Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 32 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 29

 

 

La première chose que j’aperçus en ouvrant les yeux fut le visage furieux de Dorgon à un cheveu du mien.

— Jade ? gronda-t-il. Où est-il passé ?

Il me fallut plusieurs secondes pour comprendre ce qu’il venait de dire et me rappeler pourquoi j’étais allongée sur le sol de sa yourte, les tempes déchirées par une douleur aiguë.

— Jade ! insista le Jurchen.

— Sangui… commençai-je d’une voix faible. Je… Je me suis débattue… Je ne sais pas, je… Je voulais…

J’esquissai un geste pour me redresser, mais le monde se mit aussitôt à tournoyer à toute vitesse. La lumière des lanternes se brouilla devant mes yeux, au même rythme que la toile de la tente et les sourcils froncés de l’homme que j’avais dû épouser. Combattant le vertige, je fis un nouvel essai en grognant et parvins cette fois à m’adosser contre le bureau, assistée par Dorgon qui glissa un bras sous mes épaules pour m’empêcher de basculer.

— Reste éveillée, m’ordonna-t-il d’une voix autoritaire. Je reviens tout de suite.

Après son départ, la pièce retomba dans un silence confus, perturbé uniquement par le sifflement du vent qui s’infiltrait dans l’habitacle au travers d’une déchirure dans la toile. Une fissure presque aussi longue qu’un homme. Comme un trou béant dans la nuit. Était-ce ma faute ? Je me rappelais être entrée dans la tente afin d’aider Sangui à s’échapper, mais les détails disparaissaient derrière une brume opaque. La carte. J’avais trouvé une carte. Et Sangui… Oui, il m’avait frappée. Assommée. Pour quelqu’un qui avait paru hésiter, le jeune homme avait fait preuve d’une force considérable.

Je fis un geste pour me lever avant de renoncer quand mon corps refusa de suivre le mouvement. Je pouvais entendre Dorgon aboyer des ordres à l’extérieur, mais je ne parvenais pas à me concentrer suffisamment pour comprendre leur signification.

— Jade.

Dorgon était devant moi à présent. Je ne l’avais pas vu revenir. Quelqu’un avait également rajouté des bûches dans l’âtre pour chauffer de l’eau. M’étais-je donc assoupie ? Je secouai la tête pour m’inciter à réagir, mais le mouvement provoqua une nouvelle vague de douleur qui me fit gémir.

— Jade, regarde-moi, ordonna mon époux avant de tourner son attention vers mon crâne. Le prisonnier a fait ça ?

Je n’étais pas certaine de savoir ce qu’il voulait dire, aussi portai-je la main à tempe. Mes doigts revinrent tachés de sang. Le coup. Sangui.

— Je souhaitais juste voir ses blessures, soufflai-je. Je voulais faire quelque chose pour lui. Mais il s’est jeté sur moi et j’ai juste… J’ai essayé de me défendre, mais il était trop fort.

— Il était attaché.

— Il m’a supplié. Il avait l’air de souffrir et les gardes étaient juste dehors… Je voulais juste le soulager quelques instants. Je ne pensais pas qu’il… Qu’il tenterait…

— Les gardes ont expliqué que tu étais venue me dire quelque chose.

— Oui, je… je…

Nous avions songé à une raison. Cela faisait partie du plan. Mais j’avais beau réfléchir, j’étais incapable de m’en souvenir. Dorgon poussa un soupir las et se leva pour récupérer le récipient au-dessus des bûches. Ses gestes étaient presque doux lorsqu’il porta un chiffon humide à ma tempe afin de nettoyer ma blessure.

— Ne bouge pas, gronda-t-il lorsque je sursautai. Ce n’est pas aussi profond que ça en a l’air. C’est juste un endroit qui saigne beaucoup.

— Hmm…

— Le guérisseur ne devrait pas tarder.

— Hmm….

— Jade !

Je dus cligner plusieurs fois des yeux pour que le visage de Dorgon réapparaisse devant moi. Entre ses épaules larges qui me coupaient du vent froid et le mouvement lancinant du tissu sur ma peau, j’avais de plus en plus de mal à rester éveillée. Mes paupières étaient lourdes. Si lourdes. Et la fatigue était telle qu’elle neutralisait la douleur. N’était-ce pas une bonne chose ? N’avais-je pas mérité un peu de repos ?

— Tu ne dois pas t’endormir.

