Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 19 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 16

 

 

J’accepte.

Ma voix continua de résonner en écho dans mon esprit, même après avoir été congédiée par le Khan. Ces mots étaient sortis de ma bouche si aisément. Comme s’ils ne demandaient aucun véritable effort. Je n’avais pas eu le choix, je le savais. Je me devais d’assurer notre survie avant de songer à celle de l’empire. C’était la conduite la plus logique et la seule chose qui était en mon pouvoir de faire à l’instant présent.

Cela n’en restait pas moins un acte de trahison.

— Que va-t-il se passer désormais ? demandai-je.

Le Khan avait ordonné à Dorgon et trois autres soldats à l’armure d’un blanc étincelant de m’escorter sans me donner davantage d’explications.

— Vous vivrez avec les femmes jusqu’à ce que le Khan fasse appel à vous pour discuter de votre association, répondit Dorgon sans même tourner la tête dans ma direction.

— Et mon fils ?

— Le Khan vous fera savoir quand il sera prêt à parler.

— Mais j’ai accepté ! protestai-je en accélérant le pas pour le rattraper. J’ai accepté de rejoindre les rangs des Jurchens et…

— Il faudra bien plus que des mots pour qu’il vous fasse confiance, je le crains. En attendant, vous resterez ici. Ces logements feront sûrement pâle figure, comparés au palais, mais cela ne durera pas. Nous rentrerons à Shenjing après les combats.

— Pourquoi êtes-vous entré en guerre contre les Tchakhares ?

Surpris par ma question, il s’arrêta brusquement de marcher et me jeta un regard en coin, les sourcils haussés si haut sur son visage qu’ils disparaissaient sous son heaume.

— La guerre n’est pas une affaire de femmes.

— Puisque je me retrouve en plein cœur de l’une d’elles, j’aimerais tout autant en faire mon affaire.

— N’ayez crainte, les combats auront lieu loin d’ici. Vous ne courrez pas le moindre danger tant que vous restez avec les femmes.

— Parce qu’il a été si difficile à un petit groupe de s’infiltrer au cœur de votre campement l’autre soir…

— Vous avez…

— Jade !

La voix de Xiaoli résonna dans la fin d’après-midi et je pivotai sur les talons, oubliant le Jurchen qui se tenait devant moi pour scruter les tentes à la recherche de ma compagne. Xiaoli venait d’émerger d’une vaste yourte, le bras en écharpe et le visage marqué par des éraflures.

— Xiaoli ! criai-je alors en me précipitant vers elle.

Ma petite Li se blottit aussitôt contre moi en sanglotant, le corps secoué de frissons. Ou bien était-ce moi qui tremblais ? Je n’aurais su le dire. Mon soulagement était tel que je sentais le peu de forces qui me restaient m’abandonner à leur tour.

— Est-ce que tu vas bien ? Est-ce qu’ils t’ont fait du mal ? Tu es blessée ?

— Je… Je vais bien. Les Jurchens m’ont sauvée. Entre, nous pourrons discuter plus facilement à l’intérieur.

Tournant la tête vers Dorgon, je laissai la question flotter dans le silence qui nous séparait.

— Oui, acquiesça-t-il finalement. Vous êtes libre d’aller et venir dans le réseau de tentes réservées aux femmes. Jusqu’à ce que le Khan en décide autrement. Si vous cherchez à vous échapper, nous vous logerons aux cachots. Je vous conseille d’obéir.

La yourte des femmes ne ressemblait pas non plus à l’endroit où je m’étais réveillée quelques heures plus tôt. Les tentures colorées qui isolaient les parois étaient les mêmes, mais au lieu d’un foyer unique, je découvris une collection de couchettes, séparées en sections distinctes par des rideaux vaporeux. Xiaoli me conduisit au travers des allées jusqu’à ce que j’aperçoive son sac de voyage et les fripes qu’elle avait portées dans les steppes sur un duvet proprement plié.

— Que s’est-il passé ? demandai-je en étudiant ses blessures. La nuit dernière… Les soldats ont-ils essayé de te faire du mal ?

