Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 36
Le tocsin résonna à travers le camp alors que nous parvenions en vue de la yourte où dormait Taiyang.
— Comment ont-ils pu faire aussi vite ? murmura Yexi en se réfugiant derrière une pile de caisses.
— Ce n’est pas à cause de nous, le contredit l’un des soldats impériaux que nous avions tirés des cachots. Il faudra plus de temps aux nôtres pour mettre le feu aux réserves. Il est encore trop tôt.
J’avalai nerveusement ma salive en songeant à la sentinelle qui avait réussi à s’échapper lorsque j’avais libéré mes compagnons. Ce n’était pas la distraction qui était la cause de ce signal d’alarme, c’était lui. Mon regard se tourna vers les neuf hommes qui nous accompagnaient. J’avais espéré qu’il serait plus facile de passer inaperçu avec un effectif réduit, mais je regrettais à présent d’avoir laissé la majeure partie des prisonniers avec Xiaoli et Hyun-yi. Si les Jurchens pensaient que des ennemis s’étaient introduits dans leur camp, ils déploieraient un dispositif de sécurité autour de Taiyang. Le petit garçon était une cible idéale pour les soldats de l’empereur.
— Nous devons faire vite, déclarai-je d’un ton ferme. Ils enverront bientôt des renforts.
Depuis notre position dans l’obscurité, je pouvais apercevoir une trentaine de gardes répartis autour de la tente de mon fils, bien plus que le nombre que Hong Taiji affectait habituellement à sa protection. Et c’était sans compter ceux qui se trouvaient peut-être à l’intérieur.
— Nous ne pouvons pas agir avant le début de l’incendie, me rappela Yexi. Sans le chaos généré par les flammes, ils auront vite le dessus sur nous. Nous devons attendre.
Et espérer qu’une partie d’entre eux partiraient prêter main-forte à leurs confrères pour sauver ce qui pouvait encore l’être. C’était l’une des raisons pour lesquelles j’avais demandé à notre troupe de se diviser. Xiaoli et Hyun-yi étaient à cet instant même en train de conduire le premier groupe vers le dépôt de vivres pendant que Yexi et moi nous occupions de Taiyang. L’armée de Hong Taiji était plus puissante que celle de l’empereur ; c’était un fait auquel je ne pouvais pas remédier. Mais elle avait une faiblesse majeure. Leurs réserves alimentaires avaient été en grande partie détruites sur le lac, ce qui les avait poussés à piller la région afin de nourrir leurs soldats. Si ces vivres venaient à disparaitre à leur tour, le Khan n’aurait plus aucun moyen de les remplacer.
Le rationnement avait déjà causé de graves dissensions internes au sein du camp jurchen. Il ne tenait qu’à nous de les attiser. Cela ne serait sans doute pas suffisant pour inverser le cours de la guerre, mais c’était un pas dans la bonne direction. Une armée ne se bat pas longtemps le ventre vide.
— Nous irons en premier, fit le soldat qui avait parlé un peu plus tôt en s’accroupissant sur le sol givré.
C’était un homme d’une quarantaine d’années au visage anguleux répondant au nom de Ningsheng. Sans doute avait-il été officier avant la bataille sur le lac, car les détenus s’étaient rangés derrière lui sans la moindre hésitation. Je n’aurais probablement jamais réussi à les convaincre de m’obéir sans son assistance et je n’étais pas certaine d’y voir un signe positif. J’avais vécu une situation très similaire avec Wanglin, lors de notre expédition pour retrouver Taiyang, deux ans plus tôt. On ne pouvait pas dire que l’affaire s’était bien terminée.
— Je suis de cet avis également, répondis-je. Mais je vous suivrai de près.
— Vous seriez plus en sécurité si vous restiez ici.
— Il n’est pas question de sécurité. Mon fils ne vous obéira pas sans résistance si vous essayez de l’enlever à sa nourrice sans moi. Nous devons faire vite.
Ce n’était pas à proprement parler un mensonge, mais la véritable raison de mon entêtement était que je ne comptais pas les laisser s’approcher de Taiyang. Pas après ce qui s’était passé la dernière fois.
— Je la protégerai, assura Yexi.
