Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 24
Pendant quelques secondes, rien ne bougea. Le silence était si gênant que le cheval lui-même commença à tirer sur ses rênes, gagné par la tension ambiante. Je savais que mon visage trahissait ma stupéfaction, mais mes traits refusaient obstinément de se détendre.
— Gr… bafouillai-je d’une voix nerveuse en m’inclinant. Grand Khan.
— Je te salue, petite sœur, répliqua le souverain jurchen d’un ton amusé.
Relevant la tête, je lus dans son regard sombre combien la situation le divertissait. À bien y réfléchir, Hong Taiji avait simplement parlé d’alliance, ce jour-là dans les steppes. C’était moi qui avais présumé de l’identité de mon fiancé. Moi qui m’étais imaginée sur le point d’entrer dans son gynécée. Je n’étais pas certaine de comprendre ce qui avait causé la méprise, mais je n’avais aucun doute sur le fait qu’il m’avait délibérément laissée dans l’erreur. Pour voir comment je réagirais.
Je battis des sourcils en direction de Dorgon, dont le sourire s’était figé devant mon hésitation évidente. Le bon sens voulait que je lui souhaite la bienvenue, que je dise quelque chose pour sauver les apparences. Mais mes pensées s’entremêlaient dans le chaos le plus total. Mon plan avait été bâti sur l’hypothèse que je m’apprêtais à épouser un homme amoureux d’une autre femme, un homme qui ne voyait en moi qu’un outil pour réaffirmer sa légitimité sur le trône de l’empire Ming. Dorgon n’était pas Hong Taiji. Il n’était pas ce vétéran réfléchi, cet homme de stratégie et de compromis. Il était… Je n’étais pas tout à fait sûre. Je ne savais pas ce qu’il souhaitait, ni même pourquoi il avait accepté cet arrangement. Il était une complication inattendue et imprévisible. Et surtout, il était trop jeune.
— Tu as l’air surprise, petite sœur, se moqua le Khan en faisant un signe impatient de la main.
— Je… Je… J’ignore simplement quelle est la réponse la plus appropriée… inventai-je rapidement pour ne pas envenimer la situation davantage. Dois-je… vous inviter à l’intérieur ?
— La tradition veut que nous partagions un verre avec le père de l’épouse avant de l’emporter vers sa nouvelle demeure.
L’image de mon père trinquant avec les Jurchens aurait dû être suffisante pour me tirer de ma torpeur, mais j’avais encore du mal à assimiler ce que j’avais sous les yeux. Sentant mon malaise, le Khan s’approcha de quelques pas.
— Y a-t-il un problème ?
— N… Non… répondis-je. C’est juste… Votre frère est si jeu…
Ma phrase se perdit dans le silence lorsque la main de Hong Taiji se referma brusquement sur mon bras.
— Je te conseille de ne pas aller au bout de ta pensée, petite sœur, murmura-t-il à mon oreille. Tu ne veux pas insulter ton nouvel époux dès le premier jour de votre vie de couple.
— Mais…
— Mon frère est en âge de prendre femme depuis des années déjà. Tu es sa seconde épouse.
— Pourquoi…
— Il en a formulé le vœu. Et après la bravoure exemplaire dont il a fait preuve pendant les combats, j’étais plus que ravi d’exaucer son souhait. Dorgon répond désormais au titre de prince Rui, petite sœur. C’est un honneur de devenir sa femme.
Un cadeau. J’étais un cadeau. Le souvenir de mon père n’avait pas suffi à me faire réagir, mais celui-ci y parvint. Serrant les dents, je dégageai mon bras d’un geste brusque et forçai mon expression à retrouver le masque de civilité que j’avais façonné au fil des années. Hong Taiji. Dorgon. Peu importait. Je ferais en sorte que cela ne change rien.
— Pardonnez ma surprise, déclarai-je avec un sourire radieux en tournant mon attention vers mon fiancé. J’ai été prise au dépourvu, mais vous ne m’y reprendrez plus.
— Êtes-vous prête à partir ?
La voix du jeune homme était neutre, mais ses traits étaient figés dans une moue vexée. Il n’avait peut-être pas entendu les détails de l’échange que je venais d’avoir avec son frère, mais il était assez lucide pour en deviner le contenu.
— Oui, acquiesçai-je. Je suis prête.
— Le mariage aura lieu au palais, expliqua le Khan en me confiant les rênes de la jument. Vous serez mes invités. Ce soir, nous fêtons le début d’une nouvelle ère !
