Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 26 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 23

 

Le lendemain, le Khan m’invita à assister au serment des prisonniers ramenés des terres tchakhares. Un par un, les chefs de tribus mongols se prosternèrent devant leur nouveau souverain sous l’œil imperturbable de ses officiers dans une immense cour à l’est du palais. Par trois fois, ils s’agenouillèrent sur la terre nue et par neuf fois, ils posèrent leur front sur le sol afin de témoigner publiquement leur allégeance.

C’était la première fois que je voyais quelqu’un accomplir ce geste depuis que j’avais été forcée de le faire moi-même au début de l’été et, étrangement, il ne me paraissait plus aussi humiliant. Cela me faisait penser à quelque chose que le souverain jurchen avait dit avant de reprendre la route ; il se montrait généreux avec ceux qui faisaient preuve de loyauté envers lui. Pour Hong Taiji, ce rituel était un acte de dévouement et non d’asservissement. La cour de Shuntian avait toujours été un nid dangereux d’alliances précaires, mais les choses étaient différentes de ce côté de la frontière. Le Khan ne voulait pas seulement être obéi, il voulait être vénéré. Il voulait être aimé. Et si la foule en liesse que j’avais aperçue la veille en était une indication, il avait atteint son objectif.

Enfermé dans son palais, entouré de conseillers qui mentaient sans scrupules pour s’attirer ses faveurs, Youjian avait-il conscience de la puissance de cet ennemi à sa porte ?

Quelque temps plus tard, ce fut au tour de Yexi d’être adopté parmi les Jurchens. C’était un jour d’automne frais et sec, surplombé d’un ciel bleu qui s’étendait sans le moindre nuage d’un bout à l’autre de l’horizon. Xiaoli et moi passâmes pourtant cette journée dans notre salon à discuter des détails que le représentant du Khan nous avait donnés au sujet du mariage, ainsi qu’à dresser une liste de ce que Hyun-yi pouvait nous procurer pour retourner la situation à notre avantage. Mon cœur brûlait de franchir le seuil de mes appartements pour me rendre auprès de mon compagnon et lui apporter mon soutien. J’étais d’ailleurs certaine que Hong Taiji l’aurait accepté si j’en avais formulé la requête. Mais c’était Yexi lui-même qui, au travers d’un message glissé dans la main de Xiaoli, nous avait priées de ne pas venir.

Du fait de son éducation auprès des moines du monastère de Feilai, Yexi avait toujours considéré les serments comme des paroles sacrées qui engageaient votre honneur jusqu’au jour de votre mort. C’était uniquement pour assurer notre sécurité qu’il s’était résolu à jurer fidélité à un homme qu’il ne comptait en aucun cas servir. À mentir. Je comprenais pourquoi il ne voulait pas de témoin à cette cérémonie. L’idée devait le rendre malade.

En outre, après avoir vu les chefs mongols s’agenouiller devant le Khan, je savais que Yexi serait forcé de se raser le crâne, ne laissant qu’une longue tresse noire dans sa nuque. Au-delà de l’image d’unité que cela créait au sein du peuple jurchen, le geste était également une preuve incontestable d’allégeance pour les réfugiés de l’empire Ming, car il y était considéré comme révoltant pour les hommes de se couper les cheveux. Yexi ne s’était jamais vraiment conformé à cette tradition en raison de son enfance au temple, mais même lui devait voir d’un mauvais œil le fait d’être obligé par ses geôliers de se raser publiquement le crâne.

Xiaoli et moi nous pliâmes donc à sa décision, malgré la tristesse que je ressentais à la pensée de le laisser seul en un moment aussi difficile.

Après les longues années que j’avais passées à Shuntian, je ne me considérais plus comme étant étrangère au froid. Shenjing parvint toutefois à me surprendre de par la rapidité avec laquelle l’automne céda sa place au souffle glacial de l’hiver. Lorsque les premiers flocons tombèrent sur la ville à la fin du mois d’octobre, quelques semaines avant la date qui avait été choisie par le Khan pour mon mariage, je peinais presque à en croire mes yeux. Debout sous une arche de bois peint avec Xiaoli, les épaules drapées d’une cape doublée de fourrure blanche, je ne pouvais que me demander où s’était envolée la chaleur brutale de l’été.

