Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 18
Le groupe traversa la lisière du campement dans la lumière blafarde du petit matin et avec chaque pas qui nous éloignait des tentes, je sentais mon cœur battre un peu plus vite. Dans mon esprit, je voyais défiler toutes les excuses qui auraient pu me permettre d’échapper à ce qui allait suivre, mais aucune d’elle ne franchit le barrage de mes lèvres. Je devais gagner la confiance du Khan. Et si cela signifiait assister à l’exécution des prisonniers, c’était un prix que je devais payer.
Alors que nous avancions dans la plaine, je sentis quelqu’un s’approcher de moi et tournai brusquement la tête.
— Xiaoli ! m’exclamai-je. Ne reste pas ici. Retourne auprès de Hyun-yi.
— Je ne te laisserai pas seule.
— Tu n’as pas besoin de prendre part à ce qui va se passer, murmurai-je à voix basse. Profites-en pour…
— Non. Je ne te laisserai pas.
Sa voix était tel un diamant ; magnifique, brillante et plus dure encore que le fer. Vaincue, j’acquiesçai et lui pris discrètement la main. Je n’avais pas la moindre envie de la soumettre à ce qui allait suivre, mais elle était le seul réconfort que je pouvais trouver en cet instant.
Hong Taiji ordonna au groupe de s’arrêter à une bonne distance du campement, près d’une rangée de blocs de bois dont je n’avais aucun mal à deviner la fonction. Tout autour de nous, les steppes s’étendaient jusqu’à l’horizon dans un dégradé de vert et de jaune sous le bleu éblouissant du ciel. Je pouvais sentir l’odeur terreuse de l’herbe sèche ainsi que celle nettement plus âcre des chevaux massés derrière d’épaisses clôtures dans les plaines. Il semblait injuste que ce paysage à la beauté sauvage se fasse témoin d’une violence aussi brutale, mais cela ne me surprenait pas pour autant. C’était une vérité que je tenais désormais pour acquise.
Je m’interdis de fermer les yeux. Xiaoli s’était réfugiée contre ma poitrine pour échapper à l’horreur de la scène, mais je ne pus me résoudre à l’imiter. Ce châtiment était une épreuve. Je gardai les yeux grands ouverts lorsque les soldats installèrent les prisonniers contre les billots avant de se positionner derrière eux, l’épée brandie. Je continuai de les dévisager lorsqu’ils tranchèrent leurs têtes une à une, lorsque les corps s’affaissèrent et que la terre sèche avala goulument le sang carmin. Les poings serrés à m’en faire mal, je me forçai à être témoin de ces morts, car elles étaient en partie ma faute.
— Vous m’impressionnez, fit Hong Taiji avec un sourire satisfait une fois le calme retombé sur les steppes. Bienvenue parmi nous.
Mes lèvres restèrent scellées. Je savais que si j’essayais de répondre, ce serait d’une voix chevrotante, et qu’il valait mieux me taire plutôt que de trahir l’étendue de ma faiblesse. L’estomac noué, je hochai lentement la tête avant de tourner les talons en direction du campement, accrochée au bras de Xiaoli comme si elle était l’ancre m’empêchant de partir à la dérive dans un océan en furie.
※
La seule chose dont je me souviens, aujourd’hui, quand je songe aux minutes qui suivirent l’exécution de Wanglin et de ses compagnons, c’est que ma nausée était si vive que je devais lutter pour mettre un pied devant l’autre. Une migraine insoutenable battait contre mes tempes et j’avais l’impression qu’une vague acide cherchait son chemin le long de ma gorge. Ma propre horreur avait occulté tout le reste, si bien que je serais incapable de décrire le trajet du retour ou la raison pour laquelle on nous orienta vers une petite tente vide au lieu de nous ramener au sein du quartier des femmes.