— Nous étions en train de préparer les chevaux quand la bataille a éclaté dans le campement. Je voulais venir à votre aide. Mais les hommes de Wanglin ont refusé. Ils ont dit que c’était trop tard pour toi et que je ferais mieux de repenser mes loyautés si je souhaitais vivre. Les choses étaient si chaotiques. J’ai essayé de m’enfuir, mais ils m’ont poursuivie…

— Xiaoli…

— Les Jurchens sont arrivés à ce moment-là. Ils ont dû me prendre pour l’une des leurs dans un premier temps. Ils m’ont tirée des mains des soldats et m’ont confiée à leur guérisseur. Quand ils ont finalement compris qui j’étais, ils m’ont transférée ici pour que j’attende ton retour.

— Où sommes-nous ? Qui vit ici ?

Nous n’étions pas exactement seules, mais je n’avais compté qu’une demi-douzaine d’occupantes au travers de l’habitation, un effectif bien dérisoire face au nombre de couchages.

— Les épouses secondaires des officiers, des femmes de chambre, des cuisinières, me répondit Xiaoli sur le même ton. Toutes celles qui ne sont pas suffisamment importantes pour disposer de leur propre tente, mais trop indispensables pour être laissées dans la capitale.

— Oh. Je vois.

— Tu t’attendais à autre chose ?

— Lorsque Dorgon a parlé de quartier des femmes, j’ai eu peur que ce soit un gynécée.

— Heureusement non, me rassura Xiaoli. Les épouses du Khan ne voyagent pas avec lui, à l’exception de sa favorite, Jere. As-tu eu des nouvelles de Yexi ? Personne n’a pu me dire ce qu’il est advenu du reste de l’escorte. Et Taiyang ?

— Ils sont en vie. Tous les deux. Mais nous devons trouver un moyen de leur venir en aide au plus vite. Yexi est leur prisonnier et je ne sais pas de combien de temps nous disposons avant qu’ils ne lui fassent du mal…

— Et Taiyang ?

Xiaoli m’écouta sans m’interrompre pendant que je lui narrais ce qui s’était passé depuis mon réveil dans la tente. Lorsque le silence retomba, elle posa une main sur mon épaule et esquissa un sourire rassurant, mais je pouvais voir qu’elle était aussi inquiète que moi. L’image de Yexi enchainé et couvert de sang me hantait chaque fois que je fermais les yeux.

— Jere a dit qu’on me rendrait mes biens après l’audience avec le Khan, déclarai-je d’un ton un peu brusque pour changer de sujet. Est-ce qu’ils ont…

— Oh ! Oui. Tes affaires. Les soldats sont venus les déposer tout à l’heure.

Je me saisis aussitôt de mon sac pour en renverser le contenu sur la couchette de Xiaoli. La tablette funéraire de Ruoyan était là, tout comme les vêtements et l’argent que nous avions emporté. Mais la bourse dans laquelle j’avais rangé le sceau de Youjian, cet objet qui ne m’avait pas quittée depuis le jour où il me l’avait offert, n’était nulle part en vue.

— Non ! m’écriai-je d’un ton contrarié qui m’attira quelques regards curieux.

— Que se passe-t-il, Jade ?

— Ils ont pris le sceau de l’empereur.

Les yeux de Xiaoli s’écarquillèrent et elle se pencha aussitôt sur son propre sac, comme pour vérifier que nos geôliers ne l’avaient pas glissé dans ses affaires par erreur.

— Est-ce vraiment une grande perte ? chuchota-t-elle après quelques minutes de recherches vaines. Wanglin ne répond qu’à l’empereur, Jade, tu le sais aussi bien que moi. Cela signifie que le Fils du Ciel nous a trahis. Sa promesse a-t-elle encore la moindre valeur ?

— Nous ne pouvons pas être certaines qu’il s’agit bien de lui. Wanglin a peut-être…

— Wanglin est fidèle à l’empereur avant tout. Il n’aurait jamais été à l’encontre de ses instructions.

— Peut-être a-t-il mal interprété les propos de son souverain. Je refuse de croire que Youjian ait pu ordonner une chose pareille. Il me doit la vie, Xiaoli. Il nous doit la vie. Wanglin a dû prendre cette décision de lui-même. Faire fi de ses…

La main de Xiaoli sur la mienne mit fin à ma tentative désespérée de contester la responsabilité de l’empereur.

