Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 42 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 39

 

En franchissant le seuil du Pavillon de l’Harmonie Suprême, ce matin-là, je ressentis une forte impression de déjà-vu qui me laissa un goût désagréable en bouche. C’était comme si je revivais l’écho déformé d’un souvenir que j’aurais préféré oublier. Les participants n’étaient pas les mêmes. L’enjeu, aussi, était différent. Mais l’endroit, lui, n’avait pas pris une ride. Le reste de la cité impériale avait peut-être souffert de la guerre, mais ce n’était pas le cas de ces murs dont la splendeur demeurait inchangée. Le sol de marbre immaculé, les colonnes aux couleurs vives et le trône d’or qui me surplombait de toute sa hauteur ; cette partie du palais était comme figée dans le temps.

L’espace d’un court instant, je crus presque qu’en levant les yeux vers le dais, je croiserais le regard agité de l’Empereur Tianqi. Mais c’était bien Youjian qui me dévisageait d’un air sévère, noyé dans la robe dorée que portaient les empereurs pendant les réunions d’état. Rappelée à l’ordre par l’expression furieuse de ses eunuques, je baissai promptement la tête avant de tomber à genou et poser mon front sur le sol.

— Votre Majesté ! le saluai-je, imitée par Xiaoli et Hyun-yi qui se tenaient derrière moi.

— Jade. Redressez-vous.

Sa voix avait changé. Ou peut-être était-ce simplement l’image que j’avais gardée de lui qui était erronée. Au cours de mon emprisonnement chez les Jurchens, j’avais souvent songé à Youjian comme à un jeune garçon. À peine plus qu’un enfant. Avais-je inconsciemment agi de la sorte pour l’exonérer de sa décision ? Pour sauvegarder ce qui restait de notre amitié ? Un enfant ne pouvait pas être tenu responsable de s’être laissé détourner du droit chemin par un conseiller sans scrupule. Mais un homme le pouvait. Et l’empereur Chongzhen, tel qu’il m’apparut ce jour-là, avait depuis longtemps tourné le dos à l’enfance.

Tiraillée par des vagues d’émotions contradictoires, je me remis sur pied en luttant pour conserver mon sang-froid. Taiyang était en sécurité. Youjian ne pouvait rien contre lui.

— Je suis heureuse de trouver Votre Majesté en bonne santé, fis-je en relevant les yeux.

— Une déclaration qui aurait sans doute été plus facile à croire si vous n’aviez pas chevauché jusqu’aux murs de la capitale à la tête de l’armée de mes ennemis.

— Ce n’était rien de plus qu’un subterfuge pour gagner leur confiance, Votre Majesté.

Je dus me mordre la lèvre pour m’empêcher d’ajouter que c’était en outre lui qui m’avait poussée dans mes retranchements et que sans la mission secrète qu’il avait donnée à Wanglin, cette ruse n’aurait peut-être pas été nécessaire. Quelques années plus tôt, j’aurais été incapable de réprimer ma rancœur. Mais les choses avaient changé. J’avais grandi. Je savais qu’il était impossible d’altérer le passé et que lorsqu’on en venait aux jeux de pouvoir, le chemin vers la victoire vous amenait le plus souvent à accepter des compromis plus douloureux les uns que les autres. J’avais réussi à composer avec Youxiao. Je ne laisserais pas Youjian me porter le coup de grâce.

— Elle dit la vérité, intervint une voix de femme sur ma droite. D’après nos informations, elle est la cause de l’incendie qui a ravagé les réserves des Jurchens il y a quelques jours.

Qin Liangyu. Je me tournai vers elle avec un soupir de soulagement, notant pour la première fois les personnes qui avaient été invitées à assister à mon plaidoyer final. Zu Dashou se tenait à quelques pas de l’empereur, la tête penchée vers son neveu, Wu Sangui. Yuan Chonghuan n’était nulle part en vue, mais ce n’était pas une surprise au vu de ce que j’avais appris avant de revenir dans la capitale. De l’autre côté du trône, je reconnus les silhouettes de deux conseillers de Youjian qui avaient été des proches de Wei Zhongxian avant sa chute ; Yuan Hongxun et Gao Jie. Enfin, tassés les uns contre les autres comme pour se donner courage, six hommes vêtus des robes de ministre me dévisageaient sans la moindre sympathie. Aucun d’eux ne m’était familier, ce qui signifiait que Youjian avait renouvelé l’ensemble de son gouvernement au moins une fois depuis mon départ. La fréquence avec laquelle il s’adonnait à ce genre d’exercice m’inquiétait. C’était la preuve qu’il n’arrivait pas encore à asseoir son autorité sur ses gens.