Le groupe se mit en route sans perdre la moindre seconde. Le Khan et mon fiancé me précédaient d’une courte distance, saluant depuis leurs propres chevaux la foule qui s’était rassemblée pour nous voir passer. Dodo et ses frères fermaient la marche tandis que, derrière eux, le reste de l’escorte et les femmes de chambre avançaient à pied. Personne n’avait pris soin de m’envelopper d’un voile rouge, comme cela avait été le cas à Shaoxing. J’ignorais toutefois s’il était courant pour les femmes jurchens de se rendre dans la maison de leur époux le visage découvert, ou si ma situation était particulière, car le Khan souhaitait montrer à tout son peuple que la mère du prétendu hériter avait fait le choix de s’allier à sa famille.
Lorsqu’un garçon s’approcha de notre escorte pour m’offrir une fleur séchée, je tendis le bras avec un sourire attendri. Ce faisant, mes yeux accrochèrent un regard sombre au sein de la foule. La sensation de familiarité ne dura qu’une fraction de seconde avant que la personne ne se fonde dans le mouvement, mais elle suffit à accélérer les battements de mon cœur.
Yexi était venu.
Par trois fois, je crus le deviner parmi l’attroupement qui nous félicitait au travers des rues et par trois fois, il se débrouilla pour disparaitre avant que je puisse être certaine qu’il s’agissait bien de lui. Mais mon cœur n’avait pas besoin de preuve. J’aurais dû me douter que Yexi trouverait le courage de me suivre, même en un instant pareil, même si cela le faisait souffrir plus encore que moi. Il était ce genre de personne, après tout.
Nos chevaux nous conduisirent directement au travers des portes du palais, le long de ruelles débordant de courtisans jusqu’à une tour à plusieurs étages construite sur un large socle de pierre. En haut des marches, l’entrée de l’édifice était décorée d’un immense nœud rouge duquel pendaient des dizaines de rubans écarlates. Et devant nous, sur le sol, une coupe remplie de braise avait été déposée sur les pavés.
— La coutume veut que nous l’enjambions avant de pénétrer dans la maison en tant que mari et femme, m’expliqua Dorgon en me prenant la main pour m’aider à descendre de ma monture.
— Je vois.
— Cela vous paraît-il étrange ?
— Non, le rassurai-je en arborant mon sourire le plus radieux. Je suis juste intimidée, c’est la première fois que j’assiste à un mariage jurchen.
— Laissez-moi vous guider.
Les fioles que m’avait confiées Hyun-yi pesaient lourd contre ma poitrine. Où était donc passé le Dorgon sarcastique et prompt à la colère que j’avais rencontré dans les steppes ? Il aurait été plus facile de ne pas ressentir de culpabilité face à cet homme-là. Une main sur son bras, je le suivis vers les marches et fis un pas exagéré au-dessus de la coupe. Les Jurchens rassemblés autour de nous se mirent à pousser des cris de joie à l’instant où mon pied toucha le sol de l’autre côté des braises et, une fois de plus, je surpris le visage de Yexi parmi eux. Nos regards se croisèrent et je le vis sourire, l’air presque penaud, comme s’il venait de se faire remarquer par quelqu’un qu’il essayait de prendre en filature. Pendant un ou deux battements de cœur, la ville de Shenjing et ses habitants s’effacèrent brusquement, ne laissant plus que nous deux. J’aurais tant aimé pouvoir traverser la cour et me jeter dans ses bras. L’étreindre avec force, oublier les Jurchens, les menaces sur l’empire Ming et tout ce que nous avions vécu au cours des derniers mois. Pendant quelques secondes, l’idée me sembla presque réalisable. Puis les doigts de Dorgon accentuèrent leur pression sur mon poignet et mes sens s’éveillèrent brusquement au reste du monde.
L’alcool coula à flots ce soir-là. Assise sur une estrade aux côtés de mon époux, j’observai les Jurchens rire, chanter et danser avec ferveur. Le banquet avait lieu dans une salle de réception démesurée au pied de la tour du phénix, le bâtiment le plus élevé du palais où nous serions invités à passer la nuit. Au travers des portes grandes ouvertes, je voyais des groupes s’adonner à des compétitions de lutte et de tir à l’arc dans la cour, malgré les températures glaciales. Peu avant le coucher du soleil, ils furent rejoints par une demi-douzaine de femmes dont les robes étaient tapissées de franges multicolores.
— Des shamanes, m’expliqua Dorgon en me tendant un gobelet d’airag, le lait de jument fermenté que les Jurchens buvaient à chaque occasion. Elles sont ici pour appeler sur nous la bénédiction des cieux.
