Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 35
La corde céda face à la lame aux prix de longs et douloureux efforts qui me laissèrent la peau à vif. Un silence lourd était tombé sur le campement, mais je ne commis pas l’erreur de me croire en sécurité pour autant. J’ignorais combien de temps la distraction tiendrait les soldats occupés. Dorgon pouvait revenir d’un moment à l’autre.
Délaissant la vasque d’eau et les tissus que j’avais brièvement songé à utiliser pour panser mes blessures, je tournai mon attention vers les affaires du prince encore éparpillées sur les tapis, à la recherche d’un moyen de passer inaperçue. Mon choix se porta finalement sur une vieillie armure ainsi qu’une épée, deux dagues et un arc. Le casque trop grand oscillait de façon ridicule sur mon crâne, mais j’avais besoin de dissimuler mes cheveux blonds aux regards le plus longtemps possible. Après quelques instants d’hésitation, je me saisis du petit couteau oublié sur le sol pour le glisser à l’intérieur de ma botte. Il valait mieux être trop prudente que pas assez.
Cela fait, je me précipitai sur le bureau au fond de la pièce. Je devais faire vite. Disparaitre avant qu’il ne soit trop tard. Mais je ne pouvais pas me résoudre à partir sans vérifier une ultime chose. Mes doigts s’enfoncèrent parmi les cartes et autres papiers qui jonchaient la table, écartant les documents sans me soucier le moins du monde d’être discrète. Enfin, mes yeux tombèrent sur l’objet de mes recherches et je sentis mon souffle s’accélérer.
Au creux de mes mains se trouvait un écrin de bois dépourvu de la moindre décoration. Une cassette des plus sobre, dont la simplicité avait pourtant abrité un grand trésor la dernière fois que je l’avais ouvert. Le sceau de Youjian. Je supposais que la bourse était entrée en possession de Dorgon après notre mariage, mais les détails ne m’intéressaient pas. Tout ce qui comptait, à cet instant, était de récupérer ce qui m’appartenait de droit.
Hélas, la boite se révéla vide.
— Non ! m’exclamai-je en la jetant au sol d’un geste brusque.
Gagnée par la panique, je contournai le bureau afin de m’assurer qu’il ne disposait pas de tiroirs ou d’un coffre où Dorgon aurait pu ranger le sceau de l’empereur. Il n’y avait rien de tel. Je me sentais si bête. Bien sûr qu’il ne l’avait pas laissé au même endroit. La nuit de l’évasion de Sangui, le prince avait dû se rendre compte que j’avais trouvé le sceau en ouvrant l’écrin pour récupérer la clé. Il avait pris ses précautions. Comme toujours.
La course d’un soldat de l’autre côté de la toile me fit sursauter. Le temps pressait. Je ne pouvais pas me permettre d’en gaspiller davantage. Abandonnant tout espoir de remettre la main sur la preuve de l’amitié que j’avais un jour partagée avec Youjian, je m’approchai de la porte et jetai un coup d’œil discret à l’extérieur. La voie était libre.
Cette nuit était la nuit où nous échapperions aux Jurchens. Nous n’avions désormais plus d’autre choix. Si le Khan ou Dorgon me rattrapaient, ils ne me pardonneraient pas une deuxième tentative de fuite. Nous devions disparaitre. Car la seule alternative était la mort.
Je pris une longue inspiration pour forcer mon cœur à ralentir son rythme effréné avant de quitter la tente d’un pas décidé qui m’entraîna dans les ténèbres.
Mes jambes me conduisirent d’elles-mêmes à l’extrémité du secteur de la Bannière Blanche et avec chaque seconde qui s’écoulait, l’adrénaline se dissipait pour être remplacée par la réflexion. Ceci était notre ultime chance. Je ne devais rien laisser au hasard.
Lorsque je pénétrai dans la section dédiée à la Bannière Jaune, j’avais échafaudé un plan.
Tente après tente, je m’enfonçai au sein du campement en priant pour que son organisation n’ait pas changé depuis ma dernière visite, car je n’avais que mes souvenirs pour référence. Le chemin était étrangement désert. C’est à peine si je rencontrai quelques hommes, mais aucun d’eux ne m’accorda la moindre attention. Ils étaient trop occupés à porter des armes et des caisses de flèches en direction des combats près de la palissade ouest.
Dos droit pour pallier ma petite taille, je fis de mon mieux pour paraître sûre de ma destination et ne pas me laisser gagner par la panique. La nuit était mon alliée. Personne ne pouvait lire la supercherie sur mon visage dans l’obscurité ou entendre le bruit assourdissant que faisaient les battements précipités de mon cœur.