— Pourquoi ce Jurchen nous accompagne-t-il ? cracha l’un des soldats. Même s’il est un traitre à son pays il…
— Je ne suis pas un Jurchen !
— Peu importe l’endroit où vous êtes né, vous leur avez prêté serment, rétorqua sèchement son interlocuteur avec un coup d’œil à la tresse sombre qui disparaissait dans la nuque de mon compagnon.
Les sourcils de Yexi s’arquèrent quand il comprit où l’homme voulait en venir. Je dois avouer qu’après les longs mois à Shenjing, j’avais cessé de faire attention à ce détail de son apparence. Ce n’était pas le cas des prisonniers. La coiffure réglementaire des Jurchens était un symbole honni d’un bout à l’autre de l’empire.
— Le soldat Luo Yexi n’a jamais…
— Non, Ningsheng, répondit Yexi en posant la main sur l’épaule de l’officier. Il a raison. J’ai prêté serment. Parce que c’était nécessaire pour protéger les miens. Mais ce serment prend fin ce soir.
Il tira sa dague et se saisit de la tresse pour la trancher d’un coup sec avant de tourner les yeux vers moi d’un air grave. Ses cheveux étaient retombés contre sa nuque en mèches emmêlées qui lui donnaient une allure pour le moins étrange. Je savais ce que ce geste signifiait pour lui. Ainsi que pour nous. Il n’y avait plus de retour en arrière, désormais.
— Rappelez-vous bien vos rôles, déclarai-je en ramenant mon attention sur notre petit groupe. Attaquez la yourte pour attirer les soldats qui se trouvent à l’intérieur, mais ne vous approchez surtout pas de l’enfant.
— J’avais compris la première fois.
— Yexi et moi entrerons dès que vous aurez lancé votre assaut.
Ningsheng hocha la tête et fit signe à ses camarades de se disperser autour de la tente le plus discrètement possible. Peu de temps après, l’odeur de fumée qui s’élevait de la réserve de nourriture nous prit à la gorge. Xiaoli et Hyun-yi avaient réussi. Les gardes postés devant la yourte se dévisagèrent d’un air inquiet lorsqu’ils prirent conscience qu’un incendie s’était déclaré au cœur de leur campement. La moitié d’entre eux se mit à courir dans la direction du feu. Enfin, Ningsheng leva la main et surgit de la pénombre avec un hurlement sinistre qui marqua le début du chaos.
Il était facile, je commençais à le comprendre, de songer aux ramifications potentielles d’un combat quand on se trouvait à l’écart du danger, assis derrière une table ou le nez dans un livre. La situation pouvait être étudiée, disséquée. Les vies humaines n’étaient rien de plus que des chiffres et, comme tout chiffre, elles pouvaient être calculées. Mais dans le feu de l’action, rien de tout cela ne compte plus. Lorsqu’une épée fond sur vous, plus rien n’existe à part l’infime seconde qui vous sépare de la mort.
En me lançant dans la bataille derrière Yexi, je perdis de vue les flammes qui s’élevaient près des réserves de vivres. Je n’entendais plus les échos du conflit sur la palissade ouest. Les lames s’entrechoquaient autour de moi et je rendais chaque coup au centuple sans même vérifier qui se trouvait de l’autre côté de mon arme. La seule chose qui importait était de survivre. Une seconde de plus. Jusqu’à Taiyang.
Une fois à l’intérieur de la tente, nous découvrîmes Ningsheng ainsi que quatre de ses hommes au milieu d’un monceau de cadavres jurchens. Leur désobéissance me fit grincer des dents, mais je parvins à garder le contrôle en voyant qu’ils se contentaient d’observer mon fils sans l’attaquer. Réfugié dans les bras de sa nourrice, Taiyang était en train de pleurer à chaudes larmes. De combien d’horreurs serait-il encore témoin avant de pouvoir connaître l’innocence et la quiétude qu’un enfant de son âge était supposé vivre ?
— Taiyang ! criai-je en me débarrassant de mon casque pour ne pas l’effrayer davantage.
Les sanglots continuèrent de plus belle. Redoublant d’angoisse, je tirai fébrilement sur les lacets de ma cuirasse couverte de sang en espérant que cela me rendrait moins terrifiante.
— Jade.