Intriguée, je les observai danser au rythme des percussions, tournoyant autour d’une immense stèle rouge qui ressemblait à celle que j’avais vue dans la maison de Dame Ula Nara. Des dizaines de corbeaux étaient déjà perchés sur les toits des bâtiments alentour, comme s’ils savaient ce qui était sur le point d’arriver. Lorsque les shamanes déposèrent leurs offrandes dans une coupe qu’elles hissèrent en haut du poteau, les oiseaux s’envolèrent d’un même geste afin de fondre sur la nourriture dans une cacophonie discordante de croassements et de roulement de tambours.
— J’ai cru comprendre que votre peuple vénérait les corbeaux ? demandai-je après quelques instants.
Dorgon suivit mon regard avant de sourire d’un air amusé. Je ne souhaitais pas me montrer curieuse, mais c’était plus fort que moi.
— C’est une ancienne tradition. Ces stèles s’appellent des Suolun. Elles nous rapprochent des cieux.
— Et les corbeaux ?
— Lorsque mon peuple était encore jeune, les empereurs du sud ont envoyé des assassins mettre fin à la lignée du Khan et seul un de ses fils a réussi à échapper au massacre. On raconte qu’il s’est enfui dans les steppes et qu’une nuée de corbeaux a plongé sur lui pour le dissimuler à la vue de ses assaillants. Ils lui ont sauvé la vie et c’est ainsi qu’il a pu continuer la lignée de ses aïeux et créer mon clan, les Aisin-Gioro. Nous leur faisons des offrandes quotidiennes, pour les remercier.
— C’est une belle histoire.
— Une histoire ? s’esclaffa-t-il en remplissant de nouveau son verre. Attention à ce que tu dis, femme, certains d’entre nous prennent ces récits très au sérieux.
Mon visage se figea en entendant le mot femme quitter ses lèvres. Pendant une ou deux secondes, je m’étais laissée entraîner par ma soif de connaissance au point d’en oublier où je me trouvais.
— Tu ne bois pas ? s’enquit Dorgon en désignant mon verre. L’airag n’est-il pas à ton goût ?
Je me saisis aussitôt du gobelet en ignorant les sueurs froides qui coulaient le long de ma nuque. Mon esprit était trop confus pour inventer une excuse, aussi portai-je le breuvage à mes lèvres en prenant soin de n’avaler qu’une toute petite gorgée. J’avais besoin de rester sobre, de garder le contrôle jusqu’au bout.
Quelques heures plus tard, un groupe de domestiques vint me chercher pour me préparer au devoir des nouvelles épouses. Les frères de Dorgon sifflèrent bruyamment lorsque je me levai pour les suivre, mais ce dernier les rabroua d’un geste sec de la main, plus gêné peut-être qu’il n’aurait aimé l’avouer. La pensée avait à peine effleuré mon esprit que je la repoussai obstinément. Je ne devais pas songer à Dorgon de cette manière, lui associer des qualités qui le rendaient plus humain. Je refusais de laisser cette image affaiblir ma volonté.
Je descendis de l’estrade sous les applaudissements pour prendre la direction de l’escalier en compagnie des femmes. La vue de Xiaoli qui m’attendait au premier étage m’arracha un soupir de soulagement. Je n’avais pas eu l’occasion de parler avec elle depuis que le Khan et Dorgon étaient venus me chercher et j’avais besoin de son aide.
— Xiaoli ? appelai-je d’une voix nonchalante en lui faisant signe de s’approcher de façon théâtrale.
— Oui, madame ?
— Penses-tu pouvoir réussir à sortir d’ici ? murmurai-je en français à son oreille.
— Sortir ? Mais… Jade, je ne veux pas te laisser seule ce soir.
— Je sais, et je t’en remercie. Mais la situation a évolué et je dois adapter mes plans en conséquence. J’ai besoin que tu délivres un message pour moi.
Voyant les regards soupçonneux que nous jetaient les autres femmes, je plaquai sur mon visage une expression béate afin de ne pas leur donner davantage de raison de s’inquiéter. Ma concentration vola presque en éclat quand Xiaoli pouffa devant mon air crispé, mais je parvins de justesse à garder mon sérieux.
— Ce message ne peut pas attendre demain, je suppose ? fit-elle.
— Je crains fort que non.
— Alors je t’écoute.
※
Je laissai les femmes me débarrasser des multiples couches de vêtements rouges sans rien dire. Il était trop tard pour protester, désormais. Après m’avoir déshabillée, elles enduisirent mon corps d’huile parfumée et me confièrent une chemise carmin ainsi qu’un pantalon lâche. Elles dénouèrent également ma tresse blonde, coiffant mes longs cheveux avec soin pour les disposer comme une rivière d’or sur mes épaules. Enfin, elles m’escortèrent jusqu’à la chambre à coucher où l’une d’elles était en train de remuer les braises sous le kang, l’estrade chauffée qui tenait lieu de lit.
