Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 13 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 10

 

Quelques heures à peine plus tard, après avoir tenté en vain de trouver le sommeil, je pris la direction du palais impérial aux côtés de Xiaoli. Derrière nous, Yexi avait la mine sombre et la main sur la garde de son épée. Il ne m’avait que peu adressé la parole depuis son retour du temple et je ne savais pas comment lui faire comprendre que ces précautions absurdes ne changeraient rien. La malédiction dont il s’imaginait victime n’était pas réelle, mais même si elle l’avait été, ce n’était pas ces instants de silence qui allaient faire de nous des étrangers.

Une fois dans le palais, ces réflexions s’effacèrent devant les regards accusateurs que l’on me jetait désormais sans la moindre réserve. Habituée à la vitesse à laquelle les rumeurs circulaient au sein de la cour, je m’étais naturellement attendue à une certaine réticence de la part de ses occupants. Mais la situation était pire encore. Tant de choses avaient changé en l’espace d’un jour. Tête haute et poings serrés sous mes larges manches, je traversai les jardins et les allées en faisant de mon mieux pour ignorer les murmures hostiles qui naissaient sur mon passage.

Que voyaient-ils quand ils me regardaient désormais ? Une courtisane ? Une nuisance ? Une traitresse ? Probablement les trois à la fois.

Votre Majesté, déclarai-je en m’agenouillant devant l’empereur lorsqu’on nous autorisa à pénétrer dans la salle du trône.

Yexi et Xiaoli m’imitèrent en silence. J’avais eu le temps d’apercevoir divers membres du gouvernement de Youjian à ses côtés, la moitié desquels s’était déjà vue remplacée au moins une fois depuis la succession.

— Jade, répondit l’empereur d’une voix sèche.

Il ne me demanda pas de me relever. Les joues brûlantes, je tâchai de conserver ce qui me restait de fierté dans cette position de contrition.

— Je remercie Votre Majesté d’avoir accepté de me recevoir.

— Le rapport que m’a fait le capitaine de la garde fait état de choses des plus inquiétantes.

— J’ai moi-même eu vent d’une partie de ces informations, concédai-je en jetant un coup d’œil nerveux aux conseillers qui me dévisageaient avec mépris. Mais soyez assuré que ma loyauté envers vous est inébranlable.

Avaient-ils déjà monté l’empereur contre moi ? La colère de Youjian était compréhensible, naturelle même, mais existait-il vraiment un risque qu’elle puisse mettre fin à l’amitié que nous partagions depuis des années ? Il savait que je n’avais jamais eu l’intention de mettre mon fils en danger.

Comme s’il sentait mon angoisse, Youjian se leva et descendit les marches du dais d’un pas lent. Il était ce jour-là vêtu de plusieurs épaisseurs de soie jaune, les cheveux noués dans un chignon rehaussé d’un ornement de la même couleur. Son front était plissé, ses sourcils froncés et je pouvais lire son irritation dans la profondeur de ses yeux sombres.

Yexi et Xiaoli reculèrent en le voyant approcher afin de conserver entre eux et l’empereur une distance qui seyait à notre différence de rang. Mais, poussée par mon instinct, je décidai quant à moi de rester immobile, le regard rivé au sien. Je voulais lui rappeler que c’était grâce à moi qu’il occupait aujourd’hui ce trône.

Les murmures indignés des conseillers se firent de plus en plus violents, mais je gardai mon attention focalisée sur le Fils du Ciel. Ce qu’ils pensaient tous était sans importance. Seul le jeune homme qui venait de s’arrêter devant moi comptait. Youjian m’étudia en silence pendant plusieurs secondes, la tête penchée, puis il éclata d’un rire sans joie.

— Laissez-nous, ordonna-t-il à ses courtisans sans me quitter du regard.

— Mais… Votre Majesté…

— J’ai dit : laissez-nous.

Les hommes lui obéirent l’un après l’autre, évacuant la salle dans un bruissement continu de tissu. Une fois le dernier des conseillers disparu, Yexi et Xiaoli se redressèrent d’un geste incertain pour faire de même, mais l’empereur leur fit signe de rester.

— Relevez-vous, Jade, soupira le Fils du Ciel.

— Votre Majesté ?

— Je m’excuse de m’être montré si froid. Votre présence entre ces murs est hautement controversée. Je ne pouvais pas exacerber les tensions en vous accueillant avec sympathie.

— Vous ne m’en voulez pas ?

