Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 12
Quatre mois.
C’était l’estimation du temps que j’aurais à rester enfermée entre ces murs si j’acceptais la proposition du gouverneur Yuan. Quatre mois à m’inquiéter jour après jour du destin de Taiyang sans pouvoir faire quoi que ce soit pour lui venir en aide. J’aurais aimé pouvoir faire la sourde oreille et reprendre la route sans perdre la moindre seconde, mais Yuan Chonghuan avait raison. Nos chances de réussites augmentaient considérablement si le Khan envoyait une partie de son armée dans les steppes.
La vie de mon fils et celle de mon compagnon étaient en jeu. Je ne pouvais pas me permettre de me montrer impulsive.
— Je vous remercie, saluai-je notre guide en le suivant dans les couloirs sombres à la fin de mon entretien avec les officiers de Ningyuan. Cet endroit est un labyrinthe.
Je dus lever la tête à m’en tordre le cou pour distinguer son expression dans l’obscurité. L’homme était un véritable géant.
— Ne vous inquiétez pas. Vous finirez par vous y habituer. Je suis à votre disposition si vous avez besoin de quoi que ce soit. Mon nom est Man Gui.
— Je vous remercie, Man Gui. On m’appelle Jade.
— Je sais qui vous êtes. J’accompagnais le gouverneur Yuan lors du sacre du Fils du Ciel. Nous nous sommes déjà rencontrés.
— Oh, je… Je suis désolée.
Je battis plusieurs fois des paupières, étudiant ses traits durs et la largeur surprenante de ses épaules. À présent qu’il me l’avait fait remarquer, je me souvenais en effet avoir croisé sa route quelques mois plus tôt au palais.
— Je ne voulais pas vous manquer de respect, ajoutai-je en voyant qu’il ne disait rien.
— Nous sommes arrivés.
Xiaoli me dépassa pour ouvrir la porte d’une vaste suite aux murs gris. Les meubles étaient rustiques, mais la lumière des lampes à huile donnait à la pièce principale une atmosphère feutrée, bien plus agréable que les couloirs que nous venions de traverser.
— Vous avez une réserve d’eau personnelle dans la remise. Si vous en désirez davantage, nous ferons fondre de la neige pour vous. Les vivres, en revanche, sont rationnés avec attention. Les repas sont servis au lever et au coucher du soleil dans la grande salle.
— Je comprends, assurai-je, même si ce n’était pas tout à fait vrai.
Je n’avais jamais vécu dans une cité où il était impossible d’acheter des provisions même en disposant de l’argent nécessaire. Il ne restait plus rien des boutiques et établissements qui avaient autrefois fait de Ningyuan une ville florissante et un carrefour du commerce.
— Vos hommes seront nourris à la même enseigne que nos troupes, continua Man Gui. Nous attendons en retour qu’ils prennent part à l’organisation de nos défenses, tant que vous demeurez parmi nous bien sûr.
Son regard s’adoucit quelque peu devant mon expression perdue et ses lèvres s’étirèrent dans un sourire qui lui donna l’air moins effrayant.
— Je suis sincèrement désolé. Nous ne pouvons rien vous offrir de mieux.
— Je vous suis reconnaissante. J’ai conscience que notre présence consomme des ressources qui sont déjà dangereusement maigres.
— N’hésitez pas à faire appel à moi si vous avez besoin d’aide.
Man Gui me salua poliment avant de se retirer, me laissant seule en compagnie de Yexi et Xiaoli. La nuit était tombée depuis plusieurs heures et j’avais de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts, mais l’heure n’était pas encore venue de s’abandonner au sommeil.
— Qu’en pensez-vous ? fis-je en invitant mes compagnons à me rejoindre sur le modeste fauteuil.
— Allons-nous vraiment attendre ici pendant quatre mois ? demanda Xiaoli.