La pièce était décorée avec goût, depuis la haute table sculptée aux meubles laqués le long des murs. Je notai avec satisfaction la carafe de vin et les verres qui y attendaient déjà. Une chose de moins à organiser. Le point central de la suite était le balcon longeant la façade sud. On l’avait scellé pour l’hiver, mais je pouvais voir les lueurs de la ville scintiller au travers du treillage, aussi loin que portait l’horizon.
— Je… Je suppose que je dois attendre ici ? demandai-je en me retournant vers les femmes qui s’étaient occupées de moi.
— Votre époux vous rejoindra dans peu de temps, répondit l’une d’elle en me désignant le lit.
La subtilité n’était apparemment pas le fort des Jurchens, songeai-je en grimpant sur l’estrade comme elle me l’avait ordonné.
— Pourriez-vous m’apporter un nécessaire d’écriture ?
— Un nécessaire…
— Un pinceau et de l’encre, s’il vous plait. Et du papier.
La jeune femme fronça tout d’abord les sourcils devant cette étrange requête, mais elle finit par s’incliner maladroitement.
— Comment vous appelez-vous ? m’enquis-je en lui faisant signe d’approcher.
— Janhegu, madame.
— Janhegu, Comment… Que va-t-il se passer à présent ?
Je haïssais le fait que le tremblement de ma voix n’était pas feint.
— J’ai cru comprendre que vous étiez déjà mère. Ne savez-vous donc pas…
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, expliquai-je en serrant les dents. Allez-vous… Va-t-il y avoir des témoins ? Resterez-vous dans le salon, vous et les autres ?
— Rester dans… Non, bien sûr que non ! Je reviendrai demain matin, pour m’occuper de votre toilette. À moins que… souhaitiez-vous que quelqu’un reste, madame ?
— Non ! Non, je… J’étais simplement curieuse. Merci, Janhegu.
Elle hocha la tête et me quitta en refermant doucement la porte de la chambre derrière elle. Lorsque je fus certaine que j’étais bien seule, je glissai la main sous ma chemise pour tirer la sacoche que m’avait confiée Hyun-yi. J’avais prétendu qu’il s’agissait d’herbes aromatiques prescrites par un guérisseur pour améliorer mes chances de tomber enceinte et personne n’avait jugé utile de m’accuser de mensonge. Dorgon était un prince. L’épouser était un honneur dont rêvaient beaucoup de femmes. Comment auraient-elles pu imaginer que je ne cherchais pas à lui donner un fils ?
Le cœur battant à toute allure, je tirai la première fiole de la bourse en priant pour ne pas être en train de commettre une erreur monumentale. On ne m’offrirait pas de seconde chance. Cet instant était le seul dont je disposais pour prendre ma décision. Risquer le tout pour le tout, ou bien baisser la tête et accepter ma destinée comme une épouse soumise.
La question se posait-elle vraiment ?
※
J’étais encore en train d’étudier les verres lorsque l’écho de bruits de pas retentit dans le couloir. Un homme, seul. Je fis demi-tour sans perdre la moindre seconde et glissai la pochette autour de mon cou en priant pour que ma chemise soit assez lâche pour en dissimuler la forme.
Moins d’une minute plus tard, la porte s’ouvrit sur Dorgon qui me sourit, les joues rougies par l’alcool. Maudite soit Janhegu pour ne pas avoir réussi à me rapporter ce que j’avais demandé à temps. Le cœur battant à toute allure, je fis face à mon époux qui avançait déjà vers moi, une main sur le col de sa veste.
— Non, ordonnai-je d’un ton ferme.
Ma voix sembla prendre quelques secondes à parvenir jusqu’à lui, mais il finit par s’interrompre.
— Non ? répéta-t-il avec un sourire amusé.
— Nous devons parler.
— Parler ? C’est à ça que ressemblent les nuits de noces dans ton pays, femme ?
Serrant les poings dans mes manches, je m’installai derrière la table en tentant d’ignorer la morsure des dalles glacées sous mes pieds. Dorgon me considéra d’un air curieux pendant un court moment, puis il vint s’asseoir à mes côtés sans protester davantage. Il aurait été tellement plus simple d’avoir cette conversation avec Hong Taiji, mais je ne laisserais pas cet imprévu bouleverser mes plans. Les visages de Yexi, Taiyang et Xiaoli défilèrent rapidement dans mon esprit et je pris une longue inspiration afin de conserver mon calme. Je pouvais le faire. Je devais le faire.