— S’il neige déjà à cette époque de l’année, soufflai-je d’une voix dépitée, j’ai du mal à imaginer ce à quoi l’hiver ressemblera dans quelques mois.

— Quand j’étais petite, ma mère me racontait que dans le nord, la neige pouvait recouvrir les habitations jusqu’aux toits.

— Nous ne survivrions pas longtemps dehors dans des conditions aussi difficiles. Surtout avec un enfant.

— Sans compter qu’il serait facile de nous pister.

— Et que nous ne savons pas si j’obtiendrai réellement ce que le Khan m’a promis.

— Penses-tu qu’il reviendra sur sa parole ?

— Je l’ignore. J’ai essayé de le rencontrer pour m’assurer personnellement que tout se passe comme prévu, mais son envoyé m’a fait comprendre qu’il me verrait le soir du mariage et pas avant.

Je poussai un soupir et reportai mon attention sur l’extérieur. La maison dans laquelle nous avions élu résidence possédait trois pavillons interconnectés, répartis autour d’une vaste cour pavée qui disparaissait désormais sous la neige. Il régnait une atmosphère étrange entre ces murs. Les lieux n’offraient aucun signe de verdure, les domestiques avançaient tête baissée, et les corbeaux qui tournoyaient au-dessus de l’immense stèle près de l’entrée ajoutaient à mon sentiment d’inconfort. Les appartements étaient spacieux, comme le frère du Khan l’avait promis, mais l’impression de richesse s’arrêtait là.

La nappe d’un blanc immaculé, au moins, donnait une certaine beauté à cet endroit austère. Un sourire sur les lèvres, j’observai Xiaoli tendre la main pour attraper les flocons qui dansaient dans le ciel. Ce faisant, mon regard accrocha un éclat orangé sur ses doigts et la prédiction qu’avait faite Hyun-yi dans les steppes me revint en tête avec une force dévastatrice. S’il restait une quelconque trace de la teinture de balsamine lors de la première neige, la personne que nous épouserions serait notre âme sœur. Ce n’était rien de plus qu’une superstition absurde, une histoire racontée pour faire soupirer d’envie les jeunes filles un peu trop naïves, je le savais. Mais quand mes yeux tombèrent sur mes propres mains et découvrirent l’infime croissant de couleur qui ornait encore le bout de certains de mes ongles, je sentis une ombre glaciale se refermer sur mon cœur. Avec mon mariage imminent, le conte avait pris les atours d’une menace.

Désespérée, je pivotai sur les talons à la recherche d’une lame, mais il n’y avait rien entre ces murs qui s’y apparentait de près ou de loin. Je résolus donc de porter les doigts à mes lèvres afin d’arracher moi-même les dernières traces compromettantes de cette prédiction.

— Jade ? s’étonna Xiaoli. Qu’est-ce qui t’arrive ?

— La couleur, répondis-je entre mes dents serrées.

Ma petite Li fronça les sourcils et laissa son regard dériver sur ses propres mains pendant quelques secondes avant d’écarquiller les yeux.

— Ce n’était qu’une histoire pour enfant, tu sais…

— Je m’en doute, mais c’est plus fort que moi.

— Jade ? Xiaoli ?

Je tournai la tête à temps pour voir Hyun-yi surgir à l’angle du couloir. La jeune femme passait plusieurs heures par semaine à nos côtés depuis notre arrivée dans la capitale, si bien que les domestiques avaient fini par l’autoriser à aller et venir à sa guise.

— Hyun-yi ! l’appela Xiaoli avec un grand sourire.

— Désolée du retard, je n’ai pas pu m’éloigner de l’infirmerie, aujourd’hui. La vague de froid pousse les gens à venir chercher des remèdes aux moindres maux.

— Ne t’en fais pas pour ça. As-tu réussi à te procurer ce que Jade a demandé ?

— Non, je… hésita-t-elle d’un air gêné. Il me manque encore quelques ingrédients. Mais tout sera prêt à temps, vous avez ma promesse.

— Merci, soufflai-je en ramenant mon attention vers la cour enneigée.