— J’aimerais avoir une autre solution, mais…
— Si l’armée du Khan quitte Shenjing, il devrait être plus facile de faire sortir Taiyang, déclara Yexi. Une partie des gardes restera pour assurer la défense de la cité, bien sûr, mais nous aurons beaucoup plus de chances de réussir à passer inaperçus.
— Si nous prenons cette décision, m’avertit Xiaoli, nous ne pourrons plus revenir en arrière.
J’en avais conscience. Et cela signifiait également que je ne pourrais plus sortir de la citadelle pendant des mois. Il aurait été naïf de croire que les Jurchens ne disposaient pas de leurs propres espions à Ningyuan. Mon arrivée dans le nord ne resterait pas un secret bien longtemps et si le Khan apprenait que j’avais établi mes quartiers à Ningyuan, il était probable qu’il modifie ses habitudes et renforce la sécurité autour de son précieux otage. Non. Le gouverneur Yuan avait été formel. Le seul moyen pour notre plan de fonctionner était de convaincre les espions que je m’étais présentée dans la forteresse pour réquisitionner une armée, mais que les officiers s’étaient opposés à ma requête.
Et quelle meilleure façon de s’assurer qu’ils colportent cette rumeur que de les laisser voir mon escorte repartir les mains vides ?
Wanglin et quelques soldats d’élite resteraient à nos côtés pour aider Yexi à s’introduire dans la capitale jurchen l’heure venue, mais les cinq cents hommes qui nous avaient accompagnés devraient rentrer à Shuntian le plus tôt possible.
— Je déteste l’idée d’attendre ici pendant quatre mois, repris-je en dévisageant mes compagnons l’un après l’autre, mais avons-nous vraiment le choix ? S’il existe un moyen de sauver Taiyang sans le mettre en danger… Nous devons faire ce qui est le mieux pour lui.
— Penses-tu que les espions de Ningyuan parviendront à localiser l’endroit où le Khan le garde prisonnier ?
— Je pense que les Jurchens ont tout à gagner à l’exposer au grand jour, le plus souvent possible. Sans les rumeurs qui naitront de ces processions, Taiyang n’a aucune valeur pour eux. Ils ne l’enfermeront pas dans un lieu secret.
Le Khan n’avait que faire de la discrétion. Il voudrait que le monde entier apprenne qu’il avait la garde d’un prétendant au trône de l’empire Ming.
※
Quelque temps plus tard, par un matin d’avril, je quittai mes quartiers avant même l’aube, la tête couverte d’une capuche pour dissimuler mes cheveux blonds. Xiaoli dormait encore dans l’une des chambres attachées à ma suite et Yexi était sorti s’entraîner.
Parcourant les couloirs humides, les mains serrées sur ma besace, je fis de mon mieux pour me cacher dans l’ombre jusqu’à trouver le bureau de Wu Sangui. Le jeune homme était penché sur une quantité astronomique de papiers à la lumière d’une bougie presque entièrement consommée, signe qu’il était probablement resté à travailler toute la nuit.
— Conseillère ? s’étonna-t-il en me voyant entrer dans la pièce d’un pas hésitant. Que faites-vous debout à cette heure-ci ? Avez-vous besoin de quelque chose ?
— Oui, je… Je souhaiterais savoir où je pouvais trouver de l’encens.
— De l’encens ? Attendez, je dois en avoir au milieu de toutes ces affaires… Ah, ici.
— Ainsi que de la nourriture.
— Les rations du matin devraient être servies au lever du soleil.
— N’est-il pas possible de recevoir la mienne dès maintenant ? J’en ai besoin pour… pour…
Wu Sangui fronça les sourcils, étudia brièvement l’encens avant de tourner son regard vers moi et l’objet que je tenais serré contre ma poitrine. Lorsqu’il sembla faire le lien entre les différents éléments, son visage se détendit dans une expression indulgente.
— Venez avec moi.