— Le Khan m’a dit que vous étiez déjà marié ?
— Oui. À une cousine de Jere, du clan Borjigit. Cela te cause-t-il de la peine ? Désirais-tu être une première épouse ?
— Non, non bien sûr que non. C’est juste… Je n’ai pas eu l’honneur de la rencontrer. J’aurais voulu pouvoir lui expliquer qu’elle n’avait rien à craindre de moi et que je ne souhaitais pas faire obstacle à votre relation.
— Ce qui se passe entre nous ne la regarde en rien, rétorqua sèchement Dorgon. Quel est le but de cette conversation ?
— Je suis de retour, madame, appela Janhegu de l’autre côté de la porte.
— Entre.
Dorgon secoua énergiquement la tête, comme pour dissiper les dernières brumes de confusion. Son visage avait perdu toute trace d’enthousiasme. Il ne comprenait pas ce qui était en train de se passer et cela ne lui plaisait guère.
— Tu peux l’amener ici, Janhegu.
— Qu’est-ce que ceci ? s’enquit le jeune homme en fronçant les sourcils.
— Un contrat.
— Un quoi ?!
La servante sursauta devant l’éclat de voix et disparut sans demander son reste, me laissant seule avec un époux qui était peu à peu en train de perdre patience.
— Un contrat, répétai-je avec un sourire que j’espérais confiant. Pour nous rappeler à nos devoirs au cours du temps que nous aurons à passer ensemble.
— Je n’ai pas besoin d’un bout de papier pour connaître mes devoirs. Ni les tiens, femme.
— Notre mariage n’est rien de plus qu’une alliance politique, prince Rui.
— Politique ou non, un mariage reste un mariage.
Je laissai malgré moi échapper un soupir exaspéré avant de me mordre la lèvre pour éviter de trahir davantage ma frustration et mon angoisse. Mes professeurs dans l’art de la négociation avaient toujours été si calmes. Comme si rien de ce que pouvait dire l’adversaire ne les surprenait vraiment. Je pouvais me vanter de mes progrès autant que je le voulais, je savais que j’étais encore loin d’arriver à leur niveau.
Dorgon ne sembla pourtant pas irrité de mon geste d’impatience. Le coin de ses lèvres se releva même quelque peu tandis qu’il se penchait pour poser une main sur mon poignet.
— Me trouves-tu repoussant, Jade ?
— Non, prince Rui. Mais cela ne veut pas dire que je souhaite vous avoir dans mon lit pour autant.
Il éclata de rire à ces mots et je sentis quelque chose s’éveiller dans mon esprit. Une piste. Peut-être avais-je tenté d’aborder ce sujet de la mauvaise manière. Dorgon ne ressemblait en rien à Wei Zhongxian, Li Yaorong ou aux autres hommes auprès de qui j’avais appris les intrigues. Cela signifiait que je ne pouvais pas obtenir le résultat que je souhaitais en agissant avec lui de la façon dont je l’aurais fait avec eux.
— Ta franchise a quelque chose de fascinant…
— Le Khan m’a dit que vous aviez vous-même demandé à m’épouser ? le questionnai-je. Est-ce la vérité ?
— Pourquoi ne l’aurais-je pas fait ?
— Je suis votre aînée de plusieurs années…
— Que m’importe l’âge ? Tu es d’une grande beauté et tu as déjà prouvé que tu pouvais donner naissance à des fils en bonne santé.
Je manquai de m’étouffer devant cette description qui s’accordait plus à une jument qu’à une femme, mais parvins de justesse à garder le silence. Dorgon serait plus à même de se montrer coopératif s’il restait de bonne humeur ; je ne pouvais pas me permettre une confrontation trop houleuse. Épuisée par les calculs mentaux que je m’imposai depuis le début de la journée, je sentais ma patience faiblir. J’aurais voulu pouvoir retirer sèchement ma main et quitter cette chambre sans un regard en arrière, mais je ne pouvais pas être certaine qu’il n’essayerait pas de me retenir par la force si j’agissais ainsi. C’était un risque que je ne pouvais pas courir.
Je commençais à comprendre, en revanche, que je ne parviendrais à le convaincre qu’en étant directe. Si la franchise était ce qu’il cherchait, alors la franchise était ce qu’il obtiendrait.
Dégageant délicatement ma main de la sienne, je me saisis du pinceau et le posai dans l’écrin rempli d’encre noire avant de relever la tête pour braquer les yeux sur mon nouvel époux.
— J’ai une proposition pour vous, prince Rui.
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