— Ce n’est pas tout. J’ai retrouvé la trace de votre compagnon. Le soldat, Wu Sangui.

Je relevai brusquement les yeux, frappée de surprise. Xiaoli faisait confiance à Hyun-yi et j’avais moi-même le sentiment que la jeune femme essayait sincèrement de nous aider, mais nous ne lui avions pas révélé nos projets pour autant. Je ne voulais pas la mettre en danger en l’impliquant dans nos affaires. Croisant mon regard, Xiaoli secoua doucement la tête pour m’indiquer qu’elle n’en savait pas plus que moi.

— C’était une coïncidence, expliqua rapidement la jeune femme. Les prisonniers sont généralement affectés à des travaux forcés dans toute la ville. Il y a quelques jours, un homme répondant au nom de Wu Sangui a essayé de s’échapper en incitant les autres détenus à se rebeller.

— Est-ce que…

— Non. Ils ont échoué. Mais la bataille a été sanglante, et Asitan et moi avons été appelés en renfort pour soigner les soldats.

— Et Sangui ?

— Le Khan a exigé que ses blessures soient pansées au même titre que celles des Jurchens. J’ai supposé qu’il agissait ainsi parce que c’était un otage de valeur.

— Son oncle est l’un des généraux du Fils du Ciel, confirmai-je.

J’avais espéré que Sangui trouverait un moyen de se rendre utile, de feindre la loyauté, mais le jeune homme était aussi têtu qu’une mule. Comment pourrions-nous le tirer d’affaire s’il était enfermé dans les cachots ? Comment pourrions-nous mettre nos projets à exécution s’il était sous la garde constante de centaines de soldats ? Rien de tout cela n’avait d’importance, au fond. Nous ne pouvions pas partir de Shenjing sans Taiyang et cet aspect-là de nos plans ne se déroulait pas de la façon dont nous l’avions prévue non plus.

Yexi avait fini par apprendre que notre fils vivait au palais avec sa nourrice, dans un pavillon voisin de celui où résidait le Khan. Il avait même essayé de s’en approcher. Malheureusement, on l’avait arrêté bien avant qu’il puisse atteindre l’édifice. Le palais était bien gardé et les appartements de Taiyang étaient isolés afin d’empêcher toute tentative d’infiltration par les toits. Xiaoli et Hyun-yi s’étaient également efforcées de trouver une excuse pour être admises à l’intérieur, mais on leur avait refusé l’accès. Le Khan n’avait négligé aucune précaution.

Les croassements sinistres des corbeaux dans la cour me tirèrent de mes réflexions tout aussi lugubres.

— Je ne sais pas comment les Jurchens peuvent supporter ce bruit, se plaignit Xiaoli en frémissant. Il me fait froid dans le dos.

— On s’y habitue, avec le temps, lui répondit Hyun-yi avec un clin d’œil complice. C’est à peine si je les entends, désormais. Je suis prête à parier que ça sera pareil pour toi d’ici quelques mois.

— Peut-être bien, concéda ma compagne en soupirant. Est-ce que… Est-ce que tu es heureuse ici ?

Je fis un geste pour lui dire de procéder avec prudence, mais ma petite Li m’adressa un regard serein et je sentis l’inquiétude refluer. Xiaoli n’était pas naïve ; elle savait qu’il était encore trop tôt pour révéler nos projets de fuite à Hyun-yi.

— Heureuse ? répéta la jeune femme d’un air confus.

— À Shenjing. Ton pays ne te manque-t-il pas ?

L’espoir ténu qui vibrait dans la voix de ma petite Li faisait naitre en moi l’envie farouche de la protéger. Mais ce n’était pas ce qu’elle attendait de moi. Xiaoli n’était plus une enfant. Consciente que la discussion était en train de prendre une tournure qui ne me regardait pas, je posai brièvement la main sur le bras de mon amie en souriant et inventai une excuse pour les laisser à leur conversation.

※

Le jour de mon second mariage, je fus tirée du sommeil fort tard avec une boule affreuse dans l’estomac. L’espace d’un instant, je cédai à un réflexe puéril en rabattant les couvertures sur mon visage pour me protéger de la vérité. Comme si ces quelques secondes avaient le pouvoir de changer quoi que ce soit à l’ombre qui planait sur mes épaules.