Après une dizaine de minutes, je parvins aux abords de la yourte qui tenait lieu de cachots et pris soin de me fondre dans la pénombre derrière une tente voisine. Quatre soldats se tenaient devant la porte, plongés dans une conversation que j’étais trop loin pour surprendre.
Quatre personnes entre mes compagnons et moi.
Accroupie contre la toile qui battait au vent, je me concentrai sur les différents chemins que je pouvais encore emprunter. Je n’avais jamais été particulièrement douée au combat au corps à corps. La ruse aurait pu être envisageable s’il n’y avait eu qu’un seul adversaire, mais quatre ? Je songeai brièvement à utiliser l’un des feux de camp pour déclencher un incendie dans une tente voisine, mais cela attirerait l’attention de tous les soldats de la section et je ne pouvais pas me le permettre.
Réprimant un juron, je jetai un nouveau coup d’œil à la yourte. Les hommes étaient toujours là. Et chaque seconde qui s’écoulait augmentait le risque du retour de l’armée.
Je n’avais pas le choix.
Je fis passer l’arc au-dessus de ma tête et pris soin de vérifier que les dagues ne bloquaient pas mon accès au carquois. Au cours des derniers mois, j’avais fait des progrès considérables, appris à tirer à dos de cheval et même à enchainer les flèches face à une cible fixe. Mais je devrais ce soir faire plus vite encore, sans quoi mon plan échouerait avant d’avoir pu commencer.
Écarte les jambes. Tiens-toi droite. Ne ferme pas les yeux. Alors que je me mettais en position, les conseils de Wu Sangui et ceux de Dorgon se mélangèrent dans ma tête jusqu’à devenir une seule voix. Quatre adversaires. Je pris une longue inspiration et visai le premier garde.
Je pouvais le faire.
Je devais le faire.
Je tirai.
La flèche jaillit à travers la nuit pour frapper ma cible et l’homme s’écroula dans un bruit sourd. Ses compagnons se jetèrent sans attendre sur leurs pieds à la recherche de la menace.
— Va chercher des renforts ! entendis-je quelqu’un crier pendant que je me battais avec la deuxième flèche.
Lorsque je parvins enfin à l’encocher, je m’aperçus que l’un des trois gardes était sur le point de disparaitre derrière les cachots et que les deux autres étaient presque sur moi. Tant pis pour l’alerte. Je savais que je ne pouvais pas atteindre le fuyard à temps. Bandant les muscles, je tirai à l’aveugle sur l’homme qui était le plus proche avant de sortir mon épée de son fourreau pour affronter le dernier qui bondissait déjà à l’angle de mon abri.
Les yeux du Jurchen s’écarquillèrent sous le choc en découvrant une armure de la Bannière Blanche identique à la sienne sur les épaules de la personne qui venait de tuer ses confrères. Profitant de sa surprise, je me jetai dans sa direction en tranchant l’air de mon bras. Ce n’est que lorsque son regard croisa le mien, à l’instant où il comprit qu’il allait mourir, que son visage éveilla un affreux sentiment dans mon estomac.
Je connaissais cet homme.
L’épée le frappa à la gorge d’un coup dévastateur qui m’aspergea de son sang. Mon corps abandonna aussitôt toute prétention de courage pour se mettre à trembler avec violence et mon arme tomba lourdement au sol. En face de moi, le soldat leva la main à son cou comme s’il pouvait encore contenir le flot de vie qui s’échappait. Ses jambes le portèrent sur deux pas, puis il s’écroula sur moi, une expression hébétée peinte sur ses traits. Akedun. Son nom était Akedun. Je me souvenais de la façon dont il m’avait apporté un plateau de nourriture après m’avoir révélé qu’il avait une fille à Shenjing. Une fille qui ne reverrait jamais son père.
— Je suis désolée, murmurai-je en l’accompagnant dans sa chute sur la terre glaciale. Je suis désolée.
L’horreur de ce que je venais de faire me retourna l’estomac. Mes joues étaient baignées de larmes. Je ne devais rien à cet homme. Ni ma pitié ni ma sympathie. Mais je ne lui devais pas ma colère non plus. Il avait été embarrassé en découvrant le traitement que me réservait Dorgon, ce soir-là dans la tente. Il avait hésité à m’attacher. Ces images dans ma tête lui donnaient une identité propre, le rendaient plus humain. Et je l’avais tué.
— Je suis désolée, répétai-je encore en reniflant bruyamment.
Akedun battit des paupières une ultime fois avant de s’immobiliser. Les autres hommes que j’avais éliminés ce soir avaient-ils également une famille ? Non. Non, je ne pouvais pas m’appesantir sur ces choses-là ou tout était perdu. Je devais continuer. La vie de mes compagnons dépendait de moi. Je ne comptais pas échouer si près du but.
