Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 9
Nous galopâmes à bride abattue sur des chevaux empruntés au temple, abandonnant la calèche qui nous y avait emmenés pour ne pas perdre la moindre seconde sur les routes. La vitesse était notre seul atout.
Éperdue d’angoisse, j’éprouvais la plus grande difficulté à distinguer ce qui se trouvait devant moi. Les derniers mots prononcés par Wei Zhongxian se répétaient en boucle dans mon esprit, occultant toute pensée rationnelle. Taiyang. Taiyang. Il n’avait pas le droit de s’en prendre à Taiyang.
Jamais encore je n’avais poussé un cheval à une telle allure. C’est à peine si nous ralentîmes en traversant les portes de la capitale, attirant immédiatement l’attention des sentinelles qui lancèrent des hommes à notre poursuite. En vain. Rien ni personne n’aurait pu se mettre en travers de mon chemin. Dans ma poitrine, mon cœur battait si vite que j’en avais mal. Je n’avais pas de temps à perdre en explications. J’espérais simplement que les gardes se rangeraient à notre côté au lieu de nous arrêter si nous trouvions ma maison plongée en plein chaos.
Il est des choses, dans ma vie, dont je n’aime pas me souvenir. Des choses qui, aujourd’hui encore, me remplissent de peine et de douleur. Les murs de Beaulieu, s’éloignant à jamais de moi lorsque j’étais enfant. La porte de notre ancienne demeure, se refermant sur mon premier époux en ce jour fatidique où il me quitta pour la dernière fois. Et cet instant, cette seconde si cruelle où j’immobilisai mon cheval dans la cour d’une maison bien trop silencieuse et compris que nous étions arrivés trop tard.
Baoxian gisait sans vie au milieu des graviers. Je pouvais voir sa main tendue devant lui, les doigts crispés autour de son épée, comme s’il avait tenté de se défendre jusqu’à la dernière minute. Plus près de la porte, deux des trois gardes envoyés par l’empereur avaient subi le même destin.
— Non ! hurlai-je en perdant toutes mes couleurs.
— Arrêtez-vous ! somma l’un des soldats qui venaient de nous rattraper. Vous n’avez pas montré vos…
L’homme s’interrompit en découvrant ce qui était advenu de ma demeure. Sonnés, ses compagnons et lui sautèrent à bas de leur monture en même temps que moi et tournèrent un regard choqué dans ma direction. Ils me reconnaissaient enfin.
— Prévenez la milice, ordonnai-je avant de me mettre à courir vers la maison.
Dans le vestibule, Baole avait été abandonné au milieu du chemin, terrassé par un coup qui avait laissé une giclée de sang sur le mur derrière lui. Plus tard viendrait le temps des réflexions. La conclusion que Madame Ke, isolée et sans soutien, n’aurait jamais pu orchestrer une opération de cette ampleur. Mais pour l’heure, il n’y avait rien de tout cela. Pour l’heure, il n’y avait que la panique hystérique et la douleur insurmontable tandis que nous traversions les couloirs à toute vitesse pour rejoindre la chambre de Taiyang devant laquelle le dernier soldat était tombé.
Je vous mentirais si je disais que nous ignorions ce qui nous y attendait.
※
Le premier pas dans la chambre de mon fils fut suffisant pour balayer toute la scène du regard. Les panneaux ornés de boiseries avaient été arrachés de leurs socles un à un. Ahma, notre douce et gentille Ahma, était étendue sur le sol, une dague dépassant de son ventre. Et derrière elle, le berceau de Taiyang se dressait comme un roc en pleine tempête.
Vide.
On m’avait pris mon fils.
— Taiyang ! hurlai-je d’une voix brisée.
Mes jambes se dérobèrent sous moi et c’est à genoux que je franchis les derniers pas qui me séparaient du petit lit. Incapable de m’en empêcher, je fouillai frénétiquement les couvertures comme s’il pouvait exister la moindre chance que mon fils, mon enfant, puisse s’y être réfugié pendant l’attaque. Mais mes mains tremblaient et ne m’obéissaient qu’à moitié. La chambre ondulait devant mes yeux remplis de larmes. Je n’essayai même plus de retenir les sanglots déchirants qui me lacéraient la gorge.
— Non, non, non, murmurai-je en boucle en retournant l’étoffe dans tous les sens. Non !
— Jade ! héla Yexi d’une voix pressante. Ahma est en vie.
