Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 8
Wei Zhongxian fut relégué au titre de porteur d’encens. Madame Ke perdit son statut dans la Cité Interdite pour rejoindre le département de la buanderie. Et au milieu des protestations outrées d’une partie de la cour, l’automne laissa place aux premiers frimas de l’hiver.
Alors que le spectre de la guerre civile s’éloignait un peu plus chaque jour, la vie sembla enfin reprendre son cours dans la capitale. On ne paraissait plus craindre l’éventualité d’un coup d’État. Les rumeurs à propos de mon fils s’étaient tues. Et dans la Cité Interdite, les yeux du Fils du Ciel avaient quitté les menaces internes pour se tourner, comme il était d’usage, vers la frontière nord de l’empire où les Jurchens n’avaient de cesse d’attaquer les forts défendus par les généraux Ming.
Au début du mois de décembre, nous emménageâmes dans la villa que Yexi avait trouvée pour nous près du palais. Ses hauts murs d’enceinte offraient une intimité dont nous avions cruellement besoin tout en nous permettant de demeurer dans l’entourage de Youjian. Un avantage indéniable, car les dignitaires étrangers continuaient d’affluer pour lui présenter leurs vœux et il m’incombait de m’assurer que leur séjour se déroulait sans incident.
Toute à mes occupations quotidiennes, j’avais l’impression d’avoir enfin tourné la page des années dangereuses du règne de Youxiao. Elles se rappelèrent pourtant à moi lorsque je reçus de façon inattendue une lettre de Wei Zhongxian par un matin enneigé de décembre.
— Que veut-il ? demanda Xiaoli en se penchant par-dessus mon épaule pour jeter un coup d’œil au papier que je tenais entre les mains.
Nous étions réunis dans le salon, Yexi, Xiaoli, Taiyang et moi-même. Dans une pièce voisine, Ahma était en train d’expliquer à nos deux nouvelles recrues les missions qu’ils auraient à accomplir. Tout juste arrivés du sud après avoir terminé leur service dans l’armée du gouverneur de Nanjing, Baoxian et Baole étaient les neveux de notre cuisinière. À présent que notre petite famille grandissait, il ne serait pas de trop d’avoir des guerriers sous notre toit.
— Wei veut organiser une rencontre, déclarai-je en reposant le courrier.
— Une rencontre ? s’étonna Yexi. Montre-moi ça.
— Il dit qu’il a des choses à m’avouer à propos des attaques jurchens. Des choses qui lui permettraient de retourner dans les bonnes grâces du Fils du Ciel.
Yexi s’empara du message pour le parcourir de haut en bas en fronçant les sourcils.
— Que pourrait-il avoir à te révéler qui pourrait s’avérer à ce point décisif ? Il a perdu. Il n’a plus aucune influence.
— Ce n’est pas entièrement vrai, le contredis-je. Wei Zhongxian a dirigé ce pays dans l’ombre pendant sept ans. Il s’est créé un réseau si étroitement lié au gouvernement que nous sommes incapables de savoir qui lui est encore fidèle dans son exil. Il connaît tout de ce palais et de ses secrets.
— Justement, intervint Xiaoli en prenant le parti de Yexi contre moi. Ta stratégie a permis d’écarter certains de ses alliés, mais l’eunuque dispose de nombreux soutiens dans la capitale. Tu le dis toi-même. Alors pourquoi voudrait-il te rencontrer ?
— C’est peut-être un piège, ajouta Yexi.
— Pourquoi aurait-il besoin de ton aide à toi ?
Il ne me vint même pas à l’idée de relever la remarque blessante. J’avais toujours autorisé mes compagnons à se montrer entièrement honnêtes avec moi et je ne comptais pas revenir sur cette décision. Yexi et Xiaoli n’étaient pas mes subalternes, ils étaient ma famille. Mon clan. Et le fait était que, dans ce cas précis, ils avaient probablement raison.
— C’est très certainement un piège, admis-je à voix basse. Mais si je ne fais pas un geste vers lui, si je ne prétends pas au moins un peu que je peux y tomber, comment pourrons-nous deviner ce qu’il a véritablement en tête ?
— Jade… grimaça Xiaoli. Tu recommences.
— Je recommence ? À faire quoi ?
— À tout prendre sur toi sans nous inclure dans tes choix… As-tu vraiment besoin de savoir ce qu’il manigance ?