La voix de Yexi, aussi glaciale que le vent du nord, me rappela à la raison. Ce fut à cet instant que je compris pourquoi Taiyang ne s’était pas précipité vers moi, ou pourquoi les hommes de l’empereur hésitaient à l’approcher. Avec mon cœur qui battait si vite et mon esprit qui refusait de se concentrer, j’avais manqué un détail crucial. Emeci était en train de presser un petit couteau contre les côtes de mon fils.
※
— Que faites-vous ? grondai-je d’une voix furieuse.
— Le Khan… Je suis désolée…
Les yeux exorbités de la nourrice étaient emplis de larmes, mais son bras était ferme. Elle avait passé plus de deux ans avec Taiyang, s’était occupée de lui avec autant de diligence que ses propres fils. Comment pouvait-elle le mettre ainsi en danger ?
— Ne faites pas ça… Emeci, je vous en prie… Ce n’est qu’un enfant.
— J’ai reçu un ordre.
— Si vous lui faites du mal, nous serons forcés de vous tuer.
Emeci observa les hommes dans mon dos avant de jeter un regard tourmenté vers les soldats qui agonisaient sur les fourrures. Son bras se mit à trembler.
— Je vous promets que nous vous laisserons en vie si vous lâchez ce couteau, repris-je en avançant vers elle avec des mouvements si lents qu’ils étaient presque imperceptibles.
— Le Khan me tuera.
— Venez avec nous dans ce cas. Nous vous protégerons.
— Vous ne sortirez pas d’ici vivants.
— Emeci !
Elle sursauta et releva la tête pour me regarder droit dans les yeux. J’étais devant elle désormais. Un pas de plus et je pourrais toucher la main de mon fils. Juste un pas. À cette distance, je pouvais voir les efforts que Taiyang déployait pour échapper à son étreinte. Lentement, je m’accroupis pour me mettre à leur niveau, les yeux rivés sur la lame pressée contre les côtes de mon fils.
— Je vous en prie, la suppliai-je. Ne lui faites pas de mal. Je sais que vous tenez à lui. Il vous aime, lui aussi.
Emeci garda le silence pendant quelques secondes encore, les lèvres si serrées qu’elles disparaissaient presque entièrement, puis elle poussa un soupir et baissa le bras. Taiyang se jeta aussitôt contre moi en pleurant.
— Je suis là, murmurai-je dans ses cheveux sombres. Tout ira bien. Je ne te laisserai plus partir, je le jure.
— Nous ne pouvons pas rester ici, m’exhorta Yexi. Xiaoli et les autres doivent être arrivées à la palissade. Si nous ne les suivons pas vite…
— Taiyang ? soufflai-je en prenant son visage en coupe.
Ses pleurs se tarirent devant l’intensité de mon regard, mais son silence était plus effrayant encore que ses cris.
— Nous allons partir, maintenant, d’accord ? Nous allons rentrer à la maison.
— La maison, renifla-t-il.
— Oui. La maison.
C’était une promesse. Même si je n’étais plus tout à fait certaine de l’endroit que ce mot désignait.
Cédant à l’appel de Yexi, je pris le garçon dans mes bras. Ce n’est qu’une fois sur le seuil que je me rendis compte que la nourrice n’avait pas bougé.
— Emeci ? l’appelai-je. Mon invitation était sincère.
La jeune femme ne fit pas attention à moi. Elle était en train de regarder le couteau entre ses doigts d’un air perplexe, presque tendre. Ses mains ne tremblaient plus.
— Il aurait fini par le tuer.
— Quoi ?
— Le Khan. Il n’aurait pas laissé Taiyang vivre très longtemps, n’est-ce pas ?
— Venez avec nous ! Nous sommes sur le point de…
— Je lui dirai que j’ai essayé de me débattre.
— Que…
Mes lèvres s’asséchèrent lorsqu’elle leva l’arme et j’esquissai un geste dans sa direction, mais Yexi me tira brusquement vers lui pour me faire sortir. La porte qui se referma entre nous ne fut pas suffisante pour masquer son cri de douleur.
— Yexi ! protestai-je en me dégageant de son étreinte. J’aurais pu…
Le reste de ma phrase se perdit dans le silence. À présent que nous étions à l’extérieur, je pouvais distinguer ce que la toile de la tente m’avait dissimulé. Une troupe de soldats jurchen approchait à vive allure.