Un bruit rauque s’échappa de mes lèvres lorsque je traversai la pièce pour les rejoindre. Ma peine était un ouragan furieux de cris et de larmes, mais je la sentais vaciller face à l’appel de la raison. Mon esprit, affûté par mes années dans l’enceinte de la Cité Interdite, luttait farouchement pour se faire entendre de mon cœur. Il était évident que si cette attaque n’avait pas eu lieu le matin même pendant que nous nous attardions aux alentours de notre demeure, c’était parce que les assaillants avaient dû attendre la confirmation de notre présence au temple pour mettre leur plan à exécution. Même avec le plus rapide des chevaux, ils ne pouvaient nous avoir précédés que de peu.
— Ahma ! m’exclamai-je en tombant à son chevet.
— Mad…
Un filet de sang s’échappait déjà de ses lèvres tremblantes. Face à moi, Yexi secoua la tête d’un air sombre.
— Les guérisseurs arriveront bientôt, Ahma, déclarai-je d’un ton qui se voulait rassurant. Que s’est-il passé ?
— Ils… Ils ét… Taiyang…
— Qui ? Qui était-ce ? Madame Ke ?
— Je… désol…
— As-tu remarqué quelque chose pour les identifier ?
Si je devais en croire l’expression de Yexi, Ahma n’avait plus que quelques instants à vivre. Et pourtant, au lieu de la réconforter, de la remercier de tout ce qu’elle avait fait pour moi et pour mon fils, j’étais en train de la questionner sans la moindre pitié. Mon estomac se révulsa à cette pensée. Mais que pouvais-je faire d’autre ? Avec chaque seconde qui s’écoulait, Taiyang s’éloignait un peu plus et nous n’avions aucune piste. Serrant les dents, je fis de mon mieux pour ignorer les griffes tranchantes de ma culpabilité.
— As-tu remarqué quoi que ce soit ?
— Dés… commença-t-elle, mais sa phrase se perdit dans un grognement rauque. Je… Sold… dats…
— Ahma ? Ahma ?
Elle ne m’entendait plus. Ses yeux vitreux étaient dirigés vers moi sans pour autant donner l’impression de me voir. Impuissante, je l’observai battre faiblement des paupières une fois, deux fois, puis elle s’immobilisa. C’était fini.
— C’est moi qui suis désolée, Ahma, sanglotai-je en me baissant pour poser un baiser sur son front ridé, les joues ravagées par les larmes.
— Jade ! appela la voix de Xiaoli depuis le vestibule. La milice est arrivée !
Elle s’engouffra presque aussitôt dans la chambre, suivie de cinq soldats qui observèrent les dégâts avec l’air imperturbable de ceux qui ont l’habitude des carnages.
— Y a-t-il des survivants ? demanda l’un d’eux. Conseillère ?
— Mon fils ! Ils ont enlevé mon fils !
Ses yeux s’écarquillèrent devant la confirmation des rumeurs qui secouaient la capitale depuis quelques mois. C’était pour le mieux. S’ils imaginaient que l’enfant était de sang impérial, ils donneraient à cette affaire la priorité absolue.
— Vous devez le retrouver ! l’exhortai-je en me levant pour lui faire face. Ils sont peut-être encore dans la ville !
— Calmez-vous, je vous en prie. Je suis le capitaine Cheng. Je vais dépêcher mes hommes immédiatement, mais j’ai besoin de comprendre les détails avant de…
— C’était une troupe, l’interrompis-je d’une voix glaciale. Assez petite pour avancer au travers des rues en plein jour, mais assez grande pour causer ce chaos en moins d’une heure.
— Pas plus d’une dizaine de guerriers, confirma Yexi. Mais assurément plus de cinq. Envoyez des soldats aux portes de la ville pour savoir si un groupe suspect les a traversées dans l’heure qui vient de s’écouler.
Le regard du capitaine survola Yexi avant de revenir vers moi, quelque peu confus.
— J’ai des raisons de penser que les assaillants chercheront à contacter l’eunuque Wei, ajoutai-je. Il a un lien avec cette histoire. Le temps presse, capitaine. Je vous en prie, ne me faites pas me répéter.
Cheng resta immobile pendant quelques secondes, les sourcils froncés, puis il hocha la tête et fit signe à ses hommes de le suivre. Yexi se plaça devant moi avant même qu’ils ne soient sortis de la pièce.
— Je vais aller avec eux, me dit-il. Vérifier si je peux pister quelque chose…
— Je viens aussi.
— Non ! Quelqu’un doit écrire à l’empereur pour le prévenir de ce qui s’est passé.
— Je peux très bien…
— Jade, écoute-moi, m’interrompit-il à voix basse. Il y a autre chose que tu dois voir.
