Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 26
Un an et demi. En le voyant osciller sur ses jambes, je pris conscience du temps qui s’était écoulé depuis ce jour d’hiver où on me l’avait arraché. Taiyang avait un an et demi. Et j’avais raté une année complète de sa vie. Submergée par des vagues successives de peine et de colère, je trébuchai maladroitement dans sa direction. Plus rien n’existait à mes yeux. Ni le Khan, ni mon nouvel époux, ni les gardes qui me toisaient de toute leur hauteur. Rien d’autre ne comptait plus que le visage d’ange de ce garçon, à la fois si familier et si différent.
Ses cheveux tombaient en boucles lâches autour de ses oreilles, sombres, mais pas autant que ceux de son père. Ses yeux aussi étaient une teinte plus claire, si grands et lumineux au milieu de ses traits poupin. On l’avait habillé à la façon des Jurchens, dans une longue tunique noire brodée de vigne de laquelle dépassait un pantalon de laine et des petites bottes de cuir. Yexi avait eu raison en affirmant que Taiyang me ressemblait de plus en plus avec le temps qui passait, mais il n’avait pas réalisé à quel point il lui ressemblait également. Je devinais son père dans ses lèvres fines et la forme ovale de son visage, dans ces sourcils qui s’arquaient absolument à l’identique.
— Taiyang… soufflai-je en tendant les bras vers lui.
J’avais tant rêvé de ce moment. Je l’avais visualisé au sein du campement jurchen l’été précédent, lors du chemin de retour au début de l’automne et même ici, dans la ville de Shenjing noyée sous la neige hivernale. Mais malgré la divergence de toile de fond, il y avait une chose qui n’avait jamais varié. Dans mon esprit, je m’étais imaginé tomber à genoux, le cœur débordant d’émotion de pouvoir enfin serrer mon fils entre mes bras. Je m’étais représenté une étreinte affectueuse, des larmes de joie ponctuées de rires sonores. Un bonheur qui rayonnait plus fort encore que le soleil.
Comment aurais-je pu prédire qu’il n’en serait rien ? Qu’en m’apercevant faire un geste vers lui, Taiyang pousserait un hoquet de terreur avant de se réfugier entre les jambes de sa nourrice ?
Je lui faisais peur.
Parce qu’il ne se souvenait pas de moi.
Je ne saurais dire avec précision ce qui se passa par la suite. Mes souvenirs de ces quelques minutes sont flous et douloureux. Même lorsque j’essaye d’y réfléchir aujourd’hui, je ne vois qu’un tourbillon d’images confuses. Mes efforts désespérés pour contenir mes sanglots et ma rage, pour ne pas effrayer mon fils davantage. Je me rappelle avoir quitté la tour pour suivre la nourrice, mais j’ignore si c’était à mon initiative que nous avions choisi de nous isoler ou si c’était le Khan qui, pris d’un accès de pitié, avait ordonné de m’escorter à l’abri des regards.
La pièce dans laquelle nous fîmes halte se situait dans un pavillon voisin, une chambre modeste agrémentée d’un lit et d’un épais tapis à même le sol sur lequel trainaient quelques chevaux en tissus. Pas de meubles décorés ni de coffres remplis de jouets. Ces lieux reflétaient l’esprit martial du Khan. Même les peintures accrochées aux murs représentaient des scènes de combat. Mais les températures étaient douces et Taiyang semblait parfaitement à l’aise dans cet environnement. Les lèvres étirées dans un sourire béat, il se pencha au-dessus d’une poupée pour s’en saisir d’un geste assuré.
— Taiyang ? l’appelai-je en m’approchant.
Son rire se transforma aussitôt en gémissement et il se pressa contre sa nourrice qui posa tendrement une main sur ses cheveux.
— Laissez-lui quelques instants pour s’habituer à vous, me conseilla-t-elle d’une voix apaisante. Il n’est pas si timide, en temps normal.
Je voulus lui rétorquer que je ne devrais pas avoir besoin de le laisser s’habituer à ma présence, mais je gardai le silence. Les mots qu’elle avait employés avaient brisé quelque chose à l’intérieur de moi. En temps normal. C’était comme si elle venait de me confirmer qu’en cet instant, il était plus son fils que le mien.
Accroupie sur le tapis, je tendis de nouveau les bras vers eux avec un sourire timide. Taiyang tourna un regard effrayé vers la femme qui m’avait remplacée, mais cette dernière le poussa gentiment dans ma direction sans prêter attention à son caprice.