Lorsque la porte de la yourte se referma sur nous, en revanche, je me rappelle parfaitement m’être précipitée vers une cuve en métal pour rendre tout ce que j’avais dans l’estomac pendant qu’une main caressait mon dos.
— Tout va bien se passer… C’est terminé…
Au bout de quelques instants, mon esprit sembla s’éveiller à ce qui m’entourait et je me rendis compte que ce n’était pas la voix mélodieuse de Xiaoli qui me berçait ainsi. C’était Yexi. Surprise, je clignai des yeux et redressai faiblement la tête.
Yexi était accroupi à mes côtés, son beau visage marqué par les combats et la déshydratation. Les menottes avaient laissé des empreintes ensanglantées sur ses poignets, comme s’il avait lutté contre ses chaines pendant des heures. Mais je crois que le plus difficile à appréhender fut la panique et la colère que je discernais dans son regard sombre. Yexi avait toujours été si calme. Si patient. Le voir suffoquer d’émotion était en passe de me faire perdre le peu de contrôle que j’étais parvenue à conserver.
— Ye… murmurai-je comme pour m’assurer qu’il était vraiment là, devant moi. Yexi ?
Ses bras se refermèrent sur mes épaules et je me laissai aller avec abandon lorsqu’il me tira contre lui. Notre séparation n’avait pas été longue, quelques jours tout au plus, mais tant de choses s’étaient déroulées que j’avais l’impression de ne pas l’avoir vu depuis des mois. La chaleur familière de son étreinte m’arracha malgré moi une vague de sanglots.
— Pourquoi as-tu accepté de rester ? murmura-t-il à mon oreille.
— Je n’avais pas le choix.
— Tu aurais dû refuser, ou fermer les yeux, ou…
— Je voulais qu’il me prenne au sérieux. Qu’il voie que j’étais forte.
— Tu es l’une des personnes les plus fortes que je connaisse, Jade, chuchota-t-il finalement en me repoussant à bout de bras. Tu n’as pas besoin de tout ça pour le prouver.
Sa main effleura tendrement mon visage, essuyant les quelques larmes traitresses qui avaient échappé à ma volonté. Il se pencha ensuite pour déposer un baiser sur mon front avant d’y appuyer le sien.
— Je ne peux pas nous sortir d’ici, avoua-t-il. Ils sont beaucoup trop nombreux.
— Cela n’aurait pas fonctionné quoi qu’il arrive… Le Khan m’a dit qu’il avait envoyé Taiyang à Shenjing.
— Quoi ? Pourquoi ?
— Il ne commettra pas l’erreur de nous autoriser à vivre au même endroit, pas tant qu’il n’est pas certain de pouvoir nous faire confiance.
Ce qui signifiait que nous étions obligés de jouer le jeu, aussi longtemps qu’il le faudrait.
— Nous pourrions le lui laisser croire, ajouta Xiaoli qui avait deviné le cheminement de mes pensées. Le Khan pourrait être convaincu de notre bonne volonté. Seuls des fous choisiraient le camp du Fils du Ciel après ce qui s’est passé.
Oui, seuls des fous soutiendraient la cause de l’empereur après sa trahison. Car Youjian m’avait trahie. Moi. La personne à qui il devait la vie. Ma colère se mit à gronder à cette pensée, tel un orage sur le point d’éclater. Comment avait-il pu prendre une décision pareille ? Comment avait-il pu ordonner à ses hommes d’assassiner un enfant ? Mon enfant ?
Je relevai la tête en serrant les poings. Mes bras étaient parcourus de fourmillements, mon cœur battait à toute allure dans ma poitrine et j’aurais pu jurer que mes joues s’étaient enflammées. Mais alors que j’étais sur le point de me mettre à parler, je m’aperçus qu’il y avait un quatrième occupant dans notre tente, un jeune homme qui nous dévisageait en cet instant même avec une fureur égale à la mienne.
— Sangui ? Est-ce que… Est-ce que tu vas bien ?