— Si cela peut l’empêcher de nous nuire à l’avenir, ou même stopper la progression des Jurchens sur les terres de l’empire, oui.
Ma petite Li poussa un soupir exaspéré et tourna la tête en direction de Yexi. Ce dernier, l’expression plus fermée qu’à son habitude, me dévisagea pendant un long moment avant de demander.
— Vas-tu accepter son invitation ?
— Je pense.
— Alors j’irai avec toi.
Je n’en avais pas douté une seule seconde.
※
Ce soir-là, Yexi fit son apparition dans notre chambre à la tombée de la nuit, après avoir terminé son inspection quotidienne de la propriété. C’était une habitude qu’il avait adoptée à Zhongxin et ni la pluie ni le froid ne pouvaient le détourner de sa tâche. Lorsque le soleil embrasait l’horizon, chaque jour, il traversait les pièces une à une avant de se rendre dans les jardins pour s’assurer qu’aucun assaillant ne s’y dissimulait. Parfois, je songeais qu’il exagérait. Mais je me remémorai alors l’interminable liste de nos détracteurs et le laissai faire sans protester.
Debout près de la porte, Yexi commença à délacer la cuirasse qu’il portait au-dessus de sa tunique lorsqu’il n’était pas au palais. Ses gestes étaient calmes et mesurés, mais je pouvais deviner sa tension à la ligne fine que dessinaient ses lèvres pincées.
— Que se passe-t-il ? m’enquis-je en me levant.
Au lieu de me répondre, il longea le mur en silence pour s’approcher de notre salle de bain. L’air glacial de l’hiver avait rougi ses joues et quelques flocons de neige s’accrochaient farouchement à ses cheveux.
— Yexi ? appelai-je encore en tâchant de ne pas trahir mon amusement.
Lorsque j’avais rencontré Yexi, il m’était apparu dévoué et loyal, toujours prêt à faire passer le bien-être des autres avant le sien, sans jamais exprimer ses propres sentiments. À présent que je le connaissais mieux, je savais qu’il pouvait se montrer aussi têtu qu’une mule et que c’était par obstination, souvent, qu’il refusait de partager son avis.
— Je vais bien.
— Ton visage crie le contraire.
— Mon visage ?
— Je ne suis pas la seule dont les traits trahissent les pensées les plus profondes, tu sais…
Il laissa échapper un petit rire à ces mots et se redressa pour me contempler, les cheveux ruisselants.
— Tu aurais pu faire chauffer l’eau, au moins, remarquai-je en grimaçant.
— Le froid ne me dérange pas.
— Mais mon projet te dérange, n’est-ce pas ?
— Jade…
— Tu peux me le dire, Yexi. Xiaoli et toi… J’ai besoin que vous soyez honnêtes avec moi. Lorsque nous réfléchissons ensemble, nous parvenons à couvrir davantage de possibilités. Nous réduisons les risques.
Le silence s’attarda quelques instants et je me saisis de sa main pour le tirer vers notre chambre d’un mouvement ferme. Il ne chercha pas à se libérer. Une fois arrivée devant le lit, je lui fis signe de s’asseoir à mes côtés sur le rebord et pris mon mal en patience en attendant qu’il se mette à parler.
— Je n’aime pas l’idée de quitter la sécurité de cet endroit pour aller retrouver l’eunuque Wei, avoua-t-il finalement. J’ai juste… Je peine à comprendre ce que nous avons à y gagner, et je vois très bien ce que nous pourrions y perdre.
— Taiyang.
— Oui, Taiyang. Nous ne pouvons pas l’emmener avec nous sans prendre le risque d’attirer l’attention sur lui.
— Il ne sera pas seul ici. Et le Fils du Ciel a proposé de nous envoyer des soldats de sa garde personnelle pour assister Baoxian et Baole. Je pensais qu’il choisirait Wanglin, mais…
— Pouvons-nous vraiment lui faire confiance ?
— À Wanglin ?
— Au Fils du Ciel.
Je comprenais ses doutes. Nous avions déjà été trahis par un empereur. Et cette perfidie avait coûté la vie de l’un des nôtres. Mais Youjian était différent. C’était un jeune homme honorable qui ne ferait jamais de mal à un enfant.