— Taiyang, répétai-je. Tu te souviens de moi ? Je suis ta maman.
Il me dévisagea sans comprendre de ses grands yeux liquides. Le nœud dans ma gorge était si douloureux que j’avais du mal à parler. Pourquoi n’avais-je pas anticipé qu’il m’aurait oubliée ? Comment avais-je pu me montrer si naïve ? Taiyang était à peine un nourrisson quand le Khan me l’avait arraché ; il était évident qu’il n’aurait gardé aucun souvenir de notre vie dans la capitale.
Wei Zhongxian. Zhu Youjian. Hong Taiji. Je les haïssais tous.
— Viens, approche, murmurai-je. N’aie pas peur.
Taiyang ne résista pas lorsque je posai une main sur son épaule ni quand je le tirai doucement vers moi. Son corps était rigide contre le mien, prêt à fuir à la première occasion. Pourtant, après quelques secondes inconfortables, je le sentis se détendre peu à peu. Ses petits bras vinrent se refermer autour de mon cou. Comme si la chaleur de mon étreinte, ou mon odeur peut-être, éveillait en lui une tendresse instinctive.
— Merci, murmurai-je en sanglotant dans ses boucles sombres. Merci…
J’aurais souhaité pouvoir l’analyser sous toutes les coutures, réapprendre chaque détail de son visage et me familiariser avec l’enfant qu’il était devenu, mais je ne voulais pas prendre le risque de le brusquer. Ce moment semblait si fragile qu’il aurait suffi d’un souffle pour le briser. Aussi me forçai-je à rester parfaitement immobile, le cœur battant, respirant l’odeur fraiche de ses cheveux en me répétant encore et encore que tout était terminé, que Taiyang était à mes côtés et que je ne laisserais plus jamais personne me l’enlever.
— Je suis sincèrement désolée, déclara la femme après de longues minutes de silence. Je peux imaginer à quel point cela a dû être difficile pour vous.
— Quel est votre nom ?
— Emeci.
— Ce n’est pas votre faute, Emeci. Merci de vous être occupée de lui.
— Je venais tout juste d’avoir deux jumeaux lorsqu’ils me l’ont confié, expliqua-t-elle avec une expression attendrie. C’était un honneur de veiller sur lui.
Je fis un mouvement en arrière lorsque Taiyang commença à s’agiter contre moi. Mais au lieu de fuir, il tituba vers le jouet en tissu qu’il avait laissé tomber pour me l’offrir dans un sourire qui dévoila de petites dents blanches. Ce fut comme si mon cœur se remettait à battre après avoir été figé pendant des siècles. Ma poitrine se contracta douloureusement avant de se relâcher dans un soupir.
J’avais retrouvé mon fils.
Relevant la tête, je croisai le regard bienveillant de sa nourrice. À présent que le choc était passé, je me rappelais l’avoir déjà rencontrée, l’été précédent dans les steppes. Son visage rond avait quelque chose de familier, tout comme la courbe de ses lèvres.
L’écho de pas dans les couloirs brisa le fil de mes pensées et je tirai presque inconsciemment Taiyang contre moi pour le protéger de tout danger.
— Prince Rui ! s’exclama Emeci lorsque la silhouette de Dorgon se dessina sur le seuil, les mains derrière le dos.
— Je voudrais parler avec mon épouse.
— Bien entendu.
La nourrice fit un geste vers moi pour me reprendre Taiyang, mais je secouai la tête. Il n’était pas question que je sois de nouveau séparée de lui.
— Tu peux nous laisser, confirma Dorgon en la voyant me jeter un regard désemparé. Prépare tes affaires. Nous rejoindrons ma maison cet après-midi.
— Tout de suite, prince Rui.
Après son départ, Dorgon s’assit sur ses talons pour étudier mon fils d’un air songeur. Comme s’il avait senti son approche, Taiyang se détacha de ma poitrine pour se tourner vers l’inconnu. Mais lorsqu’il croisa le regard du prince, il poussa un hoquet et se précipita à nouveau contre moi, manquant de peu de m’arracher un soupir de soulagement. Si Taiyang me percevait déjà comme une garantie de sécurité, alors il y avait des chances que notre relation puisse être reconstruite.
— Voilà donc le petit empereur…
— Est-ce la première fois que vous le rencontrez ?