Mais c’était un espoir vain et je le savais. Au lieu de persévérer dans mon déni plus longtemps, je parvins à m’extirper du lit pour rejoindre la salle de bain où Xiaoli était en train de chauffer l’eau pour ma toilette. À la vue de la bassine et de la robe rouge étendue à côté du paravent, je fus assaillie par le souvenir d’une autre matinée qui avait bouleversé ma vie. Un son étranglé s’échappa de ma gorge et ma petite Li releva la tête, le regard triste.

— Souhaites-tu sauter cette étape ? demanda-t-elle en désignant les nuées de vapeur qui s’élevaient du bac.

— Non. Si je pars au combat ce soir, alors je dois m’armer en conséquence.

Ce mariage était un champ de bataille et mon apparence était ma cuirasse.

Il avait été décidé que mon fiancé viendrait me chercher exactement deux heures avant le coucher du soleil afin de m’emmener dans mon nouveau lieu de résidence. C’était, selon les oracles, l’heure la plus propice pour s’assurer un mariage fécond. Peu m’importait. Il n’était pas question que je laisse le Khan me toucher de cette façon.

Assise dans l’eau chaude, je focalisai mon attention sur les battements de mon cœur. Lentement, j’expirai tout l’air de mes poumons puis me figeai pendant deux ou trois secondes avant de prendre une nouvelle inspiration. Après quelques itérations, je sentis mes pensées s’ordonner en dossiers bien rangés qu’il devenait plus facile de trier. La question de notre survie dans les steppes en plein hiver était cruciale, mais elle pouvait attendre quelques jours. Celle de coordonner nos actions avec Yexi, Sangui et Hyun-yi était sans doute plus inquiétante, car je n’étais pas certaine de la fréquence à laquelle je pourrais leur envoyer des messages une fois dans le gynécée du Khan.

Le plus urgent, toutefois, était indéniablement le problème posé par mon mariage.

Tout en me lavant à l’aide d’un pain de savon au parfum épicé, je pris mentalement note de tout ce que je pouvais utiliser dans les négociations à venir. Ainsi que de ce que j’étais prête à faire si elles n’aboutissaient pas.

— Tu as fini ? m’appela Xiaoli de l’autre côté du paravent.

— Presque…

J’inhalai une dernière bouffée d’air humide et plongeai dans l’eau pour me débarrasser des traces de savon. Ma petite Li était assise sur le fauteuil lorsque je la rejoignis, les jambes croisées sous elle dans une position qui dévoilait son pantalon jusqu’à la taille. Jere avait dépêché une foule de femmes de chambre pour nous aider, mais je les avais renvoyées. Je voulais retarder le plus longtemps possible l’instant où Xiaoli et moi devrions abandonner notre solitude pour revêtir nos masques d’intrigantes. Côte à côte, nous piochâmes dans les plateaux de viande séchée en discutant du froid et de la nourriture insipide de ces régions. Je n’étais apparemment pas la seule personne à refuser de regarder la vérité en face.

— Madame Oh se retournerait dans sa tombe si elle pouvait te voir ainsi, lançai-je avec un coup d’œil à sa posture.

— Elle aurait certainement tout un tas de commentaires à propos de ce que tu t’apprêtes à faire, également.

— Je ne te contredirai pas à ce sujet. Est-ce que Hyun-yi t’a fourni ce que j’avais demandé ?

Xiaoli fouilla dans son sac et en tira une pochette brodée qu’elle me tendit en fronçant les sourcils.

— Es-tu sûre de toi ? Elle a dit que de telles concentrations pouvaient être vraiment dangereuses.

— C’est une solution de secours. Elle t’a donné l’antidote ?

— Pas un antidote, non, répondit sobrement ma petite Li en sortant un nouveau flacon de sa besace. Il n’existe aucun antidote. Mais elle m’a expliqué que ce mélange-ci pourrait contrer les effets au moins pour un temps.