— Ne m’adressez pas la parole !
— Sangui…
— Vous les avez condamnés à mort ! C’est votre faute !
— J’ai fait ce qui était nécessaire pour sauver ceux qui pouvaient encore l’être, rétorquai-je d’un ton glacial. Tu dois t’en rendre compte, non ?
— Vous vous êtes jetée aux pieds des Jurchens pour demander leur protection !
— Parce que Wanglin a essayé de me tuer !
Nous avions jusque là étouffé nos voix, mais il m’importait peu que les hommes stationnés autour de la yourte surprennent cette partie de notre discussion. J’étais bien trop révoltée pour faire preuve de prudence.
— Ils ont mis le feu à la tente où dormait mon fils, Sangui ! Que pouvais-je faire d’autre ? Ils auraient recommencé à la première occasion !
— Vous ne pouvez pas le savoir !
— Tu t’es battu contre eux, cette nuit-là… Tu m’as défendue !
— J’ai agi sans réfléchir.
— Tu as suivi ce que te dictait ton honneur.
C’était les mots exacts qu’il avait employés lorsqu’il nous avait retrouvés après avoir quitté Ningyuan sans l’autorisation de ses supérieurs hiérarchiques. Il avait couru le risque d’être condamné à mort pour désertion afin d’augmenter nos chances de réussite. Pouvait-il vraiment ne pas voir l’infamie de Wanglin et de l’empereur ?
Sangui recula brusquement lorsque je fis un pas vers lui, comme si l’idée de se tenir près de moi le répugnait. L’amitié que nous avions commencé à cultiver au cours de notre voyage se rappela à moi avec une acuité désagréable.
— Tu t’es battu contre Wanglin parce que c’était ce qui était juste, insistai-je.
— Non ! Et si c’était à refaire, je ne commettrais pas la même erreur.
Sur ces mots, il pivota sur les talons et sortit de la tente d’un geste rageur. J’eus à peine le temps d’apercevoir deux soldats s’approcher avant que la porte ne se referme sur lui.
— Doit-on le laisser partir ? demandai-je à mes compagnons.
— C’est pour le mieux, répondit Yexi en posant une main sur mon épaule. Je pense qu’il préfère rester seul pour le moment.
— Nous avons de nombreuses décisions à prendre, renchérit Xiaoli, à propos de sujets bien plus importants que le comportement de Sangui.
Elle avait raison. Nous devions profiter de cet instant pour débattre de la conduite à tenir au cours des prochaines semaines. Avant que les Jurchens ne songent à envoyer Yexi vivre loin de nous.
※
Quelques jours plus tard, le Khan nous convia, Xiaoli et moi, à quitter la tente que nous partagions toutes les deux pour diner dans sa yourte. Jere nous avait apporté elle-même deux robes de soie aux couleurs vives avant de nous accompagner jusqu’à la réception.
— Ne parlez pas à moins d’y être invitée, nous expliqua-t-elle sur le chemin. Vous n’aurez pas à vous agenouiller cette fois, mais veillez à ne pas regarder le Khan droit dans les yeux.
— Si notre présence est de trop, nous sommes tout aussi heureuses de diner dans notre propre y…
— Nul ne dit non au Khan.
Hong Taiji était assis derrière une console chargée de mets, sur une estrade qui surplombait la pièce. Face à lui, le reste des convives étaient répartis en deux rangées de pupitres qui créaient une allée de la porte à leur souverain. Jere nous conduisit de table en table afin de nous présenter officiellement les nombreux frères du Khan. Lorsqu’elle parvint devant un individu large d’épaules aux yeux enfoncés qu’elle appela Buyantai, l’absence de Yexi se fit cruellement sentir. Je me souvenais parfaitement de Madame Ke m’avouant entre deux gémissements de douleur que c’était le nom de l’homme qui avait orchestré l’enlèvement de Taiyang.