— Je suis bien à l’origine de l’incendie, confirmai-je en prenant soin de maintenir une posture des plus humble. Le Khan a perdu une grosse partie de ses vivres lors de la traversée du lac au nord de Da’an. Quand les canons ont tiré sur la glace, la majorité des hommes et des chevaux ont réussi à échapper au chaos, mais les charrettes qui transportaient l’équipement et la nourriture étaient trop lentes. Elles ont disparu dans les eaux.

— Et si j’en crois mes généraux, vous avez ensuite brûlé ce qui restait ?

— C’était tout ce que j’étais en mesure de faire. Le Khan a fait ce qu’il a pu pour pallier la perte de ses vivres. Il a ordonné le pillage des villes que nous traversions et volé tout ce qu’il trouvait sur des lieues à la ronde. Mais les Jurchens sont nombreux, Votre Majesté. Les provisions gagnées sur le chemin étaient à peine suffisantes pour les nourrir. Je savais que si ces réserves venaient à être détruites à leur tour, ils ne seraient plus en mesure de les renouveler, surtout au milieu de l’hiver. Le Khan lui-même ne pourra pas garantir la loyauté de ses hommes bien longtemps lorsqu’ils commenceront à succomber à la faim.

— Une armée coupée de son équipement est perdue, déclara Qin Liangyu en citant l’Art de la Guerre. Une armée coupée de ses provisions elle aussi est perdue. La conseillère n’a pas tort, Votre Majesté. Et sa stratégie a porté ses fruits.

— Vraiment ? m’exclamai-je en tournant brusquement mon regard vers elle. Le Khan a-t-il été vaincu ?

— Ils ont levé le siège hier et nos soldats ont réussi à les repousser vers l’est. Ils détiennent toujours de nombreux forts sur la route de la Grande Muraille, mais nous les reprendrons avant le printemps.

Je ne pus empêcher mes lèvres de s’étirer dans un sourire satisfait. C’était la meilleure nouvelle que j’apprenais depuis longtemps. Et j’en étais la cause. Oubliant toute notion de modestie, je relevai la tête et plongeai mon regard dans celui de Youjian.

— Pensez-vous encore que je vous ai trahi, Votre Majesté ? Même après avoir entendu la générale ? J’ai œuvré sans relâche dans votre intérêt. Même lorsque la situation paraissait désespérée. Même lorsque vos hommes ont décidé de revenir sur leur…

— Insolente ! rugit l’un des ministres.

C’était un fonctionnaire d’une soixantaine d’années aux longs cheveux blancs, vêtu comme ses collègues d’une robe bleu nuit à la poitrine ornée d’un oiseau en plein envol. Je pris soin de noter chaque trait de son visage, depuis ses yeux rapprochés jusqu’à son nez rougi par une consommation excessive d’alcool. Il me faudrait rapidement regagner un aperçu global du cercle de conseillers qui entouraient l’empereur afin de déterminer qui était un allié et qui ne l’était pas.

— Je relate simplement les faits, rétorquai-je en fronçant les sourcils en direction du vieil homme. Où y voyez-vous de l’insolence ?

— Comment osez-vous…

— Votre Majesté !

La voix de Sangui, claire et vibrante, coupa le ministre dans sa diatribe. Ayant obtenu l’attention de l’empereur, le jeune homme me rejoignit devant le trône et s’agenouilla, sans croiser mon regard une seule fois.

— Votre Majesté, m’autoriserez-vous à ajouter quelque chose ?

— Redresse-toi. Parle.

— J’ai été retenu prisonnier dans le camp des Jurchens pendant plus d’un an et si je ne peux pas affirmer avoir toujours été d’accord avec cette femme, je lui dois la vie. Nous lui devons tous la vie. Elle a couru de grands risques pour m’aider à m’échapper. Sans elle, je n’aurais pas été capable de prévenir Ningyuan et l’armée de mon oncle et du gouverneur Yuan n’aurait jamais pu atteindre la capitale à temps.

— Vous osez prononcer le nom du traitre en présence du Fils du Ciel ! gronda un second conseiller.

— C’est que…

— Le gouverneur Yuan n’est pas un traitre, intervins-je en croisant les bras. Le Khan a semé le doute dans vos rangs afin de se débarrasser du seul homme qu’il imagine capable de le vaincre au combat. L’homme qui a tué son père. Vous le laissez gagner si vous succombez à ses complots.

— Comment osez-vous !

Je poussai un soupir et tournai mon regard vers l’eunuque qui venait de prendre la parole. Gao Jie. Je pouvais comprendre pourquoi ma voix n’avait pas de valeur en cet instant. Une traitresse protégeant un autre traitre. Mais voir Youjian accorder sa confiance à un homme qui avait travaillé des années pour Wei Zhongxian au lieu de m’écouter, moi, la personne à qui il devait son trône, était un revers cuisant. L’injustice de la chose me faisait grincer des dents. J’étais restée trop longtemps loin de la cour.

