Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 4
Ils nous rattrapèrent à moins d’une lieue du village. La distraction offerte par Wanglin et Ruiqin nous avait fait gagner un temps précieux, suffisamment pour quitter le bourg et nous engager sur le réseau de routes qui desservait la capitale, mais pas assez pour nous fondre au sein de la circulation. Nous étions encore loin de toute présence humaine lorsque la poussière soulevée par une troupe à cheval nous indiqua que les soldats avaient retrouvé notre trace.
— Nous devons aller plus vite ! cria l’empereur en tirant le tissu pour se faire entendre de Jiaorui à l’avant.
— Nous ne pourrons pas passer inaperçus si nous nous mettons à fuir au galop !
— Il est trop tard pour la discrétion ! Accélérez !
Le jeune homme acquiesça et fouetta les rênes pour inciter le cheval à prendre de la vitesse. Aussitôt, la charrette fut secouée par les aspérités du chemin dans une succession de mouvements saccadés qui nous précipitèrent les uns sur les autres. Pourtant, une fois mon équilibre retrouvé, je dus me rendre à l’évidence que nos assaillants continuaient de se rapprocher. Je pouvais désormais compter une quinzaine de cavaliers, lancés à pleine allure sur les routes de campagne.
— Ce ne sera pas suffisant, gronda Yexi en resserrant son emprise sur la hampe de sa lance.
— Nous n’avons pas d’autre choix ! rétorquai-je.
— Je peux les ralentir.
— Yexi, non !
En proie à la panique la plus totale, je refermai brusquement les doigts sur son poignet en secouant la tête. Son regard était empreint d’une gravité terrible. Il n’avait pas prononcé ces mots à la légère. Yexi savait que notre seul espoir était de nous perdre au milieu des convois sur la route de Shuntian et pour cela, nous devions gagner la voie principale hors de vue des soldats.
— Laisse-moi venir avec toi, le suppliai-je à voix basse.
— Non, Jade, répondit-il en tournant son regard vers Taiyang qui s’agitait entre mes bras.
— Mais…
— Occupe-toi de lui, d’accord ?
— Non ! Ne dis pas ce genre de chose ! Tu ne peux pas… Je…
Devant mes yeux embués de larmes, la scène se déformait pour refléter une autre journée, une autre séparation. Une blessure qui avait à jamais emporté un morceau de moi-même. Je sentais les doigts glacés de la terreur se refermer sur mon cœur et serrer, encore et encore, jusqu’à ce que la douleur devienne insupportable. Jusqu’à ce que la moindre respiration entraîne dans son sillage une nouvelle vague de souffrance. Comme s’il percevait mon malaise, les traits de mon amant se radoucirent et il posa la main sur ma joue, oubliant momentanément la présence de l’empereur dans l’habitacle pour me réconforter d’un geste tendre.
— Ne t’inquiète pas pour moi, souffla-t-il. J’ai juré que je ne te laisserai jamais seule, tu te souviens ? Il ne m’arrivera rien.
— Yexi…
— Je te le promets.
— Quoi que vous décidiez, intervint le Fils du Ciel, faites vite. Ils sont presque sur nous.
Les mots tranchants coupèrent au travers de mon angoisse. Je savais que Yexi avait raison. Une quinzaine de chevaux au galop n’éprouverait aucune difficulté à rattraper un véhicule alourdi par le poids de six occupants. À présent que Wanglin était parti, Yexi était le seul à pouvoir nous offrir une chance de rallier la capitale.
— Fais attention à toi, murmurai-je en luttant contre mes larmes. Reviens-moi.
Yexi posa brièvement ses lèvres sur la tête de son fils, puis il se redressa pour me dévisager avec un sourire confiant.
— Toujours, souffla-t-il avant de frapper le rebord de la charrette pour alerter le conducteur.