Dos aux soldats, il tira un objet de sa manche pour le presser entre mes mains. Une dague à la poignée gravée d’une ligne ondulante. Après quelques secondes à étudier la lame ensanglantée d’un air perdu, je compris que c’était celle qui s’était trouvée dans le corps d’Ahma quelques minutes plus tôt. Pourquoi ne l’avait-il pas donnée à la milice ? Ne constituait-elle pas une sorte d’indice ?
— Qu’essayes-tu de me montrer ? Je ne suis pas sûre de…
— C’est une arme jurchen.
※
Les Jurchens étaient une coalition de peuples semi-nomades qui occupaient une partie du territoire au nord de la Grande Muraille. Au cours de mes années de service dans la Cité Interdite, j’avais appris qu’ils avaient été unifiés par un guerrier répondant au nom de Nurhaci et qu’après la mort de ce dernier, l’année précédente, c’était son fils qui avait hérité du titre de Grand Khan. Mais la Tartarie et les terres jurchens étaient loin de Shuntian. La présence de cette dague dans la capitale n’avait aucun sens.
— À quoi penses-tu ? me demanda Xiaoli en s’asseyant à mes côtés sur le fauteuil.
Le salon était étrangement silencieux. Les hommes du capitaine Cheng avaient emmené les corps et Xiaoli et moi avions tenté de remettre un semblant d’ordre dans les pièces que les bandits avaient saccagées, mais rien n’aurait pu rendre à notre maison l’aspect qu’elle avait eu avant l’attaque. C’était comme si cet espace s’était éteint en même temps que nos gens. Le sentiment de sécurité que nous y connaissions s’était envolé. Je n’avais même pas été capable d’ouvrir la porte de la chambre de Taiyang.
— Je pense que c’est une mise en scène, répondis-je en faisant tourner la lame désormais propre entre mes mains.
— Qu’est-ce qui est une mise en scène ?
— Tout. Le chaos. Cette arme. Mes bijoux sont là, tout comme le coffre que je garde sous le lit. Ils n’ont même pas pris la peine de fouiller. Ils savaient exactement ce qu’ils cherchaient. Et cette dague…
— Yexi a dit qu’elle avait été forgée par les Jurchens ?
— Oui. C’est pour ça qu’il ne voulait pas que la milice la trouve. Un problème de cette envergure aurait nécessité l’autorisation de l’empereur et nous ne pouvons pas nous permettre le moindre délai. Mais quel mercenaire est assez bête pour laisser une preuve aussi flagrante de son passage ? Et comment des Jurchens seraient-ils arrivés ici, en plein cœur de la capitale ?
— Tu as bien réussi à t’échapper de Shaoxing lorsque la milice te recherchait, me rappela Xiaoli en posant sa tête sur mon épaule.
Le contact me prodigua une chaleur bienvenue. Elle avait raison. J’avais entendu dire que les Jurchens se rasaient le crâne à l’exception d’une longue tresse dans la nuque. Néanmoins, avec le froid glacial de ce mois de décembre, il était possible de dissimuler ces détails dans des manteaux et des capes de fourrure. Les accents pouvaient être imités, les papiers falsifiés. Mais pourquoi prendre tous ces risques ? Et quel était le rapport avec Wei ?
Mon regard retomba sur la lame. C’était une mise en scène délibérée, cela ne faisait aucun doute. Mais il restait à deviner si le but de la manœuvre était d’attirer notre attention sur la frontière nord afin d’aider les véritables coupables à disparaitre dans la nature ou bien si, au contraire, ce n’était rien de plus qu’une carte de visite sinistre. Un message réellement laissé par les Jurchens pour annoncer leurs intentions.
Les ennemis de l’empereur avaient enlevé un prétendant au trône.
※
Yexi ne fit son retour que tard dans la nuit, si tard que l’aube était déjà une promesse à l’horizon. Xiaoli avait cédé à l’épuisement une heure plus tôt et sa tête reposait sur mes genoux, l’expression adoucie dans le sommeil, comme si elle pouvait y oublier la peine qui nous secouait toutes les deux.
— Yexi ? appelai-je d’une voix fragile en me redressant pour étudier l’entrée du salon. As-tu… L’as-tu retrouvé ?
La silhouette de mon compagnon se dessina bien vite dans l’embrasure. Tête baissée, une main encore sur la garde de son épée, il semblait refuser de croiser mon regard. Le désespoir planta ses griffes dans mon cœur à cette vue. Je comprenais ce que signifiait ce silence.
— Que s’est-il passé ?