— Pour… Pourquoi ?

— Les blessures à la tête peuvent avoir des répercussions assez graves. Je préférerais que nous attendions le guérisseur avant de te déclarer hors de danger.

J’acquiesçai doucement, mais j’étais déjà en train d’abandonner la bataille, les yeux fermés, prête à embrasser un monde imaginaire où je n’étais pas prisonnière d’une armée s’apprêtant à marcher contre mon pays d’adoption. Les doigts de Dorgon se refermèrent avec fermeté sur mon menton. Contrariée, je tentai de dégager son bras d’un coup de poing, mais mon assaut désespéré ne causa qu’un éclat de rire.

— Je vois que tu n’as pas perdu ton esprit combatif, au moins. Raconte-moi ce qui s’est passé encore une fois.

Je fis comme il me l’avait demandé. Mes mots étaient hésitants, mais je pris soin de m’en tenir aux faits. J’étais venue ici pour lui parler. Sangui m’avait supplié de le libérer quelques instants et j’avais cédé à ses requêtes. Il m’avait attaquée. Je ne me souvenais plus du reste.

— Et la clé ?

— La clé ?

— Où as-tu trouvé la clé ?

— Sur… répondis-je en fronçant les sourcils. Sur le bureau. Je crois.

Son regard plein de suspicion s’attarda un moment sur les documents éparpillés et je priai pour que le désordre puisse être attribué à Sangui. Le jeune homme avait prouvé à maintes reprises qu’il était instable. Qu’il n’attendait qu’une occasion pour s’enfuir, peu importe les risques pour sa vie ou celle des gens qui l’entouraient.

— Je… commençai-je en me redressant.

— Ne bouge pas.

Pendant un court instant, j’aurais pu jurer qu’il était sur le point d’ajouter autre chose. Mais l’arrivée du guérisseur mit fin à son hésitation.

— Prince Rui ?

— Ici, Asitan. Elle est réveillée.

Dorgon s’éloigna de moi pour laisser la place au visage ridé du médecin jurchen.

— L’avez-vous rattrapé ? demandai-je d’une voix faible en suivant mon époux du regard. Sangui. L’avez-vous rattrapé ?

— Mes hommes sont à sa recherche. Nous le rattraperons bien assez vite.

※

Ils ne le rattrapèrent pas. Cette nuit-là, Wu Sangui se fondit dans l’obscurité et parvint à se frayer un chemin vers la liberté. Aucune sentinelle ne l’avait même vu s’éloigner du camp. Tout reposait sur lui désormais. La seule chose que je pouvais faire était d’espérer qu’il atteindrait l’autre côté des montagnes en vie, malgré ses blessures et les températures extrêmes. Il devait à tout prix convaincre le gouverneur Yuan Chonghuan d’envoyer son armée à l’ouest, faute de quoi le Khan aurait la voie libre jusqu’à Shuntian.

Yexi était déjà de retour devant ma tente lorsque Dorgon m’y raccompagna, un bras possessif autour de ma taille. J’eus le plus grand mal à ne pas sourire en l’entendant offrir ses services pour capturer le fugitif d’une voix forte. L’inquiétude dans son regard était pourtant sincère. Yexi comprenait peut-être l’importance de ce que nous venions de faire, mais il n’appréciait pas du tout le rôle que j’avais dû y jouer.

Une fois à l’intérieur de la yourte, je restai longuement à contempler les silhouettes de Taiyang, Xiaoli, Hyun-yi et Emeci, tassés les uns contre les autres dans le sommeil. La tentation de fuir à mon tour était forte. Yexi serait-il capable de nous sortir du campement de la même façon que Sangui ? Peut-être. Mais comment nous débarrasserions-nous de l’escorte de Taiyang sans attirer l’attention ? Et que ferais-je quand le Khan lancerait son armée derrière nous ? Il ne laisserait pas le prétendu héritier lui échapper aussi facilement.

Mettre ma vie en jeu ne m’avait jamais empêché de passer à l’action. Risquer celle de mon fils, en revanche, me paralysait.

Ma tête tournait encore lorsque je m’allongeai sous les couvertures, puis Taiyang vint se blottir contre moi et toute sensation de malaise se dissipa aussitôt. Je serrai sa silhouette contre mon ventre en caressant tendrement ses cheveux. Je pouvais le sauver. Je pouvais nous arracher aux Jurchens. Il me fallait simplement procéder par étape. Et la première étape était de me débarrasser des soldats qui escortaient mon fils jour et nuit.

