Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 25
— Une proposition ?
Le regard de Dorgon avait recouvré toute sa lucidité. Il n’y avait plus aucune trace dans ses yeux de l’alcool qu’il avait bu à flot au cours de la soirée. C’était pour le mieux. J’avais besoin qu’il se souvienne de ce dont nous allions parler. Le cœur battant, je désignai la feuille et le nécessaire à écriture qui patientaient toujours sur la table.
— Puis-je vous faire confiance même si nous ne rédigeons pas de contrat ? Tiendrez-vous votre parole ?
— Je n’ai rien promis, gronda le jeune homme en réponse.
C’était la vérité. Je savais pourtant qu’il finirait par le faire, car l’information que j’étais sur le point de marchander était d’une importance cruciale. L’espace d’un instant, mon cœur se serra dans ma poitrine. Une partie de moi aurait préféré garder ce complot secret et laisser les évènements se dérouler tels que le destin l’avait décidé. Peut-être, ainsi, aurais-je pu maximiser les chances de Youjian de remporter sa guerre contre les Jurchens. Peut-être aurais-je pu venir en aide à ce pays qui m’avait adoptée et m’avait donné une famille. Non. Je me devais de penser à moi avant de songer à l’empire.
Peu importe ce que je lui devais.
— J’ai découvert quelque chose, déclarai-je d’une voix la plus déterminée possible. Quelque chose qui pourra vous permettre de sauver la vie du Khan.
— Sauver la vie du Khan ?
— Je suppose que vous comprenez aussi bien que moi la valeur de ce que je suis en train d’offrir.
— Et que veux-tu en échange ?
— Votre parole.
Ses sourcils se froncèrent sur son visage. De toute évidence, cette nuit ne se déroulait pas de la façon dont il l’avait escompté. Eh bien, c’était tant mieux. J’en avais plus qu’assez d’être la seule personne surprise par les tournures inattendues que prenait ma vie.
— Continue, m’encouragea Dorgon en croisant les bras.
— Je veux votre parole que vous ne me toucherez pas et que vous ne viendrez pas dans mon lit.
— Jusqu’à ce que tu m’y invites, ajouta-t-il immédiatement, comme si le détail avait son importance.
— Que vous ne me toucherez pas et que vous ne viendrez pas dans mon lit jusqu’à ce que je vous y invite, répétai-je, avec un sourire.
Si ce compromis était tout ce dont il avait besoin, je ne craignais rien à l’accepter, car une telle situation n’était pas prête de se produire.
— Après cette nuit, bien sûr.
Mon sourire se figea.
— Prince Rui…
— Le mariage doit être consommé.
— Ne pourrions-nous pas parvenir à une sorte d’arrangement ?
— Ce sont mes conditions.
Les rouages se mirent aussitôt à tourner dans mon cerveau. Rien ne m’empêchait de parlementer, mais je n’étais pas certaine de vouloir attirer son attention sur les détails. J’avais beaucoup à perdre s’il reformulait sa demande. Il n’avait après tout parlé que de nuit.
— Bien, acquiesçai-je en me relevant. Après cette nuit, vous promettez de ne pas me toucher jusqu’à ce que je vous en donne l’autorisation explicite.
— J’accepte. Si, bien entendu, l’information se révèle aussi importante que tu le prétends.
C’était tout ce que je souhaitais entendre. Mais l’expression de son visage ne me disait rien qui vaille. À cet instant encore, la façon dont il m’observait me donnait envie de mettre de la distance entre nous. Comme si, au lieu d’écouter sincèrement mes paroles, il ne voyait dans mon refus qu’un défi à relever.
Dorgon éclata de rire devant mon regard circonspect et sa main se referma sur la mienne pour m’attirer vers lui d’un geste brusque. La nuit n’était pas terminée. Sa poigne était solide et vigoureuse, un homme habitué à manier l’épée depuis son plus jeune âge. Il n’eut pas besoin de déployer le moindre effort pour me faire perdre l’équilibre.
— Nous devons trinquer à notre coopération, prince Rui, le coupai-je d’une voix étranglée en posant mes doigts sur son torse. C’est ainsi qu’on scelle les alliances là d’où je viens.