— De façon officielle, oui, répondit Dorgon avec un sourire en coin. Je ne l’ai jamais vu que de loin. Ravi de faire votre connaissance, Votre Majesté.
— Il n’est pas…
— Je sais.
Le prince se redressa alors d’un geste souple pour tendre les mains vers mon fils, dévoilant l’objet qu’il avait jusque là dissimulé dans son dos ; un petit arc délicatement peint de lignes rouges et blanches. Les yeux plissés par la curiosité, Taiyang fit un pas hésitant dans sa direction.
— Un présent, expliqua Dorgon quand l’enfant referma doucement son poing sur le bois verni.
— Il est beaucoup trop jeune.
— Pas trop jeune pour commencer à apprendre. Un bon Jurchen doit savoir tirer à l’arc.
— Je… bafouillai-je. Merci. Remercie-le Taiyang. C’est le prince Rui, notre hôte.
— Hôte ? Tu es bien courageuse, femme.
— Un hôte généreux qui saura, je l’espère, se montrer digne de confiance.
— N’es-tu pas celle qui a manqué à ta parole, hier ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
Son regard était courroucé, mais je le soutins sans flancher. J’avais joué selon les règles. Selon les règles qu’il m’avait imposées, en tout cas. Je n’allais pas me sentir coupable d’avoir gagné.
— Tout est une question de sémantique, prince Rui. Nous avons simplement décidé que notre alliance débuterait une fois la nuit achevée, rien de plus.
Le silence s’attarda pendant quelques instants, puis il éclata de rire.
— Tu es une femme étrange, Jade. Je suppose que je l’ai cherché. Mais ne t’attends pas à me voir accepter un verre de ta main avant longtemps.
— Vous respecterez votre promesse, alors ?
— Dans un premier temps, je vais avoir besoin d’entendre cette information que tu prétends détenir. Juger de son importance par moi-même.
— Bien sûr. Mais je dois vous prévenir, cette nouvelle ne vous plaira pas.
— Je m’en suis douté quand tu as dit que la vie de mon frère était en jeu.
La vie de plusieurs de ses frères, corrigeai-je mentalement. S’ils se montraient aussi impitoyables envers les leurs qu’ils l’avaient été avec nous, cette affaire ne pouvait que se terminer dans le sang. Le cœur battant, je laissai Taiyang étudier son arc et pivotai pour faire face à Dorgon. J’espérais de tout cœur que Xiaoli avait réussi à prévenir le capitaine Guang, car l’heure de la vérité avait sonné.
— J’ai surpris une conversation entre Buyantai et le capitaine Guang, l’un des officiers qui vous ont rejoint l’année dernière.
— Quel genre de conversation ?
— Un complot. Je pense qu’ils planifient d’assassiner le Khan afin de placer Buyantai sur le trône des Jurchens, moyennant bien sûr la fin des combats dans l’empire.
— Quoi ?! Buyantai ?! C’est impossible, c’est…
— C’est la vérité, prince Rui. Ils étaient en train de négocier le soutien de Ningyuan. Je suis certaine que vous en aurez la confirmation si vous menez l’enquête. Guang est un espion et votre frère travaille avec lui.
— Quand ? rugit le jeune homme en m’empoignant douloureusement le bras. Quand as-tu surpris cet échange ?
— Il y a quelques semaines, mentis-je. Lorsque nous sommes revenus à Shenjing.
Dorgon n’était pas aussi dupe que je l’avais espéré. Il fronça les sourcils, comme s’il cherchait à remonter le fil des évènements qui avaient eu lieu depuis notre retour dans la capitale.
— Je n’étais pas certaine, au début ! me justifiai-je d’une voix précipitée. Il m’a fallu du temps pour comprendre ce qui se passait et décider ce qu’il revenait de faire. Mais votre frère m’avait enfermée dans un pavillon et je ne savais pas à qui je pouvais faire confiance.
— C’est pour cette raison que tu as attendu tout ce temps ?
— Oui.
— Pas pour utiliser cette information comme monnaie d’échange lors de notre nuit de noces ?
— Je ne vous mentirai pas, prince Rui. C’était également mon intention. J’ai déjà été mariée contre mon gré et je ne compte pas revivre l’expérience une seconde fois.
