Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 2
Nous restâmes figés pendant plusieurs secondes, abasourdis par cette annonce inattendue.
— L’empereur ? murmurai-je d’une voix incrédule en me tournant vers Yexi.
Youxiao ne quittait presque jamais ses appartements de la Cité Interdite, encore moins à présent que sa santé se dégradait. Je lui avais en outre écrit que j’avais commencé mes préparatifs pour regagner la capitale. Il n’avait aucune raison légitime d’abandonner ses obligations pour venir me chercher. La logique importait peu, néanmoins, quand on parlait de l’empereur Ming.
— Je ne pense pas, me contredit Yexi en s’engageant dans le jardin. Le Fils du Ciel aurait été précédé d’eunuques annonçant son arrivée. Le palais aurait envoyé un message, un avertissement, pour nous laisser le temps de préparer un festin à la hauteur d’un hôte de son statut.
— Tu sais aussi bien que moi qu’il n’a jamais pris soin de respecter les règles, lui rappelai-je avec un étrange nœud dans la gorge.
J’avais pensé être prête à revoir l’Empereur Tianqi. À faire face aux émotions tumultueuses qui m’envahissaient en sa présence. Je m’étais préparée à l’idée de faire mon retour dans la Cité Interdite, à retrouver les mensonges, les non-dits, ainsi que ce sentiment de puissance qui grondait tel un orage dans ma poitrine, m’empêchant de tourner définitivement le dos au palais et à toutes ses intrigues. Pourtant, à l’idée que ma vie paisible était sur le point de s’achever, je ne pus réprimer un douloureux et sincère pincement au cœur.
— Tout va bien se passer, me rassura Yexi en posant furtivement une main sur mon épaule.
— Tu as raison. Xiaoli ?
— Oui ?
— Prends Taiyang et cache-toi dans une autre pièce jusqu’à ce que je t’appelle.
Ma petite Li acquiesça précipitamment avant de tendre les bras vers moi pour que je lui confie mon fils. Le visage du nourrisson se contorsionna brièvement, mais la voix apaisante de Xiaoli le ramena vite au calme. Nous étions presque arrivés dans le vestibule désormais, et je commençais à regretter mon choix de renvoyer la majorité du personnel que le palais avait affecté à l’entretien de cette demeure. Je ne pensais pas risquer le moindre danger si c’était Youxiao qui se trouvait dehors, mais quelles étaient mes chances s’il s’agissait de quelqu’un d’autre ? Si Wei Zhongxian profitait de la maladie de son souverain pour venir finir ce qu’il avait entamé des années plus tôt ?
Peut-être cela n’aurait-il pas changé grand-chose, en fin de compte. Des soldats envoyés par le palais n’auraient certainement pas pris ma défense face au Grand Eunuque.
Avec un dernier regard vers mon amant qui se tenait sur ma gauche, la tête respectueusement baissée et la main sur la garde d’une épée qu’il avait récupérée en chemin, je redressai les épaules et ouvris moi-même la porte de ma demeure pour accueillir le convoi.
※
Quarante chevaux et leurs cavaliers avaient fait irruption dans la cour extérieure de notre propriété. Face à ce nombre, je ne pus que me rendre à l’évidence. Il ne s’agissait pas de Youxiao. Un déplacement de l’empereur aurait nécessité une escorte bien plus imposante.
Dissimulant ma nervosité derrière une expression hautaine, je descendis les marches en jetant un coup d’œil aux derniers arrivés qui étaient en train d’attacher leur monture à l’arbre centenaire bordant les écuries déjà pleines, cet arbre même où j’avais observé Yexi chanter une berceuse à Taiyang quelques jours plus tôt. Ainsi finissait ce merveilleux rêve que nous avions vécu pendant huit mois.
— Jade ! m’appela une voix familière. Je suis ravi de vous retrouver en bonne santé.
— Votre Altesse ! m’exclamai-je en m’inclinant respectueusement devant le jeune homme qui venait d’émerger de la troupe.
Zhu Youjian me dévisagea du haut de son cheval, un sourire serein sur les lèvres. L’enfant fluet que j’avais rencontré dans les jardins était devenu un prince fort apprécié de ses compatriotes. Il était également l’un de mes seuls alliés dans la capitale et je portais toujours, dans une bourse autour du cou, le sceau de jade qu’il m’avait offert en preuve de sa dette lorsque je l’avais aidé à s’échapper du palais impérial.