— Cours ! m’ordonna Yexi.
Mon indignation oubliée, je fis comme il l’avait demandé. Serrant Taiyang contre ma hanche, je me hâtai vers le mur d’enceinte, escortée par le groupe de prisonniers qui tentaient vaillamment de repousser un nombre grandissant d’adversaires. Je regrettais de m’être débarrassée de mon armure dans la yourte, mais il était trop tard pour retourner la chercher désormais.
Nous étions presque arrivés à la palissade lorsque je vis les silhouettes de Xiaoli et Hyun-yi émerger d’entre les tentes pour venir à notre secours. Malheureusement, ce fut également le moment où j’aperçus Dorgon parmi les Jurchens, le casque sur la taille et le visage défiguré par une expression furieuse.
— Non, murmurai-je quand son regard trouva le mien.
— Jade ?
Avisant Xiaoli qui venait de nous rejoindre, je lui confiai Taiyang et tirai ma propre épée pour faire face à la tempête meurtrière qu’était Dorgon.
— Les soldats de l’empereur tiennent la palissade ! cria-t-elle à mes oreilles pour se faire entendre malgré le vacarme des combats. Nous devons nous dépêcher !
— Va avec elle, me souffla précipitamment Yexi. Je couvre vos arrières.
Il y avait tant de choses que j’aurais voulu pouvoir lui dire. Tant de mots et de promesses. Les phrases butaient contre mes lèvres comme une tempête sur le point de déferler. Mais nous n’en avions pas le temps. Je devais aller de l’avant. Sortir de cette prison. Garantir la sécurité de Taiyang. Je me contentai donc de hocher la tête en espérant que Yexi comprendrait dans mon regard tout ce que j’avais sur le cœur.
— Reviens-moi, le suppliai-je avant de me mettre à courir derrière ma petite Li.
Cette fois, il n’eut pas le temps de me répondre toujours.
※
Xiaoli et Hyun-yi nous éloignèrent des combats, mais cela ne suffit pas à distancer nos poursuivants. Les respirations hachées que nous percevions derrière nous étaient bien trop proches. Ma gorge me brûlait. Mes poumons étaient sur le point d’éclater. Mais la liberté était là, presque à portée de main. Je pouvais d’ores et déjà entendre le bruit de la bataille qui avait lieu près de la porte tenue par les soldats de l’empereur. Si nous y parvenions à temps, nous avions peut-être une chance de tirer parti du chaos pour nous échapper. Quitter cet endroit pour de bon.
Mon esprit était entièrement focalisé sur cet objectif, sur la petite forme de Taiyang lovée contre Xiaoli à quelques pas devant moi. Je n’avais pas le temps de regarder par-dessus mon épaule pour vérifier si nous avions semé les Jurchens sur nos talons. Tout ce qui comptait était d’avancer. Le plus vite possible. Sans doute est-ce la raison pour laquelle je ne remarquai la silhouette sur ma droite qu’au moment où elle me percuta.
La neige tassée aida à amortir le choc initial, mais le poids de l’homme qui s’écroula sur moi dans l’instant qui suivit me coupa littéralement le souffle. Luttant contre la douleur, je tendis désespérément la main pour essayer de me saisir de l’épée que j’avais perdue dans ma chute. Rien. Il n’y avait rien. L’armure de mon agresseur pressa lourdement contre mes cuisses lorsqu’il se releva à demi pour me faire pivoter sous lui avant de me plaquer de nouveau au sol sans la moindre douceur.
C’était Dorgon.
— Tu mets ma patience à rude épreuve, femme !
Mes doigts se refermèrent enfin sur quelque chose. Ce n’était pas l’arme tant espérée, mais un gros caillou jusque là caché par la neige. Obéissant à mon instinct, je l’empoignai pour le précipiter contre la tempe de mon adversaire qui bascula sur le côté dans un cri.
— Espèce de… rugit-il pendant que je gesticulai dans la neige afin de m’éloigner de lui.