Il fit un pas hésitant vers moi avant de pivoter pour s’engouffrer dans le couloir. La pièce parut perdre plusieurs degrés en un seul instant. Mon corps se mit à trembler des pieds à la tête et ce n’est qu’en sentant la main de Xiaoli se poser sur mon épaule que je me rendis compte qu’elle s’était réveillée.
— Il est en vie, Jade. Taiyang est en vie. Ils n’auraient pas eu recours à toute cette mise en scène juste pour se débarrasser de lui.
— Je dois aller parler à Yexi.
— Tu veux que je t’accompagne ?
— Je pense qu’il vaut mieux que nous soyons seuls.
Elle acquiesça gravement, une lueur compatissante au fond du regard.
— Nous le retrouverons.
La gorge nouée, je serrai ses doigts en réponse et me relevai d’un geste maladroit. Toute énergie semblait m’avoir désertée. C’était à peine si je parvenais à marcher sans m’appuyer au mur. Mais, lentement, un pas vacillant après l’autre, je partis à la recherche du père de mon fils.
Notre chambre était plongée dans le silence, sans trace de passage récent. Confuse, je tournai la tête vers la porte de celle de Taiyang, le cœur meurtri. Avait-il vraiment choisi de se réfugier dans cet endroit entre tous ? L’idée même d’y pénétrer me révulsait. Mais cela n’aurait pas dû me surprendre. Ce n’était pas la première fois que la culpabilité poussait Yexi à rechercher la douleur, qu’elle soit physique ou morale.
— Yexi ? appelai-je doucement en franchissant le seuil.
J’avais beau m’être préparée, la vague d’émotion qui me frappa à la vue du lit vide et des panneaux qui jonchaient le sol me coupa le souffle.
Ignorant délibérément l’endroit où Ahma avait été terrassée, je fis le tour du lit jusqu’à apercevoir la silhouette de mon compagnon assis contre le mur, une jambe pliée et l’autre étendue devant lui. Il triturait nerveusement une figurine en bois qu’il avait lui-même taillée pour notre fils.
— Yexi, soufflai-je en faisant un pas vers lui.
— Ne t’approche pas.
Surprise par la dureté de son ton, je me figeai au milieu de la pièce. Ses doigts s’étaient refermés autour du jouet avec une telle intensité que je voyais ses veines saillir sur le dos de sa main. Il n’avait même pas ouvert les yeux.
— Que… balbutiai-je, confuse.
— Jade, non.
Il m’en voulait. La pensée était peut-être ridicule pour qui connaissait Yexi, mais elle surgit néanmoins dans mon esprit avec la violence d’un coup de poing. Il me tenait pour responsable. J’étais celle qui avait insisté pour foncer dans le piège de Wei et sans moi, rien de tout cela ne serait arrivé. Taiyang serait en sécurité. Essuyant mes larmes, je fis de mon mieux pour refouler ces idées sinistres.
— J’ai besoin de toi, l’implorai-je en faisant de nouveau un pas vers lui.
— Jade…
— Nous devons…
— Jade ne t’approche pas ! s’exclama-t-il en tournant la tête dans l’autre direction. Je ne veux pas qu’il t’arrive malheur à toi aussi !
Et enfin, je compris. Yexi refusait de me regarder dans les yeux ou de me laisser chercher du réconfort auprès de lui parce que les fantômes de son passé venaient de s’éveiller. Je me souvenais encore parfaitement de la discussion que nous avions eue dans les montagnes de Feilai. Cet instant que je considérais désormais comme la naissance d’une tendresse profonde entre nous. Il a dit que j’étais touché par la main du démon. J’étais destiné à provoquer la mort de ma famille. Sa voix se répétait en boucle dans ma tête, abattue et vulnérable comme elle l’avait été ce jour-là. Croyait-il encore à ces mots ? Ce n’était que les paroles d’un homme fou. Mais comment pouvais-je lui reprocher de se débattre avec sa culpabilité quand je luttais contre les mêmes sentiments ?
— Je t’en prie, murmurai-je. Tout ceci n’a rien à voir avec la malédiction. Tu dois bien t’en rendre compte, non ?
— Je la sens sur moi. La main du diable. Une ombre qui me suit partout… Je ne peux pas… Je ne veux pas que ça recommence…
— Yexi, je t’en supplie… Je ne peux pas me montrer forte pour toi. Pas aujourd’hui, pas quand j’arrive à peine à me tenir…
— Je n’ai pas besoin que tu te montres forte. J’ai besoin que tu t’éloignes. Pour ta sécurité.