Tout n’était qu’histoire de risques. Les stratégies. Les relations humaines. La guerre, très certainement. On en revenait toujours aux risques. Quelle était la voie qui en présentait le moins ? Était-il en notre pouvoir de les atténuer ou devions-nous au contraire les courir ? Il n’y avait que peu de choses dans la vie, je commençai à le comprendre, qui ne se résumait pas à ces quelques questions.
J’aurais pu tenter de négocier les conditions de l’accord que nous venions de passer, mais j’aurais alors pris le risque qu’il remplace le mot nuit par un terme plus précis auquel je n’avais aucun moyen d’échapper. J’aurais pu, également, choisir cet instant pour lui révéler le complot que j’avais surpris dans les steppes. J’étais persuadée que l’annonce de la trahison de Buyantai et du capitaine Guang serait suffisante pour refroidir ses ardeurs et qu’il me quitterait aussitôt pour rejoindre le Khan, réglant lui-même la question du reste de la nuit. Mais j’aurais alors peut-être eu une mort supplémentaire sur la conscience. Une mort qui pouvait être évitée si je laissais à Xiaoli le temps de remplir la mission que je lui avais confiée.
Ce qui nous amenait donc à mon plan de secours. Risque. Risque. Risque.
Dorgon ne protesta pas quand je me dégageai de son étreinte pour me diriger d’un pas nonchalant vers le pichet de vin sur le meuble. Je ne faisais là que mon devoir d’épouse. Une fois de retour en face de lui, mon corps se figea pendant une fraction de seconde et je me sentis hésiter.
Trop de risques.
Peu importait. Le choix était fait et je ne pouvais plus revenir en arrière. Avec un sourire que j’espérais naturel, je déposai les coupes sur la table et fis glisser celle de droite dans sa direction.
— Essayerais-tu de m’empoisonner, femme ? demanda Dorgon en haussant les sourcils.
La question ne m’étonna pas le moins du monde. Je l’avais anticipée. Sans perdre la moindre seconde, je fis un geste pour échanger nos verres, mais sa main se referma aussitôt sur mon poignet.
— Je ne disais pas ça sérieusement, Jade, m’assura-t-il.
Cela, en revanche, était une surprise. Hochant la tête, je retirai mes doigts et levai le gobelet devant moi pour le saluer. Mon regard était impénétrable. Rien dans mon visage ne venait trahir le mouvement effréné de mon cœur ou la peur diffuse au fond de mon estomac, une sensation si familière désormais que je la considérais comme une part intégrante de moi-même.
Nous trinquâmes à notre alliance sans nous quitter des yeux. Malgré son attitude confiante, je fus forcée de constater que Dorgon se contentait de placer son verre contre ses lèvres au lieu de le vider, l’attention rivée à mes gestes.
Une provocation ? Ou une simple précaution ?
Cela n’avait pas d’importance. Je n’avais plus d’autre choix que de boire. Alors je bus.
Le liquide frais coula sur ma langue tandis que j’en avalais une petite gorgée. Mais en le voyant m’imiter, j’abandonnai toute prudence et renversai la tête en arrière pour l’inciter à faire de même.
Je ne sais à quel moment Dorgon comprit que ses craintes étaient justifiées et que je l’avais bel et bien drogué. Peut-être à l’instant où je ressentis moi-même le vertige intense que conférait le mélange préparé par Hyun-yi. Ses yeux s’arrondirent. Le verre retomba sur la table dans un claquement sonore.
— Que… marmonna-t-il d’une voix qui avait déjà perdu de sa puissance.
Nous nous levâmes tous deux d’un bond. Lui dans une tentative de me couper la route et moi pour dénouer avec des gestes fébriles le sachet que je portais autour du cou. Hyun-yi avait dit qu’il n’existait pas d’antidote, mais que sa seconde concoction devrait réussir à contrer les effets pour un temps, pour peu que je la consomme immédiatement après la première.
Un temps. C’était tout ce dont je disposais.
Dorgon percuta violemment le coin de la table avant de tomber sur moi, les yeux écarquillés par une panique que j’y voyais pour la première fois. Son poids me fit trébucher en arrière et nous basculâmes sur le parquet à l’instant où je portai le flacon à mes lèvres.