Une bonne moitié de son visage disparaissait désormais derrière un réseau de sillons écarlates. La peur palpita impitoyablement dans mes veines face à sa rage, anéantissant le peu de confiance qu’il me restait encore. Je ne pouvais pas le vaincre. Je n’avais aucune chance de sortir vivante de cet affrontement. Mais alors que je sentais la panique me gagner, mon attention se focalisa sur le cou du prince. Ses chutes successives avaient délogé le cordon qu’il portait sous son armure et je pouvais voir une bourse osciller à son extrémité. Ma bourse. Le sceau de l’empereur.
J’ignore comment la présence de cet objet raviva les braises d’un espoir agonisant, mais elle le fit. Rampant dans la neige, je parvins enfin au niveau de mon épée et l’utilisai comme une canne pour me relever sur des jambes vacillantes. Je n’avais pas encore perdu.
La grimace furieuse sur le visage de mon époux se transforma en sourire amusé lorsqu’il me vit brandir l’arme entre nous. Je pouvais aisément deviner ce à quoi je ressemblais en cet instant. Mes cheveux étaient un amas de nœuds maculés de boue, de neige et de sang. Mes yeux étaient hagards, mes joues creuses. Ma tenue était vieille et rapiécée, peu adaptée à la rigueur du climat et les poignets qui dépassaient de mes manches étaient zébrés de rouge. Je n’avais pas l’air d’une guerrière, non. J’étais un animal aux abois.
S’il pensait que j’étais une proie facile, il était celui qui était dans l’erreur.
— Jade, tenta-t-il d’une voix qu’il espérait peut-être convaincante, dépose ça tout de suite.
— Aucune chance, crachai-je.
Autour de nous, je vis un groupe de soldats se rapprocher, mais Dorgon leur fit signe de ne pas bouger.
— Tu es encerclée, m’avertit-il. Rends les armes ou nous serons forcés de te tuer.
Le son qui s’échappa de mes lèvres quand je bondis vers lui ressemblait presque à un ricanement. Peut-être allais-je mourir. Mais si cela permettait à Xiaoli et Taiyang de s’enfuir, je ne regrettais rien. Dorgon para mes assauts de sa lame, mais il ne riposta pas. Je pouvais voir dans son visage qu’il n’avait pas encore tout à fait abandonné l’idée de me ramener à ma cage comme un chien bien dressé. Jadis, ce comportement aurait exacerbé ma colère, mais je ne trouvai pas cette fois la force de me sentir insultée. Épuisée et sans armure, je savais que le combat s’annonçait inégal. S’il était aux prises avec un sentiment de culpabilité et se refusait à l’acte, c’était son problème, pas le mien.
Poussant mon avantage, je chargeai encore et encore, butant contre l’épée qu’il parvenait toujours à dresser contre la mienne, peu importe où j’attaquais. Mais avec chaque pas, chaque geste de recul, je l’éloignais davantage de Xiaoli et mon fils. C’était tout ce que je pouvais souhaiter.
— Jade !
Yexi. Mon cœur s’emballa dans ma poitrine, mais je ne commis pas l’erreur de tourner la tête vers lui. Un sourire aux lèvres, je feintai sur la gauche avant de pivoter pour attaquer sur la droite, surprenant mon adversaire pour la première fois depuis le début de notre affrontement. La lame le mordit à l’épaule. J’échouai pourtant à transpercer son armure et le seul résultat de mon assaut fut un mouvement maladroit sur le côté qui eut l’inconvénient de me déséquilibrer en même temps.
Dorgon profita de cet instant pour frapper d’un geste ample qui m’arracha l’épée des mains. Puis il m’attrapa par le cou et me souleva à bout de bras sans prêter attention à mes ruades désespérées ni aux coups que je portais à son poignet pour le faire lâcher prise.
— Il suffit !
— Je… soufflai-je en luttant pour mettre pied à terre.
Du coin de l’œil, j’aperçus Yexi en train de se battre avec des dizaines de soldats. Les hommes tombaient sous son épée les uns après les autres et je savais qu’il serait bientôt à mes côtés. Je devais juste tenir tête à Dorgon un peu plus longtemps.
— Je t’ai dit que je n’hésiterais pas à te faire du mal si tu te mettais en travers de mon chemin !
— Je… ne… retournerai… pas… suffoquai-je.