Le cœur un peu plus léger, je m’engageai à sa suite. Nous traversâmes des couloirs identiques en tout point et coupâmes à travers des jardins envahis par une végétation basse et rabougrie. Tout ici respirait l’usure, l’abandon. Une ville depuis longtemps perdue à la guerre.
— Quel âge avez-vous ? demandai-je finalement en adressant un sourire à mon guide.
— Dix-sept ans.
— Vous êtes bien jeune pour un poste si dangereux.
— Je travaille avec mon oncle depuis mes quatorze ans, répliqua-t-il dans un éclat de rire. C’est un excellent professeur. Et nous sommes en sécurité entre les murs de Ningyuan. Peut-être trop.
— Trop ?
— Pour être honnête, cela fait des mois que je demande à mon oncle de m’envoyer sur le terrain… Je souhaiterais faire quelque chose de plus utile à l’empire que de trier le courrier. Mais le général Zu a toujours refusé.
Je ne pus m’empêcher de le dévisager avec un mélange de curiosité et d’admiration. J’avais du mal à concevoir que l’on puisse désirer faire partie des troupes que je voyais de loin revenir à la citadelle, affamées par le manque de vivres sur les chemins ou blessées au cours d’escarmouches avec l’ennemi.
— Nous y sommes presque, déclara soudain Sangui en me faisant signe de rester silencieuse. Attendez-moi ici.
Dos au mur, je me fis la plus petite possible et l’observai disparaitre à l’angle du couloir. Si j’en croyais les odeurs alléchantes et la chaleur diffuse de l’air, nous étions tout près des cuisines.
Il ne s’était pas écoulé plus de quelques minutes lorsque le jeune homme réapparut avec un plateau chargé d’un bol de riz fumant, d’une assiette de racines bouillies et d’une bougie à peine entamée.
— C’est tout ce que j’ai réussi à prendre, m’avoua-t-il en me tendant son maigre butin. La nourriture préparée pour la table du gouverneur est un peu moins frugale, mais je pense que sa disparition ne passerait pas inaperçue.
— Oh, vous… vous l’avez… Vous n’auriez pas dû…
— J’ai perdu ma mère il y a quelques années, fit-il avec un sourire triste. Je comprends.
— Merci.
— Vous trouverez les anciens quartiers des eunuques au bout de ce couloir. Personne ne vous y dérangera.
Quelques minutes à peine plus tard, je parvins devant une série de portes fermées. Le sol couvert de poussière était la preuve que personne n’était venu ici depuis longtemps, ce qui était pour le mieux. Ce que je m’apprêtais à faire était trop personnel, trop privé pour être partagé avec autrui.
Quatre années.
Le cœur lourd, je poussai les portes les unes après les autres jusqu’à en trouver une qui n’était pas verrouillée. La pièce était glaciale, mais cela ne me dérangeait pas. Je n’avais nul besoin de confort. Après avoir disposé la nourriture et la bougie sur l’estrade qui avait jadis tenu lieu de lit, je déballai la tablette funéraire de mon époux avec des gestes délicats pour l’ajouter à mon autel improvisé et m’agenouillai dans un bruissement de tissus.
Quatre années, à présent, qu’il m’avait dit au revoir pour disparaitre à jamais dans les rues de Shuntian. Quatre années depuis cet instant où la porte s’était refermée sur lui en me volant un morceau de mon âme. Mon regard s’attarda sur les caractères gravés dans le bois poli. Shen Ruoyan. La peinture dorée avait commencé à s’effacer, mais le nom était toujours clairement lisible.
— J’ai manqué notre rendez-vous, l’année dernière, murmurai-je en allumant un bâton d’encens. J’espère que tu ne m’en veux pas…
L’année précédente, l’anniversaire de la mort de Ruoyan était arrivé peu de temps avant la naissance de Taiyang. Faisant preuve d’une autorité qui ne lui ressemblait guère, Ahma m’avait interdit de quitter le lit et je n’avais pas eu la force de lui désobéir pour prier devant la tablette funéraire de mon premier époux. Mes priorités avaient été différentes, alors, mais je ne pouvais réprimer un profond sentiment de culpabilité en y repensant. Ce rituel, c’était tout ce qui restait de lui en ce monde. Tout ce qui restait de lui et moi.