Ses doigts accentuèrent leur pression sur mon bras pendant un court instant et je serrai les dents afin de ne pas lui montrer à quel point il me faisait mal. Puis il me libéra d’un geste rageur et pivota sur les talons pour rejoindre la porte à grands pas. Buyantai était encore dans le palais ; je devinais qu’il n’y aurait pas de meilleur moment pour organiser son arrestation sans lui laisser le temps de détruire les informations compromettantes qu’il dissimulait peut-être dans ses appartements privés.
Dorgon s’interrompit pourtant sur le seuil afin de me jeter un regard par-dessus son épaule.
— J’enverrai quelqu’un te conduire dans ma maison cet après-midi. Nous discuterons de cette affaire plus tard.
— Qu’en est-il de Taiyang ?
— Il reste avec nous. Le Khan a dépêché un bataillon de gardes pour veiller à sa protection. Et Jade ?
— Oui ?
— Je compte gagner, la prochaine fois.
J’aurais été bien en peine de dire si c’était un défi ou une menace.
※
Les appartements de Dorgon ressemblaient en tout point aux impressionnantes maisons de Shuntian et des nobles de l’empire. Ses différents pavillons étaient connectés les uns aux autres par des voies couvertes et des arches peintes, formant un labyrinthe de couloirs et de petits jardins qui devaient être splendides à l’arrivée des beaux jours. Le jeune homme était le frère du Khan ainsi qu’un favori de la cour. Il était naturel que sa résidence soit un reflet de sa fortune.
Je fus soulagée de constater que la partie de la demeure qui me serait réservée comportait bel et bien un jardin privé, comme on me l’avait promis. Une personne m’y attendait déjà, le visage assombri par l’inquiétude.
— Xiaoli !
— Jade ! Oh, Jade, je suis désolée, j’ai essayé de te rejoindre au palais, mais ils ne m’ont pas autorisée à entrer. Les hommes du prince Rui m’ont escortée ici. Est-ce que… Comment vas-tu ?
— Tout va bien, je te le promets. Maintenant que tu es là. Et Taiyang va vivre avec nous.
Ma petite Li laissa échapper un rire sonore quand Taiyang se précipita contre ses jambes sans aucune trace de l’hésitation qu’il avait eue avec Dorgon et moi. Même les enfants ne pouvaient résister au charme de Xiaoli.
Nous gagnâmes finalement mes quartiers privés, accompagnées d’une troupe de nourrices et de gardes. Mon nouvel époux n’avait pas menti en disant que le Khan avait affecté un bataillon à cette tâche. Peu importe où mon fils se rendait, il était inévitablement suivi par une vingtaine de soldats armés des pieds à la tête. Leur rôle était de protéger l’héritier du trône de l’empire Ming, bien sûr, mais je n’étais pas aveugle ; je voyais bien qu’ils passaient leur temps à me surveiller, moi. La maison était entourée de hauts murs d’enceinte qu’il aurait été impossible de franchir en plein hiver, surtout avec un enfant en bas âge, mais Dorgon ne comptait pas prendre le moindre risque. Pas après mon petit éclat durant notre nuit de noces.
Leur présence n’était pourtant qu’un désagrément mineur. Ils pouvaient m’empêcher de sortir, oui. Mais ils ne pouvaient pas empêcher Yexi d’entrer.
Mon amant parvint à escalader les toits jusqu’à mon jardin privé le troisième jour après mon mariage, par une nuit sans lune, profitant d’une mission de Dorgon au palais. Alertée par Xiaoli, j’étais prête à l’heure qu’il avait indiquée, les épaules couvertes d’un manteau épais et les mains bien à l’abri dans un manchon de fourrure.
Le froid m’enveloppa de son souffle glacial dès mon premier pas à l’extérieur. Shenjing connaissait des hivers éprouvants, mais les températures abyssales de la journée prenaient une dimension plus terrible encore dans l’obscurité de la nuit. Respirant à petites bouffées pour éviter de me brûler les poumons, je résistai à la tentation de passer ma langue sur mes lèvres gercées pour les réchauffer et me lançai dans la neige en effaçant soigneusement mes traces.
Yexi avait dit qu’il me retrouverait près du mur ouest, mais il apparut sur mon chemin avant même que j’atteigne mon objectif.
— Jade ! souffla-t-il en m’enveloppant étroitement de ses bras.
— Yexi !
Le nom s’envola avec plus de force que je l’avais escompté, mais Yexi le cueillit à même mes lèvres. Mon corps tout entier sembla reprendre vie à ce contact. Un sourire illumina mon visage et j’en oubliai jusqu’au froid qui me rongeait de l’intérieur.
