Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 35 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 32

 

Ce soir-là, Dorgon ne m’autorisa pas à rejoindre Taiyang et sa nourrice comme je le faisais toutes les nuits. Au lieu de cela, il me traina publiquement jusqu’à sa tente et me ligota les mains au poteau où Wu Sangui s’était retrouvé prisonnier pendant des jours. Après avoir chevauché plusieurs heures sans répit dans un état des plus lamentable, je ne pensais pas avoir la force de me défendre, mais lorsque je le vis tirer un poignard de sa ceinture, je sentis tout mon corps se réveiller.

— Ne bouge pas.

— Qu’allez-vous faire ? Ne me touchez pas !

— J’ai dit ne bouge pas, gronda-t-il en me forçant à m’asseoir.

Il posa la lame de son couteau contre les attaches de ma cuirasse afin de libérer mon épaule gauche. La flèche qui avait percé le cuir tomba avec elle sur le sol et je laissai échapper un gémissement de douleur. Je n’avais pas eu tort en estimant que la blessure était superficielle. Ralentie par l’armure, la pointe de la flèche n’avait fait que peu de dégâts. Mais après ma fuite désespérée et l’affrontement avec Dorgon, le métal avait labouré la peau, creusant la plaie un peu plus à chaque passage. Mes vêtements étaient imbibés de sang.

— Je vais devoir nettoyer ça, commenta le prince.

— Je veux un guérisseur.

— Tu n’es pas en mesure d’exiger quoi que ce soit et tu ferais mieux de t’en souvenir.

Comme pour illustrer son propos, il coupa les autres attaches de ma cuirasse jusqu’à ce que mes protections tombent toutes au sol, me laissant vêtue d’une tunique peu adaptée au froid. Lorsqu’il approcha la lame de mon col, je pris appui sur le poteau afin de pouvoir lui donner un coup de pied, mais il l’esquiva et trancha le tissu sans la moindre hésitation.

— Le sang a séché autour de la plaie, déclara-t-il d’un ton impersonnel. Ça va faire mal.

— Qu’est-ce qui va faire m…

Ma question se transforma en cri aigu quand il tira sur l’étoffe pour libérer la blessure. Ce fut à cet instant que la porte de la yourte s’ouvrit pour laisser entrer Asitan. Le vieil homme ne sourcilla pas en me découvrant attachée au pilier, la tunique déchirée, ni en voyant Dorgon se tenir au-dessus de moi avec un couteau. Il s’approcha à pas mesuré et montra au prince ce qu’il avait apporté, comme pour obtenir sa permission.

— Souhaitez-vous vous en charger vous-même ? demanda le guérisseur.

— Non. Allez-y.

Je laissai malgré moi échapper un soupir de soulagement lorsque Dorgon recula pour retirer son armure. Mais le regard d’Asitan était aussi glacial que celui de mon époux.

— Les autres ? murmurai-je. Comment vont-ils ?

— Ils iraient bien mieux sans votre intervention.

Il me tenait pour responsable du destin de Hyun-yi. J’ignorais pourquoi cette idée me surprenait autant. Hyun-yi était son épouse, même si le vieil homme n’avait jamais cherché à la traiter comme telle. Il avait travaillé plus de deux ans à ses côtés. Elle était importante à ses yeux.

— Je suis désolée, soufflai-je.

Asitan ne répondit rien. Il nettoya ma blessure avant d’appliquer un onguent malodorant et des bandages sans émettre le moindre commentaire. Cela fait, il nous quitta sur un signe de tête envers son prince et referma la porte derrière lui. Dorgon m’étudiait désormais d’un regard mauvais, à quelques pas de son bureau. Je n’aimais pas avoir à relever les yeux pour le dévisager, mais je n’étais pas certaine de pouvoir maintenir les fragments de ma tunique en place si je me redressais. Le vêtement déchiré dévoilait déjà bien trop à mon goût dans cette posture.

— Le soldat Wu aurait apprécié l’ironie, me lança mon geôlier avec un sourire narquois. Il m’a répété à de nombreuses reprises que tu n’étais qu’une traitresse sans honneur.

— Quel dommage qu’il ne soit plus là pour vous le rappeler !

— Silence !

Bien décidée à lui faire comprendre que je ne comptais pas rester sagement ici à attendre son bon vouloir, je tirai sur mes liens d’un coup sec en soufflant bruyamment. Dorgon m’étudia pendant plusieurs secondes, puis il perdit patience et s’accroupit devant moi pour se saisir de ma mâchoire.

— Tiens-toi tranquille.

— Vous avez peur de mal dormir, peut-être ?

— Quand tout ceci sera terminé, je prendrais soin de te rappeler exactement le respect qu’une femme doit à son époux, Jade. Mais d’ici là, tu as intérêt à bien te tenir où tu passeras tes nuits sous la neige.

— Vous n’oseriez pas ! Le Khan vous a demandé de ne pas me maltraiter.

Une promesse qu’il aurait du mal à honorer si je mourais de froid devant sa tente.

— Tu as raison. Je trouverai un autre endroit où t’attacher dans ce cas.

L’intensité de son regard sombre ne laissait aucun doute quant à ce qu’il voulait dire. Je me rendis brutalement compte qu’il était plus proche de moi qu’il ne l’avait jamais été. Si proche, en réalité, qu’il n’aurait eu qu’un geste à faire pour se glisser entre mes jambes. Personne ne viendrait à mon secours s’il se décidait à revenir sur sa parole, ici, au cœur du secteur de la Bannière Blanche. Je n’avais ni la possibilité de le tromper une seconde fois, ni la force suffisante pour me débattre sans y perdre la vie. Personne ne me tirerait de ses griffes. Acceptant peu à peu cette réalité, je cessai de lutter.