Comme en réponse, les chevaux ralentirent pendant quelques instants, ce qui permit à Yexi de sauter à bas du véhicule dans un mouvement souple. Le cœur battant à toute allure, je l’observai se relever et adresser un dernier regard dans ma direction avant de se tourner pour faire face à la troupe qui approchait, arme en main. Sa silhouette se fit de plus en plus petite au fur et à mesure de notre fuite et c’est à peine si je pus distinguer le moment où il attaqua, enfonçant sa lance dans le sol afin de pouvoir bondir sur le premier cheval et couper la route à ceux qui le suivaient.
Lorsque la poussière l’avala pour de bon, je ne pus réprimer un hoquet de terreur.
Je ne pouvais rien faire pour lui.
C’était une pensée que je ne voulais jamais ressentir à nouveau.
※
Moins d’une heure plus tard, le chemin de terre déboucha sur une voie pavée, obstruée par des dizaines de convois. Jiaorui guida notre voiture sur le bas-côté afin de laisser les chevaux se reposer quelques instants et recouvrir la bâche d’un tissu bariolé.
— Au cas où l’un des soldats réussirait à nous rattraper, expliqua-t-il.
Au cas où Yexi avait échoué, voulait-il dire. Mais c’était à peine si je l’écoutais. Mon attention était rivée sur la route à la recherche du moindre signe de la présence de mon compagnon. Son absence était comme un couteau chauffé à blanc dans ma poitrine, une ombre qui m’étouffait et me faisait craindre le pire. Presque sans réfléchir, je tendis ma main vers Xiaoli qui s’y accrocha avec l’énergie du désespoir. Elle n’avait pas prononcé un seul mot depuis notre départ, mais je pouvais deviner son angoisse à l’expression anormalement sévère de son visage.
— Nous devons reprendre la route, signalai-je en tournant mon attention vers Jiaorui.
— Vous ne préférez pas patienter jusqu’au retour de votre garde du corps ?
— Il n’aurait pas voulu que nous réduisions ses efforts à néant. Nous devons nous fondre dans la circulation sans plus tarder.
Je détestais la fermeté de ma voix. La logique froide de mes mots. Mais c’était la seule chose à faire. Si Yexi avait survécu, il nous retrouverait où que nous soyons. Et s’il n’avait pas… non. Je refusais tout simplement de tourner mes pensées dans cette direction.
Notre véhicule se fraya un chemin au milieu des convois, disparaissant aisément dans la masse des voyageurs qui avaient pris la route de la capitale à l’annonce du décès de l’empereur. Ce nombre ne ferait qu’augmenter au cours des prochains jours, jusqu’à ce que la ville soit pleine à craquer et qu’on nomme officiellement un successeur. Assis en face de moi, Youjian était impassible, le regard dans le vide. Ses traits étaient crispés, mais il ne semblait ni courroucé ni apeuré. Simplement pensif.
Il serait un empereur plus juste que son frère. Il pourrait devenir un homme qui inspirait la loyauté et le courage à ses sujets. S’il prenait sa place sur le trône.
— Une fois que nous serons devant le palais, déclarai-je, il faudra choisir judicieusement le moment où vous révélerez votre présence.
Surpris par ma remarque, Youjian tourna brusquement la tête vers moi en battant plusieurs fois des paupières pour s’éclaircir les idées.
— J’avais oublié à quel point vous alliez droit au but, laissa-t-il échapper dans un souffle.
— Pardonnez-moi, je… Je me…
— Non, vous avez raison. C’est important.
— Ce n’est pas tout, avouai-je en contemplant Taiyang qui avait fini par retrouver le sommeil entre mes bras. Préparer notre prochaine étape m’empêche de réfléchir trop longuement à… à ceux que nous avons abandonnés derrière nous.
— J’ai vu votre compagnon triompher d’ennemis beaucoup plus nombreux que ceux qui nous traquent aujourd’hui. Vous n’avez rien à craindre, Jade. C’est un guerrier redoutable.
Il était quelque peu perturbant de constater que Youjian ne semblait pas s’émouvoir outre mesure de la mort des soldats. Nous n’avions pourtant aucun moyen de nous assurer qu’ils étaient bien à la solde de Wei Zhongxian, et non en train de poursuivre ceux qu’ils imaginaient coupables de l’enlèvement de l’empereur. C’était peut-être des hommes loyaux sur nos talons. Des hommes qui étaient prêts à donner leur vie pour défendre leur souverain.