Mon estomac se révulsa devant le goût âcre, mais le monde cessa bientôt de tourner. Le souffle court, je pris appui sur mes coudes pour me redresser. Chaque mouvement me donnait l’impression de me débattre dans une masse visqueuse. J’avais le plus grand mal à rester éveillée. Dorgon avait sombré dans l’inconscience et reposait désormais la tête sur mon ventre. À côté de lui, mon verre à moitié plein était tombé en même temps que nous, formant une flaque qui était en train de s’infiltrer entre les lattes de bois.
Un cri de joie se pressa contre mes lèvres, mais je parvins de justesse à le retenir. Je n’étais pas encore tirée d’affaire. Le bruit de notre chute pouvait-il avoir attiré l’attention des invités qui festoyaient au rez-de-chaussée ? Je n’avais aucun moyen d’expliquer la situation si Hong Taiji ou l’une de ses domestiques se précipitait dans la chambre pour vérifier que tout allait bien. Trop effrayée pour bouger, je comptai doucement jusqu’à dix en tendant l’oreille. Les chansons à boire et autres conversations me parvenaient dans un écho feutré que je peinais à entendre par-dessus les battements affolés de mon cœur.
Après quelques instants de silence, la panique reflua enfin. Grimaçant sous l’effort, je fis rouler Dorgon sur le côté et me relevai avec des gestes tremblants. Ma tête avait recommencé à tourner. Mes paupières étaient lourdes. Si lourdes. Mais je devais à tout prix rester éveillée. Il me fallait encore tirer mon époux jusqu’au lit, retirer suffisamment de vêtements pour qu’on croie à la supercherie et me glisser moi-même entre les draps.
Dorgon était un soldat musclé par des années passées sur les champs de bataille et j’étais une femme épuisée que chaque minute rapprochait inexorablement d’un sommeil forcé. Le duel n’était pas équitable. Mais je n’avais pas souffert jusqu’ici pour abandonner si près du but. Luttant contre la fatigue, je parvins à installer le Jurchen sur le kang, puis à retirer les couches supérieures de ses vêtements avant de rabattre la fourrure sur lui. Son manteau et sa veste atterrirent sur le sol. Ses bottes, à quelques pas de la table. Satisfaite, je trébuchai misérablement vers sa ceinture pour me saisir de la dague qui y était accrochée et la serrer contre moi.
Hyun-yi m’avait assuré qu’il ne se réveillerait pas avant une dizaine d’heures, au moins.
Je préférais rester prudente.
※
Le lendemain matin, le bruit d’une porte qui s’ouvre me tira du sommeil. J’avais la bouche pâteuse et l’esprit embrumé, si bien qu’il me fallut plusieurs secondes pour reconstituer les évènements de la veille. La lame était toujours sous les fourrures et à présent que j’en sentais le métal froid pressé contre ma peau, je ne pus m’empêcher de me sermonner pour ce risque insensé. Je devais m’estimer heureuse de ne pas m’être embrochée toute seule dans mon sommeil.
Quelqu’un traversa la pièce d’un pas léger, ramassant les chaises qui avaient basculé dans notre empoignade et tirant les rideaux. Janhegu, peut-être. C’était pour le mieux. Je voulais que des gens voient. Les témoins aideraient à vendre la mascarade.
Une main sur les couvertures, je me redressai sur le lit et clignai des yeux face à la lumière qui se déversait par la fenêtre. À mes côtés, Dorgon poussa un ronflement sonore qui me fit sursauter.
La nuit était terminée.
J’avais réussi.
— Madame ? appela la servante. Je suis désolée, je ne voulais pas vous réveiller. Souhaitez-vous que je vous apporte à manger ? Le Khan est en train de déjeuner avec ses frères, peut-être que votre époux et vous aimeriez les rejoindre ?
— J’arrive tout de suite.
Mes jambes étaient encore faibles, mais je parvins à me rendre dans la salle de bain sans assistance. Janhegu me présenta une cuve et j’aspergeai mon visage d’eau fraiche en secouant la tête pour dissiper les derniers lambeaux de confusion. Ce fut à ce moment que l’énormité de ce que j’avais accompli la nuit précédente me frappa de plein fouet. Mon corps fut parcouru de frissons et je dus m’appuyer au mur pour ne pas tomber.