Luttant contre ma panique, je serrai les dents et plongeai les doigts dans le chaos de ses chairs pour en tirer la clé qu’il portait autour du cou. Le bâtonnet de métal était identique à celui que j’avais utilisé pour ouvrir les entraves de Wu Sangui, dans la tente de Dorgon. Après m’être assurée qu’il ne dissimulait pas d’autres clés sur lui, j’essuyai mes larmes d’une main ensanglantée et me redressai en jetant un coup d’œil aux cachots. Personne.
Le calme ne durerait pas.
La cinquantaine de captifs sous la grande yourte m’accueillit avec des cris de surprise et je dus retirer mon casque pour leur faire signe de se taire.
— Jade ! s’écria Yexi. Que… comment…
Ses yeux écarquillés tombèrent sur le sang qui maculait mon armure, mais nous n’avions pas le temps de discuter de ce qui venait de se passer.
— L’un des hommes s’est échappé, déclarai-je aux prisonniers. Il va revenir avec des renforts. Nous devons partir d’ici le plus rapidement possible.
Je me précipitai sur la première ligne pour glisser le bâtonnet à l’intérieur du cadenas de bronze. Mes mains tremblantes rendaient l’opération difficile, mais je me mordis la lèvre inférieure et m’attaquai au suivant sans perdre une seconde. Lorsque je libérai Yexi, il m’arracha la clé pour la lancer à un autre prisonnier avant de me serrer contre lui d’un mouvement qui me coupa le souffle.
— Tu es en vie, répétait-il en boucle contre mes cheveux. Tu es en vie…
— Yexi…
Son nom sur mes lèvres était une prière, son étreinte une vague de chaleur sur mes muscles transis. Il y avait si longtemps que je ne m’étais pas blottie ainsi contre lui, si longtemps que je ne m’étais pas sentie en sécurité, même l’espace de quelques instants. Je ne sais pas exactement quand je me laissai aller à pleurer, mais je sais que Yexi le remarqua, car il glissa sa main dans mes cheveux pour me caresser tendrement la nuque.
— Je… Je les ai tués, murmurai-je finalement entre deux sanglots.
— Tu nous as sauvés. Tu as fait ce que tu devais faire.
— Nous ne pouvons pas rester ici, gronda un soldat dans mon dos.
— Jade ? insista Yexi d’une voix douce.
Je hochai la tête et fis un pas en arrière pour serrer la main de Xiaoli dans la mienne. Mes compagnons étaient en vie et ils ne semblaient pas avoir trop souffert de leur incarcération. En cet instant, c’était tout ce que je pouvais souhaiter.
— Je vais bien, les rassurai-je d’un ton que j’espérais ferme. Mais nous devons faire vite. L’armée du Fils du Ciel est en train d’attaquer le campement et nous allons profiter du chaos pour nous échapper. Mais pas tout de suite. Il y a quelque chose de plus urgent encore.
— Qu’y a-t-il de plus urgent que nous tirer d’ici ? demanda le prisonnier qui avait parlé un peu plus tôt.
— Je veux aider l’empereur à remporter la victoire une fois pour toutes et j’ai besoin de votre assistance. Je ne peux pas être la seule à vouloir prendre ma revanche, n’est-ce pas ?
Les hommes m’observèrent d’un air curieux, comme s’ils n’étaient pas tout à fait certains de me faire confiance. Sans doute leur avait-on dit que la petite étrangère de l’Empereur Tianqi avait tourné le dos au Fils du Ciel pour rejoindre ses ennemis en terres jurchens. Il était naturel qu’ils se posent des questions. Mais personne ne pouvait contredire le fait que je venais de les libérer.
Ils écoutèrent donc la stratégie que j’avais élaborée sans m’interrompre, hochant solennellement la tête quand ils étaient d’accord avec moi. Ce n’était peut-être pas un plan de grande envergure, mais c’était tout ce que nous pouvions nous permettre au vu de la situation. Et après avoir été témoin de nombreuses réunions entre Dorgon et ses officiers, j’étais persuadée que cela suffirait à faire pencher la balance.
Nous quittâmes donc la yourte dans une file silencieuse pour nous enfoncer au sein du campement jurchen. J’avais confié mes armes supplémentaires à Yexi et les prisonniers s’étaient servis sur les trois gardes défunts en attendant de pouvoir en récupérer davantage sur les corps de ceux qu’ils abattraient sur le chemin. D’autres morts. D’autres orphelins.
La nuit n’était pas terminée.
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