Mon regard se chargea de fureur dans le silence. Mettre un visage sur le nom qui hantait mes cauchemars depuis des mois ne m’apporta pas le moindre apaisement. Une partie de moi haïssait cet homme plus profondément encore que le Khan, plus viscéralement encore que Wei Zhongxian et Youjian. Luttant contre une envie de hurler, je crispai les poings le long de mes cuisses. Mon corps était secoué de spasmes fébriles et ma mâchoire me faisait souffrir tant je serrais les dents. Je ne sais combien de temps j’aurais eu à supporter cette torture si une silhouette ne s’était pas levée derrière la table voisine pour nous faire signe d’approcher, me forçant à détourner le regard de Buyantai.
— Grande sœur, vous m’oubliez ! Je vais finir par être jaloux de mon frère si vous continuez de lui accorder toute votre attention !
— Et vous avez déjà rencontré Dorgon, acheva Jere en lui adressant un sourire amusé.
— J’ai déjà eu cet honneur, en effet, rétorquai-je.
— Mais je n’ai pas eu, moi, l’occasion de vous souhaiter la bienvenue parmi les miens.
— Sans couteau, cette fois ?
Ses sourcils se froncèrent pendant une fraction de seconde, comme s’il n’était pas tout à fait certain de comprendre ce à quoi je me référais, puis il éclata d’un rire sonore et ramena son attention vers Jere.
— Grande sœur, je vous interdis de la garder pour vous.
— Dorgon, tonna la voix impérieuse de Hong Taiji. Je te prie d’arrêter d’importuner mon épouse.
Toute plaisanterie envolée de son expression, le jeune homme inclina le buste, une main sur le cœur. À mon grand regret, personne ne sembla juger utile de lui ordonner de me laisser tranquille, moi.
Jere nous indiqua la table qui faisait face à Dorgon avant de continuer son chemin pour s’asseoir à la droite du Khan. Après avoir vécu des années au sein de l’empire Ming, un endroit qui prenait très au sérieux la séparation des hommes et des femmes, je devais avouer me montrer particulièrement admirative de ces deux époux qui se tenaient côte à côte comme si c’était une évidence même. C’était une chose à laquelle j’avais aspiré, une chose pour laquelle j’avais dû me battre, et voir Jere assumer ce rôle sans hésitation me laissait un goût amer en bouche.
Je ne devais pas oublier que les Jurchens étaient mes ennemis.
— Mes frères, déclara finalement le Khan en brisant le silence. L’heure sera bientôt venue de reprendre la route de l’ouest. Nos éclaireurs sont revenus ce matin avec l’assurance que les Tchakhares n’avaient pas reçu le moindre soutien de l’usurpateur.
La nouvelle n’avait rien de surprenant. Mais la vie dans le campement avait semblé si calme au cours des derniers jours que j’en avais presque oublié la raison pour laquelle les Jurchens se trouvaient au cœur des steppes, si loin de leur capitale.
— Nous devons passer à l’attaque avant qu’il ne soit trop tard, Grand Khan ! l’exhorta l’un des invités.
— Je mènerai la Bannière Blanche en votre nom ! insista Dorgon.
— Les oracles consulteront les auspices dès demain afin de déterminer le meilleur jour pour lancer notre assaut. D’ici là, Dorgon, Dodo, Manggultai, je veux que vous prépariez vos bannières pour les combats. L’heure est venue de rappeler au monde que la puissance des Jurchens ne doit pas être sous-estimée.
— Nous sommes à votre service, répondirent les trois hommes en chœur.
Sous la table, la main de Xiaoli serra doucement la mienne. Je savais ce qui lui avait traversé l’esprit sans même avoir besoin de la regarder. Si une majorité des soldats quittaient le camp pour les combats, il serait peut-être possible d’échapper à nos geôliers. Mais comment pourrions-nous retrouver Taiyang à présent qu’il avait été envoyé dans la capitale ?
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