— Je me retrouve aujourd’hui dans une situation des plus délicates à cause de vous, Jade. Mais je n’ai pas oublié ce que je vous dois. Votre loyauté n’est plus à prouver.

— Laissez-moi vous venir en aide, dans ce cas. Envoyez-moi à la tête d’une troupe de soldats pour récupérer mon fils.

— Vous envoyer… Savez-vous au moins contre qui vous souhaitez vous battre ?

— J’ai cru comprendre qu’il s’agissait des Jurchens. Wei et Ke se sont enfuis avec eux. Cela ne peut vouloir dire qu’une chose ; ils ont été induits en erreur quant à l’identité de mon fils et comptent l’utiliser pour…

— L’eunuque Wei et Madame Ke ne se sont pas enfuis avec eux.

— Pardon ? m’exclamai-je.

— J’ai dit que l’eunuque Wei et Madame Ke n’étaient pas partis avec les Jurchens. Mes soldats ont retrouvé leur trace cette nuit dans une auberge non loin de la capitale. Wei a mis fin à ses jours à temps pour se soustraire à ma justice, mais la milice a réussi à appréhender Madame Ke avant qu’elle ne le suive dans la mort.

Ma surprise fut telle que ma mâchoire refusa de se fermer. Pourquoi n’avaient-ils pas disparu avec les Jurchens ? S’ils leur avaient vraiment confié mon fils, pourquoi diable avaient-ils décidé de ne pas se mettre sous leur protection ? Y avait-il autre chose ? Un détail de leur plan qui m’échappait encore ?

Devant mon expression abasourdie, Youjian reprit la parole d’un ton compatissant.

— D’après ce que mes enquêteurs ont pu tirer d’elle, il semblerait que les Jurchens n’étaient pas censés faire plus que prêter leur nom à cette opération. Nous ignorons les raisons exactes qui ont poussé le Grand Eunuque à prendre votre fils en otage, mais l’apparition des Jurchens au temple n’était pas prévue. Madame Ke et lui ont échappé de justesse aux assaillants en abandonnant l’enfant derrière eux.

Cette nouvelle aurait pu avoir de quoi me rendre heureuse. Wei avait joué son dernier pion et il avait perdu. Pour de bon, cette fois. Il était toutefois difficile de m’en réjouir lorsque ledit pion était mon fils.

— Je veux la voir, déclarai-je en suppliant l’empereur du regard. Lui poser moi-même la question. Laissez-moi la rencontrer, je vous en prie.

※

La cellule où Madame Ke était enfermée ressemblait davantage à une prison que le bâtiment dans lequel je m’étais infiltrée pour parler à Yaorong quelques années plus tôt. Situées en sous-sol et lourdement gardées, ces geôles étaient sombres, glaciales et humides. La différence de traitement entre Li Yaorong et Madame Ke n’aurait pas dû me surprendre ; le premier était un membre mineur de la famille impériale et la seconde rien de plus qu’une domestique qui venait de trahir son pays. Malgré tout, je ne pus retenir un haut-le-cœur en découvrant ce qu’ils avaient fait subir à la vieille femme.

La pièce où nous la retrouvâmes n’était ni plus ni moins qu’une énorme cave aux murs de pierres grossières. Deux cellules étaient alignées de chaque côté de l’allée centrale, délimitant un couloir qui menait droit à la nourrice de l’ancien empereur. Assise sur un siège de bois noirci, elle ne portait pour tout vêtement qu’une robe grisâtre maculée de sang. Ses cheveux tombaient tristement autour de son visage couvert de bleus.

La gorge serrée, je la parcourus du regard jusqu’à atteindre ce qui restait de ses mains mutilées. Ce n’était pas la première fois que j’étais témoin des ravages causés par la torture, mais cela ne rendait pas la scène plus facile. J’avais imaginé que ses bourreaux auraient montré de l’indulgence envers elle — elle était après tout une vieille femme — mais ce n’était qu’une preuve de ma naïveté. Madame Ke avait été accusée de connivence avec les ennemis du Fils du Ciel. Elle avait publiquement trahi son souverain.

Il n’y avait plus qu’un seul destin pour elle.

— Ils sont ici pour parler avec la prisonnière, expliqua notre guide aux derniers soldats qui faisaient rempart entre notre cible et nous. Sur ordre de l’empereur.