— Si Wanglin avait agi de lui-même, s’il avait vraiment pris sur lui de se débarrasser de ton fils et toi afin de protéger le Fils du Ciel, penses-tu qu’il aurait attendu aussi longtemps avant de passer à l’acte ? Il serait parti de Ningyuan sans te prévenir. Il nous aurait tués dans notre sommeil quand nous campions dans les steppes. Réfléchis, Jade. Tu sais aussi bien que moi que la seule raison pour laquelle il a ne serait-ce qu’essayé de sauver Taiyang, c’est parce qu’il suivait les directives de l’empereur à la lettre. Wanglin n’interprète pas. Il obéit, un point c’est tout.

J’aurais souhaité pouvoir la contredire, mais je savais au fond de moi qu’elle avait raison. Je l’avais su dès l’instant où je m’étais réveillée après l’attaque. Wanglin aurait été capable de trahir l’empire pour son maître. Il n’aurait jamais osé s’en prendre à mon fils, ou à moi, sans l’autorisation de Youjian. Je ne pouvais plus continuer de refuser de regarder la vérité en face. Tout ce qui s’était passé la veille découlait d’un ordre de l’empereur.

— Le sceau n’a peut-être plus aucune valeur, en effet… concédai-je. Mais c’est la seule arme dont je dispose contre lui quand nous rentrerons à Shuntian.

— Si.

— Si ?

— Si nous rentrons à Shuntian.

— Non. Quand. Taiyang est ici, Xiaoli. Nous venons de subir un revers, oui, mais la guerre n’est pas encore perdue.

— Pardonnez-moi, nous interrompit une voix inconnue qui me fit sursauter.

Pendant que nous discutions, une jeune femme s’était approchée de nous à pas de loup, les doigts crispés autour d’une gourde. À l’instar de Jere et des autres occupantes de la yourte, elle n’avait pas les pieds bandés. Ses vêtements étaient simples, similaires à ceux des hommes dans la coupe et le tissu, mais ornés de parures de pierres multicolores au cou et aux poignets. Lorsqu’elle se pencha élégamment vers nous pour nous tendre l’outre, la lumière de la lampe à huile disposée près de la couchette éclaira un visage d’une grande beauté, malgré son expression distante. Ses cheveux étaient tressés en deux nattes épaisses qui se rejoignaient dans un chignon au creux sa nuque, une coiffure différente de celles que j’avais vu les femmes jurchens porter jusqu’à cet instant.

— Je m’appelle Hyun-yi, expliqua-t-elle en s’agenouillant pour se mettre à notre niveau. J’ai préparé cette soupe pour vous. Vous avez besoin de reprendre des forces après ce qui s’est passé hier.

— Merci, répondit Xiaoli d’une petite voix.

— J’ai amené de la viande séchée, également. Les rations sont servies un jour sur deux, mais nous disposons toujours d’un surplus, à l’infirmerie. N’hésitez pas à venir me voir s’il vous manque quelque chose.

La jeune femme m’étudia pendant plusieurs secondes d’un air pincé. Je me doutais qu’elle pouvait deviner ma méfiance dans mon regard, mais elle ne baissa pas les yeux, gardant la tête haute comme en défi de formuler les questions qui m’assaillaient.

Ce fut Xiaoli qui mit fin à notre duel en me poussant du coude un peu plus abruptement qu’elle en avait l’habitude. Obéissant à son ordre silencieux, je tendis les mains pour me saisir du paquet que Hyun-yi venait de sortir de son sac. Je n’avais pas mangé depuis le maigre repas que nous avions partagé avant d’infiltrer le camp jurchen et la vue des tranches de bœuf séché suffit à me faire saliver. Mes soupçons m’empêchèrent pourtant de fondre sur la nourriture.

— Je ne vous veux pas de mal, promit la jeune femme devant mon hésitation.

— Pourquoi nous aideriez-vous ?

— Je… Parce que…

Sa voix s’éteignit et elle jeta des coups d’œil discrets autour de nous, comme si elle n’osait pas prendre la parole devant témoin.

— Jade, nous coupa Xiaoli en français, elle est comme nous.

— Comme nous ? Tu la connais ?

— Elle travaille avec le guérisseur. Les Jurchens l’ont ramenée à Shenjing après une campagne militaire. Elle nous aide parce qu’elle a pitié de nous.