La fumée amère dégagée par l’encens se soulevait en volutes hypnotiques et je passai brièvement les mains sur mes paupières pour soulager la sensation de brûlure. Je ne voulais pas me laisser aller aux larmes.
— Tu ne devineras jamais dans quelle histoire je me suis encore jetée, soupirai-je en relevant finalement la tête. Nous sommes venus à Ningyuan afin de chercher Tai… Oh. Je suppose que je ne t’ai pas présenté Taiyang…
Une nappe de silence gêné tomba sur la pièce. La tablette semblait me narguer et je n’avais qu’à fermer les yeux pour imaginer Ruoyan en train de m’adresser une remarque moqueuse d’une voix pleine de tendresse. Le temps était un adversaire implacable. Quatre petites années, et il avait déjà effacé certains détails de ma mémoire, comme la teinte exacte de ses iris ou la sensation de ses mains sur ma peau. Mais pas sa voix. Je pouvais me représenter sa voix avec autant de précision que si je l’avais entendue la veille.
— Nous lui avons donné ton nom, tu sais… C’était tout ce que je pouvais faire pour lui, pour garder espoir de le voir un jour prendre la tête de tes terres dans le sud. Et pour toi aussi. Pour ta mémoire. Lorsque nous serons de retour à Shaoxing, il pourra…
Interrompue par le bruit d’une porte qui s’ouvre, je laissai retomber mes mains et fis volte-face. Yexi se tenait dans l’embrasure, le visage traversé d’une expression douloureuse.
— Yexi ! m’exclamai-je en me redressant. Que… Comment…
— Ne bouge pas, me répondit-il. Wu Sangui a eu trop peur de moi pour garder le secret bien longtemps.
Dans ma poitrine, mon cœur battait à une allure folle comme un oiseau qui se jette contre les barreaux de sa cage. Blesser Yexi n’était pas du tout ce que je souhaitais. C’était même la dernière chose que je souhaitais.
— Yexi, pardonne-moi…
— Te pardonner ? s’étonna-t-il en traversant la pièce pour me rejoindre. Il n’y a rien à pardonner, Jade. C’est moi qui dois m’excuser pour t’avoir laissée seule ce matin. Je sais très bien quel jour nous sommes. Est-ce que… Est-ce que je peux t’accompagner ?
— Tu n’es pas fâché ?
Ses lèvres s’étirèrent dans un sourire triste qui se faisait l’écho de ses sentiments pour moi. À cet instant, j’aurais été bien incapable de me rappeler pourquoi j’avais essayé de lui cacher que je m’apprêtais à faire une offrande pour l’anniversaire de la mort de mon premier époux. Ruoyan n’avait jamais été un sujet tabou entre nous. Et Yexi, entre tous, comprenait parfaitement l’amour que je lui avais voué.
Le cœur débordant de tendresse, je me décalai pour lui laisser la place de s’agenouiller à mes côtés. Il posa brièvement la tête sur le sol pour saluer son ancien maître, ami et frère, puis il se redressa et observa la tablette funéraire en silence pendant de longues minutes, perdu dans une conversation qui n’était pas pour mes oreilles. Ramenant ma propre attention sur l’estrade, je songeai aux derniers mois que nous avions passés à Shaoxing, ensemble, dans un bonheur qui avait été aussi absolu qu’il avait été éphémère. Je voulais que cette version de Ruoyan soit celle que je garde avec moi jusqu’à la fin. Lorsqu’il serait en âge, j’emmènerais Taiyang dans le sud afin qu’il puisse prendre la tête du clan Shen. C’était une promesse. La promesse qu’à travers moi et ce fils qui portait son nom, Ruoyan ferait toujours partie de Shaoxing. Sa tablette funéraire rejoindrait celles de ses ancêtres et nos arrière-petits-fils continueraient de prier pour perpétuer sa mémoire, au lieu de celle de leur véritable aïeul.