Les six hommes s’inclinèrent avant de se retirer de part et d’autre de l’allée, la main bien en évidence sur le fourreau de leurs épées, comme pour nous décourager de venir en aide à Madame Ke. Leur zèle était ridicule. Tout l’or du monde n’aurait pas suffi à me convaincre de sauver la vieille femme. À cet instant encore, lorsque je la regardais, je ne pouvais guère penser qu’à une seule chose ; elle était celle qui m’avait pris mon fils. Ma colère la dessinait dans l’enceinte de ma maison, les bras tendus vers Taiyang tandis qu’elle se penchait sur le lit avec un sourire cruel sur les lèvres.

Les gardes avaient peut-être leur utilité, après tout. Ils m’empêcheraient de l’achever avant qu’elle ne réponde à leurs questions.

— Où est-il ? demandai-je en tentant à grand-peine de contenir ma fureur. OÙ EST-IL !

Madame Ke leva sur moi un œil rougi — l’autre ayant gonflé au point de ne plus pouvoir être ouvert — et me dévisagea avec insolence.

— Que vouliez-vous faire de lui ! répéta Yexi sur ma gauche.

— Vous aimeriez le savoir… souffla la vieille femme avant de s’interrompre pour cracher un filet de sang.

Ma relation avec Madame Ke avait toujours été difficile, et ce depuis le jour où je l’avais rencontrée dans les jardins du conseiller Song, bien des années plus tôt. Mais jamais encore je n’avais ressenti une telle haine à son égard. Une aversion viscérale, décuplée par la panique. C’était à peine si je parvenais à réfréner mon envie de m’emparer d’un des outils de torture pour le lui enfoncer au travers du ventre.

Sentant mon désarroi, Yexi s’approcha de moi et plaça une main ferme sur mon bras.

— Laisse-moi faire… murmura-t-il.

Sa voix était étouffée, comme s’il se débattait avec ses propres démons. Mais sa présence en cet instant ne faisait rien pour calmer mon angoisse ou rattraper les heures de silence qu’il m’avait imposées depuis son retour du temple.

— Je vais bien, rétorquai-je d’un ton irrité avant de me dégager brusquement de son étreinte pour me tourner vers les gardes. Qu’avez-vous réussi à obtenir d’elle ?

— C’est que… Je ne sais pas si je suis censé…

— Dois-je vous rappeler qu’il s’agit de mon fils ? Dites-moi !

La terreur rendait ma voix rauque et mes mouvements maladroits. Chaque heure, chaque minute qui passait réduisait mes chances de pouvoir remonter la piste des ravisseurs. Étais-je la seule qui s’en rendait compte ? Yexi m’adressa un regard inquiet avant de reprendre place aux côtés de Xiaoli sans un mot. La hantise que j’avais lue dans ses yeux avait été remplacée par le doute, mais j’étais trop préoccupée pour prendre le temps de me soucier de ses humeurs.

— L’ordre est venu de Wei lui-même, il y a quelques jours de cela, m’expliqua le soldat. Il l’a sommée de s’introduire chez vous et d’enlever l’enfant avant de le rejoindre au temple avec des eunuques qui lui étaient encore fidèles.

— N’était-elle pas surveillée ? Comment les hommes de Wei ont-ils pu l’approcher sans que l’empereur soit prévenu ?

— Elle l’était, mais nous n’avons relevé aucune trace de ces hommes. Peut-être ont-ils été assassinés. À moins qu’ils n’aient été soudoyés pour disparaitre de la capitale, c’est difficile à dire. Tout ce que nous savons, c’est qu’elle était supposée remettre l’enfant à Wei.

Mon attention revint sur la vieille femme. Elle seule détenait la clé de l’énigme qui me permettrait de comprendre ce qui s’était déroulé et la raison pour laquelle on m’avait pris mon fils. Des informations qui étaient capitales si je souhaitais retrouver sa trace.

— Dites-moi ce qui s’est passé au temple, ordonnai-je. Qui étaient les hommes et où ont-ils amené Taiyang ?

Elle éclata d’un rire sec qui se transforma aussitôt en toux déchirante. Ignorant le bruit douloureux qui me poussait malgré moi à la pitié, je m’approchai de son siège jusqu’à me tenir au-dessus d’elle.

— Pourquoi cette loyauté envers des gens qui ont essayé de vous tuer ? Vous ne leur devez rien.

— Je ne vous dois rien à vous non plus !

— Je pourrais vous aider. Parler à l’empereur en votre faveur, tenter d’obtenir une réduction de…

— Ha ! L’empereur ne fera rien pour moi. J’ai joué, et j’ai échoué. Laissez-moi donc mourir en paix.