Des hommes dont Youjian aurait besoin une fois sur le trône.
Non. Je ne devais surtout pas me laisser gagner par l’indécision. Si je commençais à remettre mes stratégies en doute, il me serait impossible d’aller de l’avant. J’étais certaine du fait qu’il était dans l’intérêt de Wei de se débarrasser du frère de Youxiao, et cela avant même d’apprendre sa mort. Le reste n’était qu’une déduction logique.
— Jade ! s’exclama alors Xiaoli en pointant le doigt à l’extérieur. Là ! Regarde !
Dehors, les véhicules étaient rassemblés au milieu de la voie tandis que ceux qui allaient à pied avançaient à vive allure des deux côtés. Plissant les paupières face au soleil, je finis par reconnaître la silhouette de mon compagnon parmi eux et retins de justesse un cri de joie. Yexi était essoufflé et trempé des pieds à la tête comme s’il avait sauté dans un ruisseau avant de courir des heures durant. Sa veste brodée avait disparu, le laissant vêtu de couches de lin blanc qui lui collaient par endroit à la peau. À la vue des taches carmin qui maculaient encore ses bottes, je compris qu’il avait agi ainsi afin d’effacer toute trace du combat qui venait d’avoir lieu.
Il ne fallut pas plus de quelques secondes à Yexi pour reconnaître notre conducteur et se faufiler vers nous au milieu des autres véhicules ralentis par le nombre. Ses yeux tombèrent aussitôt sur Taiyang et moi pour vérifier que nous n’étions pas blessés, ce qui n’aurait pas dû le surprendre puisqu’il était celui qui nous avait sauvés.
Le cœur débordant de soulagement, je fis un geste vers lui avant de me souvenir de la présence de Youjian dans l’habitacle. Je savais que le jeune homme avait déjà compris la relation qui m’unissait à mon prétendu eunuque, mais il semblait tout de même étrange, presque impertinent, de me laisser aller à l’affection devant lui.
— Est-ce que tu vas bien ? demandai-je à la place en tâchant de calmer les battements erratiques dans ma poitrine. Que s’est-il passé ?
— Nous ne sommes plus suivis. Mais leurs chevaux se sont dispersés et celui que j’avais réussi à attraper m’a filé entre les mains lorsque je me suis arrêté près d’un ruisseau pour laver le sang.
— Tu n’es pas blessé ?
Il m’adressa un sourire triste avant de secouer la tête. Immédiatement, je compris que les autres étaient tous morts. Une culpabilité sournoise s’immisça aussitôt en moi, mais je parvins à l’enfermer au plus profond de mon esprit afin de me concentrer sur cette petite victoire.
※
À l’approche de midi, le lendemain, nous abandonnâmes Jiaorui et son chargement auprès du médecin à qui il était venu livrer ses remèdes pour prendre la route du palais dans un coche luxueux. Nous étions arrivés à Shuntian le matin même, au terme d’un périple épuisant. Saisis d’effroi à l’idée que l’Eunuque Wei était peut-être en train de profiter de l’absence de l’empereur pour s’emparer du pouvoir, nous ne nous étions arrêtés que quelques minutes le premier soir afin d’acheter à manger, conduisant la charrette à tour de rôle pendant la nuit.
Pour des raisons de sécurité évidentes, j’avais également décidé de laisser Taiyang et Ahma auprès de Jiaorui avec toutes nos économies. Il était impossible de prévoir le comportement des gardes au retour de Youjian dans la capitale, ce qui rendait la situation bien trop instable pour révéler l’existence d’un fils que certains verraient comme un prétendant au trône. Une partie de moi se sentait rassurée de savoir Taiyang à l’abri, mais cela n’apaisait pas la douleur déchirante que je ressentais face à notre séparation soudaine. C’était la première fois que je m’éloignais de mon fils depuis sa naissance et j’avais du mal à focaliser mon attention sur ce qui m’entourait.