Yexi me tira par la main en direction d’un bosquet d’arbres dénudés derrière lequel se trouvait un édifice de taille réduite, à peine assez grand pour contenir deux ou trois personnes.
— Je pense qu’ils y stockaient des outils pour le jardin, m’expliqua-t-il en refermant la porte derrière nous. Mais ils ont dû les enlever pour ne pas courir de risque… Est-ce que tu vas bien ?
— Il ne m’a pas touchée, Yexi. Je te le jure.
— Ce n’est pas ce que je demandais.
Ses yeux me parcoururent de haut en bas à la recherche de la moindre blessure. Il portait un ensemble de laine noir pour se fondre dans la nuit et un chapeau de fourrure pour dissimuler le crâne qu’il avait été obligé de raser. Sa tresse, bien moins longue que celle des Jurchens, pendait sur son épaule.
— Je vais bien, le rassurai-je. Le mariage a été éprouvant ; j’ai dû modifier ma stratégie à la dernière minute, mais après ça, les choses se sont déroulées plus ou moins comme je l’attendais. Ils m’ont rendu Taiyang. J’aurais aimé l’amener avec moi, mais…
— Je comprends, ne t’inquiète pas.
— Et toi ? Comment vas-tu ?
Il s’écarta pour me contempler à bout de bras. À chacune de ses respirations, son souffle dansait autour de son visage tel des volutes de fumée. Il faisait moins froid dans la remise, mais l’hiver de Shenjing était bien trop coriace pour être arrêté par des murs. Après quelques instants de silence, Yexi hocha la tête et posa la main sur ma joue, caressant ma bouche d’un geste qui me fit frissonner.
— Maintenant que tu es devant moi, je vais très bien, déclara-t-il en se penchant.
— Beau parleur.
Son rire résonna contre mes lèvres quand il franchit cette ultime distance pour m’embrasser avec ferveur. Pendant plusieurs secondes, je fus incapable de formuler la moindre pensée cohérente. Mes bras se refermèrent autour de son cou et je me laissai emporter par son poids jusqu’à ce que la paroi vienne me prêter son soutien. La tête me tournait. Mon corps brûlait d’un désir plus fort que jamais. C’était à peine si je tenais sur mes jambes lorsque mes mains s’acharnèrent à le débarrasser de ses vêtements pour que plus rien ne puisse faire barrage entre nous.
Nous fîmes l’amour dans un chaos de mouvements saccadés cette nuit-là, allongés sur les couvertures que nous avions jetées sur le sol glacial dans notre précipitation. La remise était sombre, sale et selon toute évidence un endroit où nous ne pouvions garantir notre intimité, mais cela n’avait aucune importance. Cela faisait des mois que je n’avais pas été seule avec lui et rien d’autre ne comptait en cet instant que de me fondre dans son étreinte. De redécouvrir son corps sous mes mains. De deux devenir un. Nos dents s’entrechoquaient, nos ongles griffaient et lorsque l’orgasme survint, je ne parvins à rester silencieuse qu’en le mordant violemment à l’épaule.
Plus tard, réfugiée dans un cocon de chaleur entre ses bras, je pris enfin conscience du danger que nous venions de courir.
— Nous ne pouvons pas recommencer, Yexi, murmurai-je en relevant la tête.
Sa peau était chaude contre la mienne et ses doigts dessinaient des arabesques sur mon corps, aussi légers que les ailes d’un papillon. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie si comblée. Mais les risques étaient bien trop grands.
— Je ne pense pas que nous pouvons être découverts, répondit Yexi en prenant mon visage en coupe. Ce jardin ne mène qu’à tes quartiers, et les gardes n’ont aucune raison d’y venir à cette heure.
— Je ne serais pas si certaine. Le prince est méfiant, et il le restera probablement longtemps. Et puis, il y a autre chose… J’ai réussi à lui faire promettre qu’il ne me toucherait pas, mais si je tombe enceinte d’ici notre départ, nous n’aurons plus aucun moyen de dissimuler la vérité.
Yexi hocha sobrement la tête, sans arrêter pour autant la danse de ses mains sur ma peau. J’aurais voulu que cet instant dure pour toujours. Mais notre vie était ce qu’elle était et nous avions besoin de discuter de ce qui allait suivre.