Les années avaient commencé à façonner sur son visage l’image de l’homme qu’il serait bientôt. Désormais âgé d’un peu plus de quinze ans, Youjian était d’une carrure athlétique, les traits fins et les yeux bienveillants. Il était vêtu d’une longue tunique de soie rouge sombre brodée d’or et d’un pantalon brun pour lui permettre de chevaucher. Ses cheveux d’un noir intense, quelque peu malmenés par le voyage, étaient rassemblés dans un chignon surmonté d’une plaque en or.
— Relevez-vous, Jade, fit-il en sautant à bas de sa monture. Je souhaite simplement m’entretenir avec vous.
— Vous êtes le bienvenu.
— Pourriez-vous dépêcher vos gens pour s’occuper des chevaux ?
— Vous me prenez au dépourvu, Votre Altesse. Nous sommes seuls aujourd’hui. Vos hommes sont libres de se servir dans les réserves des écuries. Si ce n’est pas suffisant, il faudra sans doute se rendre au village.
— Bien, fit-il avant de se retourner vers son escorte. Occupez-vous comme vous le pouvez, nous repartirons dans deux jours.
Les hommes s’inclinèrent profondément avant de reculer pour rejoindre leurs confrères, ne laissant qu’un soldat aux côtés du prince. Wanglin, le garde du corps personnel de Youjian. Ses traits burinés et son regard désintéressé n’avaient guère changé, mais il semblait plus nerveux encore que le jour où sa route avait croisé la mienne. Et ce n’était pas peu dire, puisque je l’avais rencontré alors qu’il tentait d’infiltrer la prison du palais afin de libérer l’un des précepteurs de son protégé.
— J’espère que je n’impose pas ma présence, me confia Youjian d’un air contrit tandis que je le conduisais à l’intérieur de la demeure.
— Je n’oserais jamais nourrir de telles pensées, Votre Altesse. Vous êtes ici chez vous. Je crains simplement de ne pouvoir vous offrir un accueil qui sied à votre statut.
— Ne soyez donc pas si formelle quand nous sommes entre nous, Jade. L’empereur n’est pas là.
C’était une réflexion quelque peu dérangeante, mais ces deux frères à l’apparence et au comportement si différent se ressemblaient parfois davantage qu’ils n’auraient aimé l’admettre. Yexi poussa la porte de notre salon et indiqua au prince le fauteuil sculpté le plus confortable. Xiaoli aurait dû choisir cet instant pour nous apporter des rafraichissements, mais elle avait les mains pleines avec Taiyang. Mon compagnon s’effaça donc à la recherche d’Ahma pour s’occuper de ce détail lui-même.
— Quelles sont les nouvelles de la capitale, Youjian ? demandai-je en m’asseyant de l’autre côté de la table. À vous voir ici, j’ose espérer que cela signifie que la santé du Fils du Ciel s’est améliorée.
— En effet oui. L’empereur a quitté son lit pour la première fois depuis des semaines et les médecins sont confiants dans sa guérison totale. Les cieux veillent sur lui.
— Vous m’en voyez ravie.
— La première chose qu’il a faite en retrouvant son trône a été d’ordonner votre retour.
Mon sourire vacilla pendant une fraction de seconde, mais je parvins à empêcher mon expression de trahir la profondeur de ma contrariété.
— Immédiatement ?
— Je suis parti presque sur-le-champ. L’empereur n’aime pas attendre, Jade.
— Je lui ai promis que je reviendrai d’ici la fin de l’automne.
— Et il m’a envoyé vous servir d’escorte.
Escorte. Un bien joli mot qui maquillait à grand-peine la véritable raison de sa présence ; s’assurer que je reprenais bien la route du palais. C’était une réaction à laquelle j’aurais dû m’attendre. À dire vrai, j’étais même soulagée qu’il ait choisi Youjian pour cette mission. La situation aurait sans doute été bien plus difficile pour moi s’il avait envoyé l’eunuque Wei Zhongxian ou l’un de ses sbires. Peut-être Youxiao avait-il peur de me voir rompre ma promesse. Peut-être éprouvait-il simplement de l’ennui face aux recommandations du médecin de garder le lit. Cela importait peu. Les trois mois de liberté qui me restait encore venaient de s’envoler et je savais que je n’avais pas d’autre choix que de répondre à l’ordre de l’empereur.