— Tout va bien se passer, murmura Yexi pour me réconforter. Il est plus en sécurité avec Ahma qu’avec nous.
— Je sais. C’est juste… Je savais que ce moment viendrait, mais cela ne rend pas les choses plus faciles.
— Ahma veillera sur lui…
Il profita de notre proximité pour effleurer discrètement ma main. Une caresse fugitive, disparue aussi vite qu’elle était apparue, mais dont le souvenir s’attarda pendant de longues minutes sur ma peau. Je pouvais le faire. Nous pouvions le faire.
— Allons-nous vraiment juste demander à entrer ? m’interrogea Xiaoli à quelques rues de notre destination.
— Je pense que nous n’avons pas d’autre choix. À l’approche de la mi-journée, la plupart des conseillers quittent le palais pour retourner à leurs affaires. C’est le meilleur moment. Ils reconnaîtront le Fils du Ciel et leur présence empêchera ceux qui sont fidèles à Wei de prétendre que c’est un imposteur.
— Un imposteur ? s’exclama l’empereur. Ils n’oseront pas proférer de tels mensonges au sein même de mon palais !
— Je suis de cet avis également, avouai-je en tournant mon regard vers lui. La mainmise de l’eunuque Wei ne résistera pas à votre retour, Votre Majesté. Mais il vaut mieux mettre toutes les chances de notre côté.
On nous arrêta comme je l’avais prévu devant l’immense mur d’enceinte qui surplombait les trois portes du méridien, au sud du palais. Cela n’avait rien d’inhabituel en soi, car les gardes vérifiaient toujours l’identité de ceux qui allaient et venaient dans la cité, mais le nombre de soldats en présence restait malgré tout inquiétant. Tout comme les regards soupçonneux qu’ils posèrent sur moi lorsque je descendis de notre véhicule.
— Laissez-nous passer, les sommai-je.
— Je suis désolé, madame, répondit l’un d’eux d’une voix contrite. J’ai reçu l’ordre d’interdire l’accès au palais à tous ceux qui ne sont pas membres du conseil privé de…
— Avez-vous oublié que je suis moi-même conseillère ?
— Je… Je crains que… Votre statut a été révoqué après la mort du Fils du Ciel.
Wei Zhongxian. Bien sûr. C’était un coup bas auquel je ne m’étais pas attendue. Mais peu importait. Si l’eunuque imaginait que Youxiao avait été mon seul protecteur, il était celui qui avait mal évalué la situation.
— Soit, déclarai-je après un long silence en prenant à partie les conseillers qui s’approchaient peu à peu, attirés par l’agitation soudaine. Coupez-moi l’accès si cela vous chante. Mais oserez-vous empêcher votre propre empereur de se rendre à son sacre ?
— Que voulez-vous dire ? gronda le soldat.
— Comment osez-vous parler au nom du Fils du Ciel ? s’emportèrent plusieurs hommes.
Je jetai un coup d’œil à la foule grandissante et vis en leur sein quelques visages familiers. Des eunuques et des conseillers qui ne manqueraient pas de reconnaître le jeune empereur. Cela devrait suffire. Tournant mon regard vers Yexi, je lui fis signe d’ouvrir la porte.
Youjian émergea alors de l’habitacle pour avancer majestueusement vers les gardes qui s’inclinèrent dans un chaos de tintements métalliques. Autour de nous, les eunuques et les conseillers nous observaient d’un air stupéfait, trop surpris par cette apparition inattendue pour savoir comment réagir. Enfin, l’un après l’autre, ils tombèrent à genoux en souhaitant dix mille ans de règne à leur nouveau souverain.
Wei Zhongxian n’était pas parmi eux, à mon grand regret. Depuis le jour de notre rencontre, nos échanges avaient toujours ressemblé à un gigantesque jeu de stratégie et j’aurais aimé voir l’expression sur son visage quand il comprendrait qu’il avait perdu cette partie.
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