Mon pied toucha enfin le sol et j’y pris immédiatement appui pour envoyer mon genou entre ses cuisses. La cuirasse des Jurchens avait beau être solide, elle avait ses points faibles. Dorgon poussa un cri strident. Ses doigts sur mon cou perdirent du terrain. Saisissant ma chance, je le bousculai de toutes mes forces, mais il parvint à ne pas lâcher prise et m’entraîna à sa suite.
Ce fut son corps, cette fois, qui amortit ma chute. Ma tête buta contre son armure et j’eus le plus grand mal à ne pas pleurer de douleur en sentant la peau de ma joue se lacérer. La proximité avait cependant un avantage. Le sceau de l’empereur était là. Juste devant mes yeux. Déterminée à en finir au plus vite, je refermai les doigts sur la bourse avant d’être bloquée par Dorgon qui s’empara sèchement de mon poignet en grognant.
— Je t’ai dit d’arrêter !
Alors qu’il était sur le point de me repousser, le regard du prince fut brutalement attiré par quelque chose dans mon dos et ses yeux s’écarquillèrent. Sans perdre une seule seconde, il posa les mains sur mes épaules et nous fit basculer dans un chaos de membres entremêlés. Quand le monde arrêta de tourner, je le vis se redresser pour observer l’endroit où nous nous étions tenus un instant auparavant en fronçant les sourcils. Le cordon avait cédé. La bourse était au creux de ma paume. Et, quelle que soit la distraction qui l’avait momentanément accaparé, je savais que l’attention de Dorgon serait bientôt de retour sur moi.
Repliant mes jambes, je tirai le petit couteau que j’avais dissimulé dans ma botte et le plantai dans son aine. Le prince poussa aussitôt un hurlement sinistre et battit en retraite pour se maintenir hors de portée d’une nouvelle attaque. Son geste de recul me dévoila un soldat inconnu à quelques pas de nous, la main refermée sur la hampe d’une lance qu’il était en train d’extraire du sol givré.
Son armure ressemblait à celles des hommes de l’Empereur Chongzhen, mais elle comportait assez de différences pour me faire douter, à commencer par sa couleur blanche. Derrière lui, une cinquantaine de guerriers habillés de la même manière surgirent d’entre les tentes à toute allure. Dorgon poussa un juron et se redressa aussi rapidement que le lui permettait sa jambe blessée. Il semblait m’avoir oubliée pour faire face à cette nouvelle menace et je décidai que je n’allais pas m’attarder pour voir ce qu’il ferait lorsqu’il se souviendrait de moi.
Rampant dans l’autre direction, je poursuivis mon chemin dans la neige jusqu’à retrouver Yexi qui venait de se débarrasser du dernier de ses adversaires.
— Jade ! Est-ce que ça va ? Tu es blessée !
— Je vais bien, je… Je vais bien.
— Taiyang ?
— Il est avec Xiaoli.
Je tournai la tête vers les nouveaux arrivants, l’esprit plein de questions sans réponses. Les Jurchens ne tarderaient pas à revenir avec des renforts, mais je ne pouvais pas décider de la conduite à tenir tant que j’ignorais à qui j’avais affaire.
La solution apparut enfin à moi lorsqu’une silhouette gigantesque se dessina au travers des lignes de lanciers. Elle était vêtue comme les soldats, à l’exception des galons militaires et des épaulières en forme de tigre. Je reconnus son visage au premier regard.
— Générale Qin ! m’exclamai-je d’une voix soulagée.
Qin Liangyu me toisa des pieds à la tête avant d’étudier le carnage qui avait eu lieu entre les tentes. Des neuf hommes qui m’avaient suivie pour sauver Taiyang, il n’en restait plus que deux. Mais le nombre de cadavres jurchens était bien plus impressionnant.
— Je suis si heureuse de vous voir, générale, répétai-je en me détachant de Yexi pour faire un pas vers elle.
C’était la vérité. Mon cœur battait à toute allure et j’étais secoué de sanglots à la pensée que, après deux années effroyables, mon cauchemar était sur le point de prendre fin. Mais le visage sévère de Qin Liangyu ne se détendit pas. Au lieu de répondre à mon sourire timide, elle fit signe à ses hommes qui brandirent tous leur lance dans notre direction pour nous empêcher d’approcher.
Nous étions encerclés.
OceanofPDF.com