— S’il avait voulu se débarrasser de Taiyang, il en aurait eu l’occasion à de nombreuses reprises, répondis-je en posant la main sur le bras de Yexi. Nous avons passé presque deux mois dans le palais, à la merci de ses gardes.
— Je sais. Mais je n’aime pas ça. Le fait de laisser Taiyang exposé au danger… Le fait que l’empereur sache que nous quittons la capitale demain… Je ne suis pas certain qu’il s’agisse de la bonne décision.
— Prévenir le Fils du Ciel était essentiel pour conserver ses faveurs. Je ne voulais pas qu’il l’apprenne de quelqu’un d’autre et imagine que je manigance quelque chose avec Wei dans son dos.
— Même après tout ce que tu as fait pour t’assurer qu’il obtiendrait bien son trône ?
— Je préfère ne pas prendre de risque. Tu sais à quelle vitesse les alliances se lient et se délient au palais.
— Tu as raison.
— Écoute, ajoutai-je. Nous pouvons encore trouver un compromis. Nous indiquerons aux hommes de l’empereur de rester dans la cour. Et nous préviendrons Baoxian et Baole de ne faire confiance à personne. Eux seuls auront les clés de la maison. Nous pouvons également décaler notre voyage de quelques heures, nous attarder dans le quartier le temps d’être certain que les soldats n’ont pas reçu l’ordre de s’en prendre à Taiyang en notre absence. Qu’en penses-tu ?
Yexi fronça les sourcils, comme s’il était surpris par ma proposition, puis ses traits se radoucirent et il se pencha pour déposer un baiser sur mes lèvres.
— Regarde-toi, dit-il tendrement, tu réfléchis comme un général.
— Un général ? m’esclaffai-je.
— J’ai quelque chose pour toi.
Curieuse, je l’observai disparaitre dans le couloir sans ajouter un mot. Le bruit de ses pas s’estompa tandis qu’il gagnait le salon et pendant de longues minutes, je n’entendis rien d’autre que ma propre respiration. La chambre me parut soudainement bien vide, d’autant que j’avais demandé à Ahma de garder Taiyang à ses côtés pour la nuit afin de pouvoir profiter plus librement des bras de mon amant.
Enfin, Yexi réapparut sur le seuil, les mains derrière le dos.
— J’avais prévu d’attendre le mois prochain afin de t’en faire cadeau pour ton anniversaire, fit-il d’un air espiègle. Mais je pense que je ne trouverais pas de meilleur moment.
— Que…
— Tiens.
Il me tendit un vieux livre relié avec une couverture bleue frappée de caractères à moitié effacés par les années. L’Art de la Guerre. L’ouvrage auquel Qin Liangyu avait fait référence lors de notre rencontre dans les jardins. Après son départ, ce jour-là, j’avais demandé aux eunuques du palais de m’en fournir une copie sans perdre la moindre seconde. Il était d’une importance capitale que j’étudie ce texte sous toutes ses coutures afin de ne pas me ridiculiser si je venais de nouveau à croiser la route de la générale. L’exemplaire qu’ils m’avaient confié était en cet instant même sur mon bureau, couvert d’une pile de feuilles où je consignais soigneusement des notes pour déchiffrer le langage désuet de cet essai rédigé des centaines d’années avant ma naissance.
— Je sais, ajouta Yexi avec un sourire amusé, tu l’as déjà. Mais regarde d’un peu plus près. Celui-ci est différent. C’est une version annotée par l’Empereur Hongwu en personne, le général qui a repris le trône aux Yuans. C’était l’un des plus grands combattants que ce pays ait connus, et je me suis dit que ses réflexions pourraient t’aider à éclaircir les points que tu as du mal à comprendre.
Bouche bée, je me saisis du carnet d’un geste révérencieux. Sur ces terres, les éditions commentées des classiques étaient souvent plus précieuses encore que les originaux. Particulièrement lorsqu’ils avaient été annotés par quelqu’un d’aussi important que l’Empereur Hongwu, le fondateur de la dynastie Ming. C’était une coutume qui perdurait depuis de nombreuses générations, mais elle avait pris une ampleur inédite avec la multiplication des ateliers d’imprimerie. De vieux ouvrages étaient ainsi revenus à l’attention du grand public qui s’était arraché les exemplaires avec une ferveur religieuse. Mes doigts tremblaient en faisant défiler les pages noircies de remarques et d’hypothèses qu’il me tardait déjà d’examiner. Ce livre avait dû coûter une fortune.