C’était le prix que Yexi avait décidé de payer en renonçant à transmettre son nom.
Lorsque les larmes vinrent, je ne fis cette fois aucun geste pour les retenir. Perdue dans la nostalgie d’une époque révolue, je les laissais couler silencieusement sur mes joues glacées et quand les doigts de Yexi se glissèrent au creux des miens, je m’en saisis d’une poigne ferme afin de rester ancrée au présent.
※
Une quinzaine de jours plus tard, avant même le petit déjeuner, un soldat essoufflé se présenta à la porte de mes quartiers pour m’annoncer que Yuan Chonghuan m’attendait immédiatement dans son cabinet de travail. Délaissant la lettre que j’étais en train d’écrire à l’empereur, je pris la main que me tendait Xiaoli et nous dévalâmes les couloirs à toute allure aux côtés de Yexi.
— Ah, vous voilà, me salua Yuan Chonghuan. Je m’excuse de vous avoir fait chercher si tôt, mais nous avons reçu une information de la plus haute importance.
— Le Khan et son armée ont-ils enfin quitté Shenjing ? m’empressai-je de demander tout en le laissant me conduire vers un fauteuil.
— Oui, mais ce n’est pas tout.
Tournant la tête vers la personne qui avait parlé, je m’aperçus que Wanglin, Wu Sangui et son oncle, le général Zu Dashou étaient également présents dans la pièce.
— Que se passe-t-il, messieurs ?
— J’ai reçu un message cette nuit m’informant que le Khan avait pris la route de l’ouest, avec une grosse partie de ses troupes.
— Pour leurs exercices annuels.
— Non. Selon mon agent, c’est le début d’une campagne militaire de grande ampleur contre les Tchakhares.
— Oh, fis-je en fronçant les sourcils.
D’après les cartes que j’avais étudiées, les Tchakhares étaient l’une des tribus mongoles vivant dans les steppes au nord de la grande muraille. Leurs terres s’étendaient sur une vaste superficie, mais ils ne disposaient ni de l’artillerie ni des infrastructures habituellement convoitées par les Jurchens. Que pouvaient-ils bien vouloir à ces peuples nomades ? Et pourquoi le gouverneur avait-il donc cet air sombre sur le visage ? En fin de compte, peu nous importait où disparaissait le Khan, tant qu’il quittait Shenjing avec son armée.
— Allez-vous déployer vos soldats pour les soutenir ? demandai-je.
— Non, les Tchakhares n’ont jamais été des alliés de l’empire.
— N’est-ce pas une bonne nouvelle, dans ce cas ? Nous allons pouvoir exécuter notre plan.
Les hommes s’agitèrent quelque peu, comme s’ils étaient trop mal à l’aise pour m’annoncer ce qui allait suivre. Finalement, ce fut Sangui qui fit un pas vers moi et prit place sur le fauteuil afin de se mettre à ma hauteur.
— Mon agent m’a révélé que le Khan avait emmené l’enfant avec lui.
— Que…
— Près de cent mille combattants font en ce moment route vers l’ouest, et votre fils est avec eux.
Un silence de plomb tomba sur notre groupe. J’avais l’impression qu’un poids me comprimait la poitrine et que l’air peinait à se frayer un chemin jusqu’à mes poumons. Comment en étions-nous arrivés là ?