Comme pour appuyer son propos, il tourna enfin la tête vers moi et me dévisagea d’un regard plein de larmes qui me transperça de part en part. J’avais cru la blessure causée par la perte de son ami d’enfance depuis longtemps guérie, mais je m’étais trompée. Yexi l’avait juste recouverte d’un manteau de détermination et de devoirs moraux. À présent qu’on lui avait arraché une partie si importante de son cœur, ces protections s’étaient effondrées.
Cédant à sa requête, je fis un pas prudent en arrière. Puis un second. Lorsque je vis les traits de son visage se détendre, je m’interrompis et me laissais tomber au sol dans un soupir. Une tempête d’émotions indescriptibles se déchainait dans ma poitrine, mélange de peine, d’angoisse et de douleur, accentuées encore par la présence obsédante du lit où aurait dû se trouver Taiyang dans mon champ de vision. J’avais l’impression qu’une fissure venait de se créer entre Yexi et moi et que nous n’étions pas tout à fait certains de ce qu’il fallait faire pour l’empêcher de grandir.
— Que s’est-il passé ? Es-tu allé au temple ?
Ces mots semblèrent le tirer de sa torpeur. Il battit plusieurs fois des paupières, comme pour se remémorer où il était, puis il essuya les larmes qui avaient coulé sur ses joues avant de laisser retomber sa main sur ses cuisses.
— Nous sommes arrivés trop tard.
— Wei…
— Wei travaille avec les Jurchens.
Ce n’était ni plus ni moins que ce que j’avais deviné au cours de l’attente interminable de ces dernières heures. Mais cela n’expliquait ni le pourquoi ni le comment. Bras croisés autour de mes genoux, je pris une longue inspiration afin de me recentrer sur le problème que j’avais sous les yeux. Wei. Les Jurchens. Mon fils.
— Raconte-moi.
— Des Jurchens se sont abattus sur le temple avant même que nous y arrivions. Ils ont attaqué les soldats que l’empereur avait chargés de surveiller Wei et se sont enfuis avec l’enfant.
— Wei ?
— Les survivants ont expliqué que Madame Ke était apparue avec un nourrisson peu avant l’assaut. Mais il ne reste aucune trace d’elle ni de l’eunuque. Ils ont sans doute disparu avec les Jurchens pendant le chaos.
— Il y a des survivants ? répétai-je en fronçant les sourcils.
— Oui.
— Bien. Nous devons les rencontrer, essayer de comprendre ce qui s’est passé, s’ils ont remarqué quelque chose qui…
Le regard sinistre de Yexi m’empêcha d’aller au bout de ma pensée.
— Qu’y a-t-il ?
— Tout s’est enchainé de façon bien trop précise… Wei et ses alliés préparaient sans doute ce jour depuis longtemps et rien n’a été laissé au hasard. Pas même les survivants.
— Que veux-tu dire ?
— Les Jurchens leur ont demandé de répandre la nouvelle aux quatre coins de la ville.
— La nouvelle ? Quelle nouvelle ?
— Ils veulent que toute la capitale sache qu’ils ont désormais la garde de l’empereur légitime.
Une violente migraine battait sous mes tempes, m’empêchant d’y voir clair dans la situation. Wei imaginait-il vraiment pouvoir placer mon fils sur le trône ? Et pourquoi y avoir mêlé les Jurchens, les ennemis jurés des empereurs Ming ?
J’étais plus perdue que jamais. Mais face à ces révélations, une chose apparaissait comme une évidence. Taiyang était en sécurité. Peu importe les détails de leur stratégie alambiquée, Wei et les Jurchens avaient besoin de lui. Ils veilleraient donc sur lui. Pour le moment.
— Nous devons aller au palais à la première heure, décrétai-je. Je devine que l’empereur a lancé son armée aux trousses de Wei et je veux être présente quand ses hommes reviendront avec des informations.
— Je suis également de cet avis.
— D’ici là, nous avons besoin d’essayer de fermer les yeux quelques instants… Allons dormir.
— Vas-y, toi. Je… je dois rester seul.
— Yexi… Tu ne penses pas vraiment que c’est de ta faute, n’est-ce pas ? Tu sais que cette malédiction n’existe pas.
— Peut-être. Peut-être pas. Ce soir, je préfère ne pas prendre de risque.
Mon bras se leva, comme si je pouvais franchir la distance qui nous séparait, mais l’air hagard de Yexi me dissuada d’aller au bout de mon geste. Le cœur serré, je hochai tristement la tête et quittai la pièce d’un pas lourd.
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