— Yexi, soufflai-je finalement en relevant la tête. C’est beaucoup trop…
— Bien sûr que non.
J’émis un petit gémissement ravi tout en serrant le recueil contre moi.
— Je vais finir par être jaloux, me lança Yexi avec un sourire malicieux.
Ivre de bonheur, je déposai sans attendre l’ouvrage sur ma table de nuit et m’approchai de lui jusqu’à me tenir sur ses genoux. Il me laissa faire sans me quitter du regard, les doigts caressant ma cuisse à la recherche de l’endroit où ma chemise s’ouvrait sur ma peau. Ses paupières étaient lourdes, ses lèvres étirées dans un sourire qui promettait mille plaisirs.
La nuit ne faisait que commencer.
※
Wei Zhongxian était enfermé dans un temple dédié aux ancêtres de Youjian, situé à quelques heures de route de la capitale. Ce n’était pas officiellement une prison, mais alors que je franchissais l’impressionnant mur d’enceinte pour pénétrer dans une vaste cour bordée de plusieurs édifices rectangulaires, je me fis la réflexion que l’endroit tenait plus du fort que du temple. Le nombre considérable de soldats ne laissait pas non plus le moindre doute quant à la véritable nature de la décision de l’empereur.
Rien de notable ne s’était produit à l’arrivée des gardes dans ma demeure, aussi avions-nous pris la route, Xiaoli, Yexi et moi-même, pour rencontrer la personne qui avait administré le palais tout entier d’une main de fer pendant sept ans.
J’ignore ce que je m’étais imaginée trouver, un vieillard décharné rattrapé par les années, peut-être, ou bien un homme rendu amer par la tournure catastrophique de sa vie. Il n’en fut rien. Wei Zhongxian n’avait pas changé. Ses longs cheveux blancs noués en chignon sur le haut de son crâne, ses épaules solides, son air arrogant ; c’était comme si nous étions revenus plusieurs mois en arrière. Il eut même l’audace de nous faire attendre une heure dans un petit salon somptueusement meublé avec la désinvolture d’un grand de la cour, lui qui était censé se repentir de ses erreurs passées aux niveaux les plus bas de la hiérarchie sociale. Il me faudrait prévenir Youjian que sa punition n’avait pas eu l’effet escompté.
— Madame, vous êtes la bienvenue dans mon humble demeure, déclara Wei quand il nous rejoignit enfin.
— Eunuque Wei, le saluai-je sans y ajouter le moindre décorum.
— Je suis heureux de vous retrouver en bonne santé.
— Vraiment ?
La sécheresse de mon ton le fit sursauter, mais ce fut là son seul geste d’étonnement. Derrière nous, la porte s’ouvrit brusquement pour laisser place à deux jeunes garçons qui déposèrent sur la table un plateau chargé de tasses et une théière. La déférence avec laquelle ils traitaient Wei éveilla en moi un profond sentiment de méfiance. Le vieil homme était d’une intelligence remarquable et je me doutais que leur comportement n’était pas dû au hasard. Je ne voyais que ce qu’il souhaitait que je voie.
— Vous vouliez me rencontrer, je suis venue. De quoi désiriez-vous vraiment me parler, eunuque Wei ?
— J’ai des informations sur les objectifs des Jurchens. Des informations capitales. Mes espions m’ont appris qu’il était entré en contact avec quelqu’un dans l’entourage de l’empereur et je pense savoir de qui il s’agit.
— Et laissez-moi deviner, vous proposez de tout révéler au Fils du Ciel si je réussis à le persuader de vous rencontrer.
— Vous avez toujours eu l’esprit vif, madame, rétorqua-t-il d’un ton qui ne ressemblait en rien à un compliment.
Avec un soupir, je tendis la main vers le thé avant de me raviser. Wei Zhongxian n’était pas stupide au point de m’empoisonner ici, devant témoins, alors qu’il était en train de solliciter mon aide, mais je ne parvins tout de même pas à me convaincre d’aller au bout de mon geste. Sentant mon hésitation, l’eunuque laissa échapper un rire cruel et se servit lui-même une tasse qu’il but sans me quitter des yeux.
— Peut-être souhaitez-vous réutiliser ma tasse ? fit-il en levant un sourcil.