Je jetai un regard gêné vers Hyun-yi qui nous observait avec des yeux légèrement écarquillés.

— Vous êtes une prisonnière ? lui demandai-je, en mandarin cette fois.

— Prisonnière ? s’esclaffa-t-elle à voix basse. Non, plus depuis longtemps. Mais je suis originaire du royaume de Joseon. Mon père est mort pendant les raids jurchens, l’année dernière, et les soldats m’ont emportée avec eux comme butin de guerre.

— Oh, je… Je suis désolée, je ne voulais pas vous froisser.

— Si. Vous le souhaitiez. Mais je comprends, ne vous inquiétez pas. J’ai été à votre place.

— Je vous remercie pour les rations.

— Et pour le bouillon, ajouta Xiaoli en débouchant l’outre pour en boire une gorgée. Du ginseng ? Et des baies de goji.

La jeune femme lui adressa un regard surpris avant d’acquiescer doucement, les lèvres étirées dans ce qui ressemblait presque à un sourire.

— Et du linzhi, expliqua-t-elle. Un champignon qui accélère la guérison. Nous faisons mijoter les os avec des baies et des racines à l’infirmerie pendant que les cuisines fument la viande. Le bouillon aide les malades à reprendre des forces plus rapidement.

— Parce qu’il fortifie le foie et permet au corps de se défendre contre de nouvelles attaques.

— Vous avez étudié la médecine.

— Non, je… bredouilla Xiaoli en baissant les yeux d’un air timide. Juste un peu.

Hyun-yi hocha doucement la tête, avant de lancer un regard par-dessus son épaule. À travers l’auvent grand ouvert de la tente, nous pouvions voir que le soleil était en train de se coucher.

— Je ne peux pas rester plus longtemps, déclara Hyun-yi. On m’attend à l’infirmerie. Je reviendrai prendre de vos nouvelles dès que je le pourrais.

Je l’observai se relever d’un air élégant et nous quitter sur une dernière révérence. Ses mouvements gracieux étaient la marque d’une jeune fille de bonne famille. Peut-être avait-elle été noble, avant de voir sa vie détruite par l’apparition de soldats jurchens aux portes de sa ville. Peut-être pas. Cela ne changeait pas grand-chose, désormais. Elle était ici, captive de ses ennemis depuis si longtemps qu’elle ne se considérait elle-même plus comme une prisonnière.

— Elle m’a dit qu’elle avait attiré le regard d’un des frères du Khan pendant le sac de Pyongyang, me révéla Xiaoli à voix basse, comme si elle avait deviné les pensées qui venaient de me traverser l’esprit. Mais c’était un homme violent qui souffrait d’une réputation sordide, même au sein des Jurchens. Un des guérisseurs de l’armée l’a prise en pitié. Il l’a épousée pour la mettre à l’abri. Le Khan réprime sévèrement le viol de femmes mariées, qu’elles soient Jurchens, ou non.

— Et je suppose qu’elle n’a pas eu son mot à dire.

— D’après ce qu’elle m’a raconté, l’alternative était bien pire. Son père était docteur à la cour du gouverneur de Pyongyang, avant l’attaque. Il lui a enseigné les rudiments de la médecine pendant son enfance et son époux a complété sa formation. Elle prête désormais main-forte à l’infirmerie.

Si c’était bien la vérité, Hyun-yi avait le potentiel de devenir une alliée, ou même une source précieuse d’informations. J’espérais qu’elle ne me tiendrait pas rigueur de mon accueil glacial.

— À quoi penses-tu ? me demanda finalement ma petite Li.

— Je me dis que si j’étais à sa place, répondis-je en passant instinctivement au français, avec une panoplie d’herbes à ma disposition et les connaissances qu’elle doit posséder de son père, j’aurais trouvé un moyen d’empoisonner tout le campement pour me permettre de fuir.

— Et aller où ? Seule au milieu des steppes, à des centaines de lieues de son foyer, sans même savoir si l’endroit où elle a vécu existe encore. Elle se montre simplement pragmatique.

Je poussai un soupir en observant la silhouette de Hyun-yi disparaitre dans la lueur du couchant. Xiaoli avait probablement raison.

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