Yexi réapparut avec un plateau de thé qu’il déposa sur la table avant de reculer de quelques pas pour se tenir dans mon dos, comme il en avait pris l’habitude au palais impérial.
— Je suis reconnaissante au Fils du Ciel d’avoir pensé à ma sécurité, déclarai-je en m’inclinant vers son frère. Nous serons ravis de profiter de votre escorte une fois que nous aurons réglé nos affaires au village.
— Deux jours. C’est le temps qui nous est accordé.
— J’en ferai bon usage. Si vous souhaitez un logement plus propice pour vous et vos hommes, Zhongxin dispose d’une auberge de très bonne réput…
Mon discours fut interrompu par un hurlement qui se répercuta à travers la maison avant de s’éteindre comme s’il n’avait jamais existé. La tête du prince se tourna vivement dans la direction de la chambre de Taiyang, les sourcils froncés. Dans le silence qui s’ensuivit, je serrai les poings dans ma robe, à la recherche d’une excuse pour expliquer le bruit. Mais les cris reprirent plus fort encore, une série de lamentations stridentes qui ne pouvaient être confondues avec autre chose que les pleurs d’un enfant.
— Qu’est-ce… commença Youjian en se relevant.
— Votre Altesse, protestai-je précipitamment, je…
— Que signifie ceci ?
Wanglin fit un pas vers le couloir, la main sur son épée, mais Yexi lui bloqua aussitôt la route d’un air imperturbable.
— Hors de ma vue, l’eunuque, gronda le soldat d’une voix bourrue.
— Non.
— Que se passe-t-il, Jade ? insista le prince en tournant ses yeux perçants vers moi.
Mille et un mensonges défilèrent à une vitesse folle dans mon esprit, mais alors que je jetais un regard anxieux aux deux hommes sur le point d’en découdre, je compris que ma meilleure défense était la vérité. Youjian avait toujours été bon avec moi. Il m’avait comptée parmi ses amis dès le tout premier jour et, si je devais me montrer honnête, j’aurais besoin de son aide une fois de retour au palais. Si des rumeurs venaient à suivre Taiyang dans la capitale, le soutien d’un prince serait d’une valeur inestimable.
— Xiaoli, appelai-je d’une voix forte en me relevant. Tu peux nous rejoindre.
Le regard que me lança Yexi était clairement réprobateur, mais il n’osa pas formuler son désaccord à voix haute devant nos invités. Je fis de mon mieux pour lui indiquer que j’avais la situation sous contrôle avant de le dépasser pour aller à la rencontre de ma petite Li qui me tendit Taiyang d’un air penaud. Au contact de mes bras, le visage rubicond de mon fils se détendit peu à peu. Ses cris, ensuite, s’apaisèrent et il ouvrit la bouche à la recherche d’un sein.
Tout allait bien se passer, me répétai-je en boucle en pivotant pour découvrir les yeux écarquillés du prince. Tout allait bien se passer.
— Youjian, déclarai-je en prenant soin de bien insister sur son prénom, laissez-moi vous présenter Taiyang. Mon fils.
— Est-ce… Est-ce celui de l’empereur ? bafouilla le jeune homme d’une voix qui tremblait légèrement.
— Non.
À ce mot, le regard de Youjian dériva vers Yexi pendant une fraction de seconde avant de revenir aussitôt sur moi, empreint d’une gravité qui le faisait paraître plus vieux que son âge. Le silence s’attarda pendant de longues et angoissantes minutes, puis il poussa un soupir.
— Toutes mes félicitations, Jade. Si le timbre de sa voix est un indicateur de sa force, vous en ferez un valeureux guerrier.
Mon cœur s’emballa dans ma poitrine, libéré du fardeau qui l’écrasait depuis l’apparition du convoi sur le pas de ma porte. Le prince venait de me réaffirmer son amitié.