Trop hébétée pour parler, je tournai la tête vers mes compagnons en luttant pour reprendre le contrôle. Xiaoli me dévisageait avec stupeur et Yexi avait perdu toutes ses couleurs. Isolé au milieu de la pièce, il serrait d’une main tremblante la poignée de son épée comme pour y puiser le courage de rester debout. Je pouvais lire dans son regard la question qu’il ne pouvait pas prononcer à voix haute. Pourquoi ? Pourquoi diable le Khan avait-il choisi d’entraîner un enfant, un nourrisson, en pleine guerre ? Ses espions avaient-ils eu vent de notre plan ? Nous avions pourtant pris toutes les précautions possibles pour conserver l’effet de surprise.
Lèvres pincées, je laissai libre cours à mes réflexions, analysant ce que nous avions appris à la recherche d’un indice. Un détail que j’aurais pu négliger. Mais c’était peine perdue. Je ne connaissais rien des informations dont disposaient les Jurchens, ni des tactiques qu’ils employaient habituellement pour parvenir à leurs fins. Tout ce que je savais était qu’ils avaient Taiyang et qu’ils avaient choisi de lui faire quitter la sécurité des murs de Shenjing pour l’emmener dans un endroit à ciel ouvert, un campement dans lequel il semblait bien plus facile de s’infiltrer qu’une ville fortifiée.
Un appât.
Et si c’était parce qu’ils souhaitaient que j’aille à leur rencontre ?
J’étais consciente que ce n’était guère plus qu’une hypothèse. Et une hypothèse absurde de surcroit. Mais que pouvais-je faire d’autre que de considérer cette éventualité afin de formuler une riposte appropriée ?
Si cet acte était une invitation, j’étais obligée de l’accepter.
— Que souhaitez-vous faire ? me demanda le gouverneur Yuan.
Yexi et Xiaoli hochèrent la tête avant même d’entendre ma réponse, comme pour m’assurer qu’ils se rangeraient à ma décision, quelle qu’elle soit. À moins qu’ils ne l’aient déjà devinée.
— Nous partons sur le champ pour les terres tchakhares, décrétai-je. Nous nous ferons passer pour une troupe de soldats venus des provinces pour rejoindre les combats.
— Est-ce vraiment une bonne idée ? m’interrompit Zu Dashou. Si elle est capturée, elle risque de…
— N’ayez crainte, général, je ne dispose d’aucune information de valeur pour notre ennemi.
— Vous savez combien d’hommes se trouvent entre ces murs. Vous avez vu l’état de notre artillerie, de nos ressources.
— Pensez-vous sincèrement que le Khan l’ignore ?
— Le général Zu a raison sur un point, conseillère, déclara le gouverneur Yuan. Je ne vous arrêterai pas si c’est votre décision, mais soyez certaine de votre choix. L’armée jurchen s’élève à plusieurs dizaines de milliers de soldats, bien plus si on compte les familles qui voyageront avec eux pour assurer le ravitaillement. Ils seront répartis en plusieurs campements sur des lieues à la ronde et même si vous réussissiez à vous approcher, il vous faudrait une chance incroyable pour découvrir l’endroit où ils retiennent l’enfant.
— J’ai des raisons de penser que le Khan le gardera près de lui.
Yuan Chonghuan me dévisagea d’un air imperturbable. Il ne semblait pas particulièrement surpris de mon assurance et cela me mettait mal à l’aise. S’il parvenait aux mêmes conclusions que moi, il était possible qu’il cherche à m’empêcher de continuer ma route.
Mes craintes se virent toutefois dissipées lorsqu’il poussa un profond soupir.
— Nous vous céderons assez de nourriture pour dix jours. Après cela, vous devrez vous débrouiller par vous-même. L’officier Wu vous indiquera les endroits où le Khan est le plus propice à monter le camp.
— Merci, gouverneur.
— Gardez à l’esprit que nous ne pourrons pas nous permettre de venir à votre secours si vous échouez.
Je manquai de peu de balayer cet avertissement d’une plaisanterie pour apaiser la tension, mais l’expression sévère du gouverneur m’en dissuada. Si le Khan nous attendait, avions-nous vraiment la moindre chance d’accomplir notre mission sans être pris au piège ?
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