dans ses réflexions. Puis il releva la tête, l’air plus sérieux que jamais.

— Porteur d’encens, dans l’un des temples de mes ancêtres. Je l’annoncerai publiquement pendant la réunion de demain matin. J’espère que vous êtes prête pour ce qui en découlera, Jade. Il devinera certainement que vous êtes impliquée.

— Laissez-le penser ce qu’il souhaite, Votre Majesté. Mon seul vœu est de vous servir.

Mes mots étaient justes, dictés par la situation et la hiérarchie du palais, mais la vérité était bien plus complexe. Une partie de moi espérait presque que Wei Zhongxian comprenne que j’étais derrière la décision de l’empereur. Je voulais qu’il sache que c’était par ma faute qu’il avait tout perdu.

— Il y a autre chose, déclara l’empereur. Pourriez-vous nous laisser quelques instants, générale ?

— Bien sûr, Votre Majesté, répondit Qin Liangyu en faisant une profonde révérence.

Je l’observai s’éloigner en pinçant les lèvres, dépitée de voir notre entretien écourté, avant de ramener mon attention sur Youjian. Ses mains étaient serrées autour du rouleau que lui avait tendu Wanglin un peu plus tôt.

— Mon frère l’empereur était malade depuis plusieurs mois. J’ignore de quand exactement datent ces écrits, mais il a veillé à rédiger ses dernières volontés avant de nous quitter.

— Êtes-vous vraiment certain qu’il s’agit de… commençai-je en fronçant les sourcils, car je me rappelais fort bien que Youxiao avait été illettré.

— Son testament a été lu en présence des ministres qui ont confirmé sa légitimité. Une partie de ce document vous concerne, Jade. En l’honneur de notre amitié, je suis venu moi-même vous transmettre les paroles du Fils du Ciel.

Il brandit le rouleau devant lui et je mis de nouveau les genoux à terre. Cette fois, il ne me demanda pas de me relever. À travers lui, c’était la voix de deux empereurs que j’entendais ce jour.

— À ma confidente, Jade du clan Shen, je donne la maison de Zhongxin dans laquelle elle réside en cet instant, ainsi que les terres qui y sont rattachées. Puisse-t-elle garder à jamais le souvenir de l’affection que je lui portais.

Mon cœur manqua un battement à ces mots. Le domaine des jésuites était désormais le mien. C’était loin d’être un cadeau négligeable, car il signifiait que même si les Shen se détournaient de moi à l’avenir, je pourrais toujours subvenir aux besoins de mes proches. Cela ressemblait bien à Youxiao, d’être à la fois responsable de la destruction de ma famille et de sa survie.

— J’ordonne ensuite, continua l’empereur sans quitter le testament du regard, que la volière soit officiellement renommée Palais de Jade, en souvenir de notre amour partagé pour les oiseaux.

Un silence pesant tomba sur notre petit groupe.

— Aimez-vous vraiment la volière, Jade ? s’enquit Youjian en me faisant enfin signe de me redresser. Je n’ai pas l’impression de vous avoir déjà entendu en parler.

Aimer la volière ? Je laissai malgré moi échapper un éclat de rire nerveux en me rappelant les rangées de cages et les cris affolés de leurs occupants. Mon corps tremblait de fureur contenue. J’aurais dû m’attendre à ce que les derniers mots de Youxiao parviennent à faire d’un cadeau une insulte.

Aimer la volière ? Je haïssais la volière.

— Je m’en doutais, souffla le Fils du Ciel.

— Non ! Je… Votre Majesté, il ne me viendrait jamais à l’idée de critiquer la générosité d’un empereur !

— Son intention était pure, j’en suis certain. Mais laissez-moi ajouter mon propre présent au sien. La volière sera dès aujourd’hui connue sous le nom de Palais de Jade, conformément au vœu du Fils du Ciel. Mais personne ne nous oblige à continuer de l’utiliser comme tel. Faites-moi confiance ; j’en ferai un endroit dont vous pourrez être fière.

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