— Madame ? s’inquiéta la jeune servante.
— Tout va bien, je suis… juste… épuisée.
Elle m’adressa un regard entendu en me conduisant jusqu’à un paravent où m’attendait une robe lilas brodée de fleurs blanches.
— Je vais aller réveiller le prince, déclara-t-elle.
— Non !
— Non ?
— L… Laissez-le dormir, bafouillai-je précipitamment. Le prince Rui désire se reposer… Après la nuit dernière.
Je savais que le Khan avait besoin de moi pour sa guerre et qu’il n’autoriserait pas son frère à se venger violemment de mon affront, mais je ne me sentais tout de même pas la force de faire face à la colère de Dorgon. Quelques minutes plus tard, je descendis l’escalier de la tour du phénix d’un pas plus assuré. Les domestiques avaient profité de la nuit pour débarrasser le rez-de-chaussée de toute trace du banquet, ne laissant que les deux rangées de tables qui se succédaient vers l’estrade où j’avais passé la soirée aux côtés de mon époux, la veille.
— Jade ! Te voilà réveillée !
Le Khan était en train de discuter avec ses frères devant une quantité colossale de nourriture. Il semblait de bonne humeur, malgré un visage quelque peu cireux. Mes lèvres s’étirèrent dans un sourire poli en réponse avant de se figer quand je croisai le regard de Buyantai. Le frère du Khan serait-il encore vivant pour voir le soleil se coucher ? Je n’en avais aucune idée.
— Assieds-toi à nos côtés, petite sœur, m’exhorta Hong Taiji en me faisant signe de les rejoindre.
J’avais passé la dernière de ses épreuves ; cela devait faire de moi quelqu’un de confiance. Le visage neutre, je répondis à l’invitation du Khan et le remerciai de son hospitalité tout en cherchant Xiaoli du regard. Elle n’était nulle part. J’espérais qu’elle était simplement en train de récupérer de sa traversée nocturne de Shenjing.
— Frère !
L’éclat de voix me tira de mes réflexions et je tournai brusquement la tête vers le nouvel arrivant. Je n’avais pas imaginé que Dorgon me suivrait de si près. Habillé d’un ensemble sombre et d’un chapeau bordé de fourrure duquel dépassait sa longue tresse, le jeune homme avança d’un pas mesuré vers le centre de la pièce où Hong Taiji l’accueillit d’une accolade chaleureuse au milieu des sifflements exagérés de ses frères.
— Mais regarde-toi ! s’exclama le Khan quand Dorgon se dégagea de son étreinte avec un grognement. Viens, bois ! Il n’y a pas meilleur remède aux maux de tête des lendemains qu’une nouvelle rasade !
— Quelque chose de fort, grommela mon époux en tournant la tête vers les tables.
— Vous l’avez entendu ! Quelque chose de fort !
Les yeux de Dorgon me trouvèrent parmi les invités à l’instant où il se saisissait de son verre. Pendant l’espace d’un battement de cœur, rien ne bougea. Figée sur mon siège, je dévisageai les sourcils froncés de mon époux en songeant à ce que je pourrais riposter s’il me dénonçait devant son souverain. S’il m’accusait de tromperie, ou même de sorcellerie. Seule, entre ces murs, je n’avais pour me défendre que mon esprit et mes maigres connaissances en matière de combat. Face à ces hommes de guerre, je n’avais aucune chance de survivre.
Mais Dorgon n’essaya pas de s’en prendre à moi. Il continua de m’étudier pendant quelques secondes, puis le coin de ses lèvres se retroussa et il leva brièvement son verre dans ma direction avant d’en boire une gorgée sans me quitter des yeux.
— Petite sœur, m’appela alors Hong Taiji.
— Oui, Grand Khan ?
— Il ne sera pas dit que je ne respecte pas mes promesses. Amenez-le !
La porte au fond de la pièce s’ouvrit, révélant un groupe de gardes qui s’inclinèrent avant de s’écarter pour laisser passer une femme. Une Jurchen d’une trentaine d’années aux longs cheveux bruns. Et devant elle, les mains dans les siennes, titubait la petite silhouette de Taiyang.
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