Pour un temps. C’était loin d’être idéal, mais je devrais m’en contenter. Je glissai la fiole dans la pochette et fis passer le cordon autour de mon cou. Mes doigts tremblaient. À présent que ce jour était arrivé, je ne pouvais m’empêcher de me sentir ridiculement petite. Un misérable caillou cherchant à déloger de sa route un chariot aussi gros qu’une maison. Mon cœur se remit à battre à toute allure dans ma poitrine et je fus prise d’une envie impérieuse de voir Yexi. Je voulais profiter de sa force et de son calme. Je voulais trouver du réconfort dans un endroit où je savais que je serais acceptée, quoi qu’il arrive. Mais ce désir était si égoïste qu’il me fit frémir de dégout. Comment aurais-je pu lui demander d’être témoin de mon mariage avec un autre homme ?

Secouant la tête pour reprendre le contrôle de mes pensées, je me livrai à nouveau à l’exercice respiratoire qui m’avait calmée dans le bain.

— Est-ce que tu vas bien ? souffla Xiaoli en posant une main sur mon épaule.

— Bien est sans doute un mensonge, admis-je. Mais je tiendrai le coup.

— J’ai confiance en toi.

Détendue par sa présence, je me laissai aller contre son épaule et fermai les yeux. Nous restâmes ainsi un long moment, sans bouger, à profiter de ces précieux instants de calme. Mais il fallut bientôt se remettre à la tâche et enfiler la tenue carmin qui patientait encore sur le paravent. La robe était différente de celle que j’avais portée pour mon premier mariage, mais elle présentait malgré tout de nombreuses similitudes, depuis sa couleur aux rangées de bijoux arrangés sur ma poitrine.

— Qui aurait cru que nous nous retrouverions dans cette situation exacte, des années plus tard ? fis-je en haussant les sourcils devant mon reflet.

— Ne plaisante pas avec ces choses-là.

— Si tu me retires la seule joie qui me reste…

Elle me donna un petit coup de son peigne en ivoire avant de le glisser dans mes boucles blondes. Les femmes de l’empire Ming coiffaient leurs cheveux en chignons complexes, embellis de broches et de chapelets de perles qui dansaient contre leur nuque à chaque mouvement de la tête. À Shenjing, les Jurchens semblaient préférer les tresses serrées qui dessinaient des lignes sur leur crâne avant de tomber librement sur leurs épaules. Mais Xiaoli choisit de nouer mes cheveux dans une natte unique qui encerclait mon front, semblable à la coiffure que j’avais vu Hyun-yi porter à de nombreuses reprises. Elle y glissa des rubans rouges agrémentés de perles pendant que j’ajoutai un peu de couleur sur mes lèvres.

Nous avions presque terminé lorsque l’écho d’une troupe nous parvint de l’autre côté des murs. L’après-midi s’était-il envolé si vite ?

— Je vais aller les accueillir, déclara Xiaoli en laissant brièvement sa main courir sur mon épaule.

Je restai immobile, le regard sévère rivé à ma réflexion comme pour m’exhorter au courage et me rappeler que tout se passerait bien. Le Khan était fort amoureux de sa première épouse, Jere, et l’enfant qu’elle venait de lui donner le comblait de bonheur. Il avait tout à gagner en écoutant ma proposition. Ce mariage n’était rien d’autre qu’une alliance politique.

Je n’avais rien à craindre.

— Bienvenue, gr…

Xiaoli s’étrangla et je relevai brusquement la tête. Depuis ma position près de la salle d’eau, je pouvais voir la silhouette de ma petite Li à contre-jour, face à un groupe de plusieurs Jurchens.

— Xiaoli ?

— Jade…

Cédant à mon angoisse, je traversai le salon à grands pas pour la rejoindre sur le pas de la porte et découvrir, enfin, ce qui l’avait bouleversée au point de lui en voler la voix.

Le Khan et six de ses frères se tenaient dans la cour devant mes appartements, couverts de tissus luxueux et accompagnés de serviteurs tout aussi richement parés. Mais ce n’était pas Hong Taiji qui était au centre du groupe, la main sur les rênes d’une jument noire, vêtu des habits traditionnels du marié et me dévisageant avec une expression satisfaite.

C’était Dorgon.

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