Il se moquait de moi. Coupant court à la petite voix qui me susurrait que le poison pouvait aussi bien être placé dans le breuvage que dans le récipient, je me saisis de la coupelle qui me faisait face et la portai à mes lèvres en tâchant de ne pas perdre l’avantage que j’avais cru pouvoir posséder. Il était enfermé ici pendant que j’allais et venais librement aux côtés de l’empereur. J’avais remporté notre guerre. Je ne devais pas l’oublier.
— Vous avez besoin d’aide, eunuque Wei, je peux le comprendre. Mais ce que je ne m’explique pas, c’est la raison pour laquelle vous avez fait appel à moi. Je suis certaine que vous avez des contacts bien plus disposés à vous apporter leur soutien…
— Rares sont ceux que l’empereur aurait autorisés à me rencontrer, comme il l’a fait avec vous.
— Qu’est-ce qui vous fait croire que je lui ai demandé la permission ?
— Si vous ne l’aviez pas fait, il me suffirait de quelques mots bien placés et la confiance que vous porte notre souverain en serait gravement ébranlée. Vous êtes trop intelligente pour être venue ici sans lui en parler.
Le regard appuyé que Wei lança aux deux garçons debout près du mur ne passa pas inaperçu.
— Ces gens étaient censés être vos geôliers, protestai-je avec colère. Pas vos serviteurs.
— Geôliers, serviteurs… La frontière est fine dans les domaines de l’argent et de l’influence.
— Vous n’avez plus aucune influence à la cour, Eunuque Wei. La preuve est que vous avez été réduit à faire appel à moi pour continuer vos petites manigances…
— Peut-être. Mais de l’argent, je n’en manque pas.
Ma tasse se mit à trembler entre mes doigts lorsque je pris conscience que quelque chose ne tournait pas rond. Le palais lui avait confisqué sa fortune. Ou du moins était-ce ce que nous pensions. Pourquoi Wei était-il en train d’exposer ses secrets ? Pourquoi ces aveux, quand il savait que mon premier réflexe serait de prévenir l’empereur ? Il ne prendrait jamais de tels risques s’il n’avait pas quelque chose à obtenir en échange.
En proie à une angoisse grandissante, je me levai d’un bond qui manqua de peu de renverser la table. Sur ma droite, Yexi fit aussitôt un pas vers moi en tirant son épée. Je voyais dans son expression qu’il ne comprenait pas ce qui me mettait dans cet état, mais que mon malaise l’avait gagné malgré tout.
— Jade ? demanda Xiaoli en s’approchant à son tour. Que se passe-t-il ?
Dans ma poitrine, mon cœur battait à un rythme effréné tandis que je réfléchissais à tout ce que j’avais pu manquer au cours des dernières heures. Notre voyage jusqu’au temple. Notre conversation. Quelque chose avait échappé à mon attention.
— Je vous ai dit un jour que la roue tourne, me lança Wei en sirotant tranquillement une gorgée de thé. Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que plus haut vous pensez être, plus terrible en sera la chute.
— De quoi voulez-vous parler ? crachai-je en serrant les poings.
— Vous êtes persuadée d’avoir gagné. Je le sais. Mais vous êtes sur le point de tout perdre et je suis reconnaissant aux cieux de m’avoir donné l’occasion d’être témoin de ce moment.
— Tout perdre ? Mais vous ne pouvez rien contre moi. Vous…
La vérité me frappa avec la force d’un coup de tonnerre. Il ne pouvait rien contre moi physiquement tant qu’il était aux mains de l’empereur. Mais il pouvait m’attirer dans cet endroit, loin du palais, et me forcer à m’attarder en me racontant mille et une sornettes afin d’éveiller mon intérêt. Il pouvait me garder à ses côtés suffisamment longtemps pour permettre à quelqu’un dans la capitale, Madame Ke peut-être, d’agir en son nom. Mais agir de quelle façon ?
— Ils sont si fragiles, n’est-ce pas ? Si fragiles et si précieux, à cet âge.
Mon corps tout entier se figea, prisonnier d’un poing de glace qui me coupa violemment la respiration. Yexi referma aussitôt la main sur mon poignet, le regard défiguré par une expression d’horreur. Parce qu’il avait compris, lui aussi. Compris quel avait été le dernier coup du Grand Eunuque Wei Zhongxian.
Taiyang.
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