Sans Yuan Chonghuan à la tête des armées du nord, la muraille résisterait-elle au prochain assaut du Khan ? Hong Taiji avait peut-être rappelé ses soldats pour cette fois, mais je savais que cela ne marquerait pas la fin de ses désirs de conquête. J’avais vu la lueur qui brillait dans son regard quand il parlait du trône de l’empire. Il reviendrait. Il reviendrait avec des troupes plus grandes encore si c’était ce qui était nécessaire.

— Le gouverneur Yuan est votre meilleur atout dans le nord, Votre Majesté ! Il vous a toujours soutenu ! Vous aurez besoin de lui pour repousser les Jurchens la prochaine fois qu’ils s’en prendront à l’empire.

— Le gouverneur nous a trahis. Il a travaillé avec le Khan et délibérément fermé les yeux sur l’armée qui marchait sur ma capitale.

— Et quelles preuves avez-vous de cela ?

— Surveillez votre langage ! m’interpella le général Zu Dashou, pourtant lui-même allié du gouverneur. Vous parlez au Fils du Ciel. Nous avons arrêté des déserteurs jurchens, il y a de cela quelques jours. C’est eux qui nous ont révélé le complot.

— Et vous n’avez pas trouvé cela suspect ? Qu’ils vous offrent une information de cette ampleur ? J’ai entendu le Khan et son frère discuter du gouverneur. Ils ont laissé courir ces rumeurs pour le discréditer et se débarrasser de…

— Assez !

La voix de Youjian nous réduisit tous au silence. Pendant quelques secondes, plus rien ne bougea dans la salle du trône. J’avais presque arrêté de respirer. Enfin, le Fils du Ciel reprit la parole d’un ton solennel.

— Vous aimez à imaginer la situation comme étant catégorique, Jade ; Yuan Chonghuan est coupable ou bien il ne l’est pas. Mais la vérité est que les choses ne sont pas aussi simples. Savez-vous pourquoi il n’a pas vu que le Khan s’apprêtait à fondre sur l’empire ? Parce qu’il était occupé à user de mes armées pour ses conquêtes personnelles dans le nord. Le fait que le gouverneur a commis des erreurs est irréfutable. Et ses imprudences ont causé la perte de dizaines de milliers de mes sujets. Comment peut-il ne pas être tenu responsable ?

— Doit-il pour autant le payer de sa vie ? Vous l’avez condamné à mort !

— Les hommes tels que lui n’ont pas le droit à l’erreur.

J’avalai nerveusement ma salive et acquiesçai lentement. Les hommes tels que les empereurs n’avaient pas le droit à l’erreur non plus, et j’espérais que Youjian ne venait pas de commettre l’impair le plus grave de son règne.

— Il suffit. J’ai pris ma décision.

Les eunuques se précipitèrent près du trône pour prendre acte du verdict de leur souverain et, l’espace d’un court instant, l’empereur sembla presque surpris de leur présence. Ce fut comme si j’avais brièvement retrouvé le Youjian que je connaissais. Le jeune garçon qui faisait de son mieux pour endosser un rôle trop lourd pour ses frêles épaules. Mais l’étonnement disparut presque aussitôt de son visage, ne laissant que l’expression de marbre d’un homme qui se sait l’intermédiaire des Cieux.

— Jade, vous avez été confrontée à une situation des plus difficiles et vous avez malgré tout continué d’œuvrer en mon nom au mépris du danger. Votre loyauté envers l’empire est digne de louanges et mes sujets vous sont reconnaissants de tout ce que vous avez fait pour nous. Je vous absous des crimes que vous avez pu commettre au cours de votre exil chez les Jurchens ainsi que de votre association forcée avec le Khan. Cependant, rien de tout cela ne règle la question épineuse des revendications de nos ennemis. Votre fils. Je ne peux laisser le moindre doute subsister quant à ma légitimité. J’espère que vous le comprenez.

— Je comprends, affirmai-je en portant la main à mon cou.

Les sourcils froncés, le Fils du Ciel suivit des yeux le mouvement de mes doigts et ordonna à l’un des eunuques de lui apporter la bourse que je venais d’extraire de mon col. L’homme s’approcha en silence pour accepter l’objet que je tendais à bout de bras avant de traverser la pièce pour le confier à son empereur sans relever la tête. J’ignore si Youjian avait deviné ce qui se trouvait à l’intérieur, mais lorsqu’il tira les cordons, il poussa un soupir et se tourna vers les membres de son conseil.

— Laissez-nous. Tous.

 

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