— Que se passe-t-il, à l’extérieur ? Nous n’avons pas beaucoup de nouvelles depuis la nuit du mariage. Xiaoli entend des rumeurs, au marché, mais nous n’avons personne auprès de qui les vérifier.
— Le capitaine Guang s’est enfui et la bannière blanche est partie sur ses traces. Elle n’a rien trouvé. Il doit être déjà arrivé à Ningyuan à l’heure qu’il est. Quant à Buyantai, il a été exécuté ce matin. Le Khan a ordonné que son nom soit retiré de tous les registres du palais. Plus personne n’a le droit de parler de lui, ou d’allumer un encens à sa mémoire. À partir d’aujourd’hui, il n’a jamais existé.
J’aurais dû me sentir soulagée à ces mots. Mon plan s’était déroulé de la façon dont je l’avais prévu. L’espion de l’empereur avait survécu et l’homme qui m’avait enlevé mon fils était mort. C’était tout ce que j’aurais pu espérer. Tout ce que j’avais souhaité. Pourtant, je ne parvenais pas à étouffer la petite voix me susurrant que j’avais causé le décès de quelqu’un qui aurait pu devenir notre allié. J’avais mis fin à un complot qui aurait pu être d’une grande utilité à l’empire, ou même nous fournir une occasion de quitter cet endroit. Et j’avais beau me répéter que mes raisons étaient légitimes, cela ne m’empêchait pas de me sentir coupable.
— Jade ? Que se passe-t-il ? souffla Yexi en glissant un pouce sous mon menton pour me relever la tête.
— Hmm ?
— Ton regard est devenu vague, je n’aime pas ça. Parle-moi.
— Tout va bien.
— Jade… gronda-t-il d’une voix qui m’arracha un léger sourire.
— Je me demande juste si j’ai eu raison d’agir comme je l’ai fait. Tout s’est passé si vite, ce jour-là. J’étais sincèrement persuadée d’avoir fait le meilleur choix, mais je ne suis plus si certaine à présent. Si je ne m’étais pas impliquée dans cette histoire, Buyantai et le capitaine Guang auraient peut-être trouvé un moyen de mettre fin à la guerre.
— Ils auraient tout aussi bien pu échouer et finir sur le billot. Ou alors Buyantai serait devenu Khan et aurait trahi l’accord passé avec Guang pour continuer les combats. Même s’il complotait contre son frère, cela ne fait pas de lui un allié pour autant. Il a pris notre fils en otage, Jade. Ne te sens pas coupable de ce que tu as dû faire pour te protéger.
— Tu le penses vraiment ?
Il acquiesça avant de poser son front contre le mien.
— Nous sommes prisonniers dans le camp de nos ennemis. Nous ne faisons que ce qui doit être fait pour survivre un jour de plus. Et un autre. Et un autre. Jusqu’au moment où nous parviendrons à quitter cet endroit pour de bon. Il sera toujours temps de penser à l’empire à ce moment-là. Pour l’instant, tâchons simplement de rester en vie.
Un sourire timide gagna mes lèvres. Il avait raison. Je devais me concentrer sur les problèmes que j’avais devant les yeux. À commencer par entrer en contact avec Sangui. Nous avions besoin de savoir comment le tirer d’affaire avant de concrétiser nos projets de fuite. Je me refusais à l’abandonner alors qu’il m’avait sauvé la vie.
— Jade ?
— Oui ? fis-je en relevant la tête.
— J’ai quelque chose pour toi. Enfin… Pour Taiyang. Je ne pourrais pas le lui donner moi-même avant longtemps alors j’espérais que tu pourrais le faire pour moi.
Yexi fouilla dans son sac pour en tirer un cheval de bois à peine plus gros que son poing. La silhouette avait quelque chose d’imprécis qui la rendait plus charmante encore. Il avait passé tant de soirées à tailler cet objet lors de notre voyage dans les steppes. Je n’avais qu’à fermer les yeux pour le voir assis au coin du feu, le couteau en main, l’attention toute entière focalisée sur sa tâche.
— Je l’ai poli pendant des jours et des jours, m’assura-t-il en faisant tourner le jouet entre ses doigts. Il n’y a aucun risque qu’il se coupe.
— J’aimerais tant que tu puisses le lui donner toi-même…
— Un jour. Je lui en ferai un autre quand nous serons en sécurité.
Nos regards se croisèrent et je fis de mon mieux pour lui sourire d’un air confiant. J’espérais que ce jour arriverait bel et bien.
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