J’aurais été incapable de comprendre comment elle pouvait qualifier son séjour dans les cachots de paisible, mais je n’étais pas sur le point de m’engager dans une bataille de sémantique. De plus, sa résignation était une mauvaise nouvelle, car elle me faisait perdre le seul levier dont je pensais pouvoir disposer. Mes yeux s’attardèrent quelques instants sur son visage tuméfié avant de s’égarer le long des murs en direction des cellules vides qui nous entouraient. Que feraient-ils d’elle une fois que nous serions partis ? La laisseraient-ils succomber à ses blessures dans l’une d’entre elles ou bien continueraient-ils leur torture jusqu’à la fin ? Et qu’était-il advenu de l’eunuque Wei ? L’empereur m’avait révélé qu’il s’était pendu, mais il n’avait rien dit sur ce qu’ils avaient fait de son corps.

Poussée par une inspiration subite, je me retournai vers Madame Ke. Il restait une carte dans mon jeu. Une supposition que je n’avais encore jamais utilisée.

— Wei Zhongxian était votre amant, n’est-ce pas ?

La vieille femme sursauta contre ses chaines et releva faiblement la tête, les lèvres desséchées étirées dans une ébauche de sourire.

— Le terme amant est loin de décrire la relation que j’entretenais avec le Grand Eunuque, répondit-elle en respirant bruyamment.

— Partenaire, dans ce cas. Conjoint, peut-être ? Cela ne serait pas la première fois que l’on voit de telles relations se former en secret au palais.

— Venez-en au fait.

— Ne souhaiteriez-vous pas être enterrée à ses côtés ?

Son visage perdit aussitôt tout ce qui lui restait d’insolence. Devant son silence obstiné et ses lèvres tremblantes, je compris que j’avais touché une corde sensible. Je savais comment la faire parler.

※

Une fois la porte de mes appartements refermée, je me laissai aller contre le mur avec un soupir. La façon dont j’avais mené cet interrogatoire me rendait malade. J’avais exploité les faiblesses d’une femme brisée sans la moindre considération. N’étais-je donc pas censée ressentir une forme de pitié devant sa douleur ? Devant sa mort inéluctable ?

Non.

La pitié ne me ramènerait pas Taiyang.

Je pressai mes doigts froids contre mes tempes dans l’espoir de soulager la migraine qui me faisait souffrir depuis la veille, mais le geste ne me procura qu’un répit éphémère. Cela faisait si longtemps que je n’avais pas dormi que les meubles du salon commençaient à osciller devant mes yeux fatigués. Ou bien était-ce la douleur persistante sous mon crâne qui provoquait ces hallucinations.

Sans même m’en rendre compte, je poussai un gémissement sourd et me laissai glisser vers le sol. Une vague acide était en train de gonfler dans mon estomac.

— Jade ! s’écria aussitôt Xiaoli en tombant à mes côtés. Veux-tu que j’aille chercher un médecin ?

— Non. Non, ça ira.

— Tu n’aurais pas dû y aller, ajouta Yexi. Tu n’avais pas besoin de t’imposer une épreuve pareille, Jade.

— Jade ? rétorquai-je sèchement. Ne devrais-tu pas dire madame ?

— Je…

— Comment aurais-je pu faire autrement ? C’est mon fils !

— C’est le mien aussi.

Avant que je puisse trouver une réponse appropriée, Yexi glissa un bras sous mes genoux et l’autre derrière mon dos pour me soulever. Mon poids ne sembla pas le gêner tandis qu’il traversait la pièce à grands pas.

— Je croyais que tu ne voulais pas me toucher, marmonnai-je d’une voix éteinte.

Il me déposa délicatement sur le fauteuil et s’agenouilla devant moi, les mains sur les miennes et le regard plus sérieux que jamais.

— C’était ma peine qui parlait. Je ne sais pas ce qui m’a pris… Lorsque tu m’as repoussé dans les cachots, je… J’ai compris que j’étais en train de me comporter comme un imbécile. C’était cruel de ma part de te laisser seule dans un moment pareil.

— Yexi… soufflai-je d’un ton abattu. Je sais que tu ne peux pas oublier ce qui s’est passé à Feilai, mais j’ai besoin de toi. Je n’aurais pas la force de faire ce qui doit être fait sans toi. Ils nous ont pris Taiyang. Ils nous ont pris notre fils ! Si je te perds toi aussi, je ne pense pas que je pourrais continuer.

— Tu ne me perdras pas.

Je réprimai un sanglot étouffé et tirai sur ma main pour la porter à mes lèvres, mais Yexi ne me laissa pas lui échapper. Ses doigts se resserrèrent autour des miens et il répéta, la voix ferme.