※
Ce soir-là, Zhu Youjian dina avec nous afin de raconter ce qui s’était déroulé dans la Cité Interdite au cours des derniers mois, révélant tout ce qu’il n’avait osé nous écrire dans ses lettres. Depuis notre départ, nous n’avions eu vent que des nouvelles officielles, publiées quotidiennement par le biais de la gazette impériale. Mais ces informations étaient tronquées et parfois même contradictoires. Nous ne connaissions plus rien des conflits qui secouaient le palais et des alliances qui se jouaient et se déjouaient tous les jours en son sein. Des détails d’une importance majeure à présent que nous étions sur le point de replonger au cœur du danger.
Deux ans plus tôt, après la mort de Li Yaorong et des autres chefs du mouvement Donglin en prison — morts qui avaient été classées comme accidentelles par les autorités impériales, mais dont nous connaissions tous la véritable raison —, le reste des membres de leur groupe avaient fui la capitale pour ne pas se voir exécutés à leur tour. La défaite des érudits Donglin n’avait cependant pas signifié la fin des combats pour l’eunuque Wei Zhongxian qui était entré en conflit avec le ministre des Rites, les généraux qui protégeaient le nord de l’empire, puis avec l’impératrice elle-même.
Au fil de ces échauffourées, la faction de Wei n’avait fait que croitre et mon départ avait rendu la situation plus préoccupante encore, puisque le temps que le Fils du Ciel passait quotidiennement avec moi avait été immédiatement accaparé par le Grand Eunuque. Youjian était persuadé que Wei avait désormais un véritable réseau d’espions à tous les niveaux du palais.
L’Empereur Tianqi était toujours officiellement assis sur le trône du dragon, mais dans les faits, c’était Wei Zhongxian qui gouvernait le pays.
— Tu es sûre de toi ? me demanda Yexi quelques heures plus tard, dans l’intimité de notre chambre.
— À propos de vivre à Shuntian ?
— Oui.
— Penses-tu que je suis en train de commettre une erreur ?
Ses sourcils se froncèrent quelques instants pendant qu’il réfléchissait et je le laissais faire en silence. Je n’avais jamais caché à mes compagnons que je voulais repartir au palais après la naissance de Taiyang. La sensation grisante que me procurait la vie à la cour n’avait pas de secret pour eux. Mais Yexi et Xiaoli étaient une part intégrante de ma famille et je ne souhaitais pas leur imposer mes choix sans connaître leur avis sur la question.
— Je ne sais pas, avoua-t-il enfin. D’un côté, je pense que nous serions bien plus heureux à continuer de vivre comme nous l’avons fait ces derniers mois. Mais de l’autre, je me doute que si nous disparaissons pour de bon, l’empereur aura tôt fait d’envoyer des soldats à notre poursuite. Cela ne fera qu’attirer l’attention sur Taiyang.
— C’est ce que je crains aussi. Si nous fuyons, nous leur donnons une raison supplémentaire de songer que nous avons quelque chose à cacher. Nous ne pourrions plus nous rendre sur les terres Shen sans être dénoncés par les autorités. Retourner au palais la tête haute me paraît bien plus simple, et moins dangereux. L’empereur ne m’a jamais touchée, Yexi, il saura que ce n’est pas son fils.
— Et s’il ment ?
— Même quelqu’un d’aussi instable que Youxiao ne risquerait pas une telle chose. Pas quand le trône d’un empire est en jeu ! Si la situation devient trop inquiétante, nous révélerons que Taiyang est l’enfant illégitime d’un des diplomates dont nous nous sommes occupés l’année dernière. La cour comprendra que je garde son identité secrète pour faire pression sur lui et Xiaoli est d’accord pour prétendre être sa mère.
— J’ai du mal à imaginer qu’on puisse te croire
— Pourquoi ?
— Il te ressemble.
L’idée amena sur mes lèvres un sourire que Yexi captura d’un baiser plein de tendresse. Ses mains glissèrent ensuite dans ma nuque pour défaire mon chignon et laisser mes boucles blondes retomber sur mes épaules. Il suivit leur mouvement du regard avant de revenir vers moi en clignant des yeux.
— Tu brilles.
— Epuisée comme je suis ? m’exclamai-je avec un rire moqueur.
— Oui. Tu brilles comme une flamme, Jade. Peu importe l’endroit où tu désires aller, je serai là. À tes côtés.