Les fortifications entourant le campement devinrent de plus en plus hautes et de plus en plus épaisses au fur et à mesure que nous nous rapprochions des terres de l’empire Ming. La veille de notre arrivée devant la grande muraille, ce fut un véritable mur de rondins protégé par des hommes en armure complète qui nous accueillit après une chevauchée éreintante de plus de dix heures.

Ce soir-là, un soldat vint me chercher pour m’indiquer que le Khan souhaitait me voir. Puisqu’il s’agissait d’une invitation officielle, je pris soin de me préparer aussi bien que je le pouvais au vu de nos conditions de vie et demandai à Xiaoli de m’accompagner, après avoir embrassé le front de Taiyang qui jouait silencieusement aux côtés de sa nourrice.

— Ce sera bientôt fini, murmurai-je en français dans ses boucles. Je te le promets.

La tente où le Khan me reçut n’était pas l’immense et majestueuse yourte dans laquelle j’avais été forcée de prêter serment des mois plus tôt. C’était un abri de dimension plus réduite, propre à être emporté dans une campagne militaire, mais toutefois bien plus vaste que l’endroit où je dormais chaque nuit. À l’instar des quartiers de Dorgon, les meubles étaient tous recouverts de fourrures et de tissus pour dissimuler leur fragilité. La réunion quotidienne entre le Khan et ses commandants s’était finie depuis peu et je pouvais encore voir les traces du repas qu’ils avaient partagé ; plateaux de viande à moitié dévorés et gobelets vides en attente d’être nettoyés. Il ne restait pourtant plus dans la pièce que Dorgon et le Khan lui-même, assis sur une pile de coussins, la main sur une longue pipe.

— Grand Khan, le saluai-je en m’inclinant devant lui.

— Te voilà enfin, Jade. Joins-toi à nous, nous avons à discuter.

— Je vous remercie de votre invitation.

— Demain, nous attaquons l’empire.

— Oh.

Ce n’était pas exactement une surprise, mais je n’avais pas imaginé qu’il aborderait le sujet de façon aussi directe.

— Si la chance est de notre côté, nous arracherons la victoire aux soldats de l’usurpateur et nous pourrons continuer notre route vers la capitale afin de confier le trône à la personne qui aurait dû l’occuper depuis le début.

— Le ciel vous écoute.

— Votre présence dans la bataille à venir sera une démonstration de force, un gage de la mission que nous avons entrepris pour rétablir le mandat divin.

— Je vous ai par maintes fois promis mon soutien, Grand Khan. Je me tiendrai à vos côtés si vous le jugez nécessaire. C’est juste…

Le visage de Hong Taiji se tendit et je m’empressai de continuer avant qu’il ne puisse imaginer que j’étais en train de revenir sur ma parole.

— Je m’inquiète simplement pour mon fils. Ce n’est qu’un enfant. S’il se passe quelque chose, demain…

— Vous serez sous la protection de mes meilleurs hommes.

— Vos meilleurs hommes seraient mieux employés à combattre vos ennemis qu’à me protéger, Grand Khan.

— Qu’êtes-vous en train de me dire ?

— Si je dois me tenir à vos côtés à la tête de votre armée, je ne veux pas être réduite au statut d’ornement.

— Vous voulez vous battre ?

— Je veux défendre la vie des miens par tous les moyens possibles. Me battre, si c’est nécessaire.

Le Khan me dévisagea d’un air choqué pendant plusieurs secondes, puis il éclata de rire et acquiesça sans plus de cérémonie. Il m’avait déjà vue à l’œuvre avec une épée ; il devait savoir que je n’étais pas capable de changer le cours de la guerre à moi seule. Même Dorgon, malgré les doutes qu’il nourrissait envers moi, ne semblait pas penser que je représentais le moindre danger. Ils avaient probablement raison. Mais cela ne m’empêcherait pas de prendre mes précautions. Je n’avais aucune idée de ce à quoi ressemblerait la bataille, le lendemain, ni même s’il y aurait une bataille. Je ne savais pas si Wu Sangui avait réussi à prévenir le gouverneur Yuan à temps ni si ce dernier l’avait cru.

La seule chose dont j’étais certaine était que si l’occasion se présentait de fausser compagnie aux Jurchens, je devais être prête.

Je n’aurais peut-être pas de seconde chance.

 

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