— Tu ne me perdras pas.

Le soulagement que je ressentis à ces mots n’était rien en regard de ma peine, mais il était néanmoins le bienvenu. D’un geste brusque, je me dégageai du fauteuil pour m’agenouiller devant lui et le prendre dans mes bras. Les larmes que j’avais retenues toute la journée coulaient désormais librement sur mes joues.

— Pardonne-moi, fit-il en glissant ses mains dans mes cheveux. Je ne voulais pas te faire souffrir.

— Je sais, répondis-je au milieu de mes sanglots.

— Je resterai à tes côtés où que tu ailles et nous le retrouverons, Jade. Nous allons le retrouver.

— Nous ne savons même pas où ils l’ont emmené !

— Nous avons un nom, répliqua mon compagnon avec un geste pour m’écarter de lui, révélant le visage inquiet de Xiaoli tout près de nous. C’est déjà plus que ce que nous avions hier.

Je hochai gravement la tête. Nous avions en effet obtenu un nom de la part de Madame Ke. L’interlocuteur jurchen de Wei, celui-là même qui les avait trahis était Buyantai, du clan Aisin-Gioro. Un membre de la famille du Khan. Ce qui confirmait l’implication du souverain des Jurchens et signifiait que c’était probablement auprès de lui que je retrouverais mon fils.

Nous devions quitter Shuntian.

— Je n’ai qu’à voir cette expression sur ton visage pour le deviner, déclara Xiaoli en s’asseyant à mes côtés. Tu as un plan.

— Un début de plan.

— Je m’en doutais.

— Qui risque fort bien d’empirer les choses…

— Ne dis pas ça.

— Ce sont mes plans qui nous ont mis dans cette situation pourtant… Des gens sont morts à cause de moi.

— Ce sont aussi tes plans qui nous ont tiré de la misère et nous ont donné une place dans la capitale, rétorqua ma petite Li. Aie confiance en toi. Et aie confiance en nous pour te ramener sur le droit chemin de temps en temps.

Nous devions former un étrange tableau tous les trois, assis sur le sol au centre d’une pièce dont la majorité des meubles avaient été détruits par les bandits. Main dans la main. Riant au milieu de nos larmes. J’étais si reconnaissante aux cieux de m’avoir permis de croiser leur route.

— Alors ? s’enquit finalement ma petite Li d’une voix étouffée. Quand partons-nous ?

— Dès que l’empereur l’autorisera. Nous allons avoir besoin d’une troupe de plusieurs centaines de soldats pour ce que j’ai en tête.

— Une troupe ? s’étonna Yexi. Ne vaudrait-il pas mieux miser sur la discrétion ?

— Oui, bien sûr. Mais pas dans un premier temps… Les Jurchens s’attendent à une riposte. Si nous ne faisons rien, cela ne fera que les rendre plus suspicieux encore. Nous devons attirer leur attention d’un côté si nous souhaitons attaquer de l’autre.

Les lèvres de Yexi s’étirèrent dans un léger sourire, comme chaque fois que je faisais une référence tirée de l’Art de la Guerre.

— Crois-tu pouvoir convaincre le Fils du Ciel de nous venir en aide ? demanda Xiaoli.

— Oui.

Le regard de ma petite Li tomba aussitôt sur la bourse autour de mon cou. Le sceau qui se trouvait à l’intérieur était certes un moyen infaillible de rallier l’empereur à notre cause, mais je ne pensais pas devoir en arriver là. Youjian n’avait pas besoin de se voir rappeler sa dette envers moi pour reconnaître le bien-fondé de ma démarche.

— Si je suis certaine d’une chose, repris-je, c’est que nous ne pourrons pas atteindre Taiyang sans un soutien militaire. La situation actuelle est un problème que l’empereur et moi avons tous deux envie de régler. Il nous aidera. Sais-tu où est mon nécessaire d’écriture, Xiaoli ? Je dois envoyer une lettre à Ye Dongfen avant que nous quittions Shuntian.

— Je vais le chercher, répondit la jeune femme. Commencez à préparer vos affaires en attendant.

Nos regards se croisèrent et je hochai la tête avec une ébauche de sourire. La confiance qu’ils m’accordaient tous les deux me procurait un réconfort plus précieux que toutes les promesses du monde. J’ignorai ce que nous réserverait l’avenir, mais tant que Xiaoli et Yexi se tenaient à mes côtés, je me sentais capable de braver tous les dangers.

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