Il effleura mes lèvres d’un geste sensuel qui entraîna une nuée de sensations au creux de mon ventre. Toute fatigue oubliée, je répondis à son baiser avec entrain en le tirant vers moi jusqu’à ce que son corps épouse le mien. Mais au lieu de se laisser aller au mouvement, Yexi posa les mains sur le matelas afin de se maintenir à distance, les sourcils froncés par l’inquiétude.
— Jade ? Je ne veux pas te… Nous n’avons pas à poursuivre si tu préfères attendre encore un peu.
Dans les semaines qui avaient suivi la naissance de Taiyang, je lui avais strictement interdit de me toucher. Malgré tout le bonheur qu’elle m’avait apporté, l’expérience avait été difficile et j’en étais ressortie traumatisée par l’horrible sensation que mon corps n’était plus vraiment le mien. Il m’avait fallu du temps, des discussions et bien des larmes pour peu à peu rapprivoiser mes chairs et me sentir de nouveau humaine. Alors que les semaines devenaient des mois, j’avais lentement initié le contact afin de revivre l’intimité que j’avais connue auprès de lui. Yexi s’était montré des plus patients. Il avait partagé mon lit à plusieurs reprises, les bras drapés autour de moi pendant que je me laissais aller au sommeil. Mais il y avait une limite que nous n’avions pas encore franchie.
— Je pense que je suis prête, répondis-je en sentant mes joues rougir.
Son regard s’illumina à ses mots et ses doigts glissèrent le long de mon cou pour venir se saisir des lacets de ma chemise de nuit. Puis Taiyang se mit à pleurer dans sa couchette, à quelques pas de notre lit.
— Déjà ? marmonna mon compagnon.
— Il faut croire que oui.
Riant de son air dépité, je quittai les draps afin de m’occuper de mon fils.
Le lendemain matin commencèrent les préparatifs de notre expédition. Shuntian n’était qu’à deux jours de voyage, mais notre situation invitait à la prudence. Youjian avait proposé de nous conduire jusqu’à une auberge où nous pourrions déposer nos affaires avant de continuer notre chemin vers le palais. C’était la solution la plus logique, mais elle ne me plaisait pas pour autant. Je n’aimais pas l’idée de faire route vers la capitale sans savoir ce qui nous y attendait. J’aurais largement préféré partir seule en laissant Xiaoli et Yexi avec Taiyang. Un plan auquel mes deux compagnons s’étaient immédiatement opposés.
Malgré ces légers différends, l’ambiance n’était pas aussi sombre que j’aurais pu le craindre. Après avoir passé quelques heures à rassembler nos affaires, nous nous étions retrouvés pour partager un repas copieux. Allongé sur son coussin, Taiyang jouait avec mes doigts pendant qu’Ahma nous servait du thé en jetant des regards intimidés vers le prince et son garde du corps.
Nous étions encore à table lorsqu’un gong puissant retentit dans le lointain. Alertée par ce bruit inhabituel, je relevai immédiatement la tête vers mes compagnons. C’était la première fois que j’entendais un tintement aussi constant, répété en écho comme s’il parvenait de partout en même temps.
— Qu’est-ce que… commençai-je avant de m’interrompre devant le visage blafard du prince.
— C’est l’empereur, expliqua Yexi d’une voix grave. Le glas… Il signifie que le Fils du Ciel a rejoint les cieux.
Un silence pesant tomba aussitôt sur la pièce. Youxiao ? Youxiao venait de mourir ? Mais il n’avait que vingt-et-un ans… Youjian avait dit qu’il était en voie de guérison ! Comment pouvait-il être mort ?
En d’autres circonstances, j’aurais sans doute pu me réjouir de cette annonce inattendue. Constamment entouré de ses conseillers, ses eunuques et sa garde rapprochée, le Fils du Ciel était hors d’atteinte des nombreux plans de vengeance que j’avais élaborés au fil des mois. M’attaquer à lui revenait à condamner tous les gens qui comptaient à mes yeux. Une chose que je n’avais pas été prête à sacrifier. Même pour Ruoyan.
Devais-je alors me montrer horrifiée à l’annonce de sa mort ? Oui. Parce qu’il était parti sans m’avoir revue. Sans avoir pu dissiper les inquiétudes inévitables de la cour quant à l’identité de Taiyang. De tous les développements possibles, celui-ci était sans doute le pire. L’empereur était mort.
Et il était mort sans héritier.
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