— Voilà qui est mieux, approuva-t-il en me relâchant. Je t’avais dit que la victoire serait mienne, à la fin.

Je l’observai faire quelques pas en arrière, un sourire sur les lèvres, puis fouiller dans ses affaires jusqu’à trouver une large peau de fourrure qu’il me lança négligemment avant de se couvrir les épaules pour sortir retrouver son frère.

Je pouvais lui accorder cette victoire, oui. Mais il était dans l’erreur s’il pensait sincèrement que ceci était la fin.

※

Le lendemain matin, je fus réveillée par Dorgon qui me poussait mollement du pied. Je ne l’avais pas entendu se lever ni endosser sa lourde armure, mais il se tenait pourtant au-dessus de moi, comme un soldat prêt à partir au combat. La scène était si surréaliste qu’il me fallut quelques secondes pour me remémorer les évènements de la veille.

— Debout, m’appela-t-il d’une voix sèche.

Je me redressai sur mes coudes, la bouche pâteuse. Je n’avais pas eu l’occasion de faire de toilette après la bataille sur le lac et chaque bouffée d’air m’apportait une vague d’effluves peu ragoutante, mélange du parfum des fourrures et de l’odeur refroidie de ma propre transpiration. La tresse que j’avais nouée la veille ne ressemblait plus à rien et mes yeux devaient être cernés en raison de la nuit désagréable que je venais de passer sur le sol ferme. Dorgon n’y prêta pas la moindre attention. Lorsque je fus assise, il me confia une gourde et patienta jusqu’à ce que je la porte à ma bouche.

Ma gorge se rebella quand au lieu d’y trouver de l’eau, ce fut de l’airag qui coula sur ma langue. Je fus prise d’une crise de toux, manquant de peu de recracher le liquide amer.

— De l’eau, soufflai-je entre mes lèvres sèches.

— Plus tard.

Sa colère n’était donc pas encore retombée. Redressant la tête, je prétendis que cela n’avait pas d’importance et avalai une longue rasade. L’alcool me procurerait un sentiment de satiété. Temporairement.

— Debout.

— Aurez-vous au moins la bonté de me donner de nouveaux vêtements ? m’enquis-je en lui obéissant.

Dorgon eut la décence de détourner le regard quand le mouvement fit tomber ma tunique sur mon ventre, dévoilant les bandages qu’Asitan avait disposés autour de mon épaule blessée, ainsi que ceux que j’avais moi-même serrés au niveau de ma poitrine pour ne pas souffrir à cheval le matin précédent. Ses joues étaient rouge vif.

— Je doute fort que votre frère souhaite voir la mère de l’héritier chevaucher dans cette tenue.

— Un instant, grommela-t-il.

Il se pencha dans le chaos de ses affaires et sélectionna des vêtements en laine sombre brodés de fils dorés. Lorsqu’il se tourna vers moi, je levai mes poignets dans sa direction.

— Tu promets de ne pas tenter quoi que ce soit de stupide ? fit-il en tirant une lame de sa ceinture pour l’approcher de la corde.

— Depuis quand mes promesses ont-elles la moindre valeur à vos yeux ?

— Depuis que je détiens la vie de tes compagnons entre mes mains.

La froideur de ses propos me figea le sang. Vaincue, j’acquiesçai lentement et me glissai derrière une tenture pour échapper à son attention le temps de me changer.

Au lieu de me conduire sur la ligne du départ, Dorgon me rattacha les poignets pour me tirer vers le centre du campement comme un animal en laisse. Le jour n’était pas encore levé, mais les sentinelles étaient déjà nombreuses entre les tentes. Ignorant leurs regards curieux, je fis de mon mieux pour dissimuler la corde qui dansait entre nous à chaque pas. Je sentais ma colère gronder face à cette humiliation, mais alors que nous quittions la section réservée à la Bannière Blanche pour nous enfoncer au cœur de celle de la Bannière Jaune, je pris brutalement conscience de l’endroit où il m’emmenait et ma fureur se transforma en angoisse.

Les cachots.

Dorgon s’arrêta finalement à l’entrée d’une tente d’une cinquantaine de pieds et fit un signe de la tête aux trois hommes qui montaient la garde devant la porte, lesquels s’effacèrent sans un mot pour le laisser passer. À l’intérieur, la pièce unique était traversée de poutres à moitié mangées par l’humidité et sa toile était déchirée, créant pour les nombreux détenus des conditions pires encore que les miennes.

— Jade !

Xiaoli fut la première à remarquer ma présence. Comme Yexi et Hyun-yi, ses poignets étaient immobilisés par un carcan de bois fermé à l’aide d’un gros cadenas de bronze. Lorsqu’elle fit un geste dans ma direction, je me rendis compte que les prisonniers étaient également attachés les uns aux autres, une mesure qui les empêcherait de prendre la fuite quand l’heure viendrait de les déplacer vers le prochain campement. Taiyang, le ciel soit loué, n’était nulle part en vue.

— Xiaoli ! soufflai-je en bondissant vers elle, les yeux pleins de larmes.

Je ne parvins même pas à m’approcher. Dorgon se saisit de la corde qui me reliait toujours à lui et la tira sèchement en arrière. Prise de court, je m’effondrai contre son torse dans un cri.

— Ne la touchez pas ! s’exclama Yexi en se redressant tant bien que mal.

— Le moine, hein ?

Yexi baissa aussitôt les yeux, mais c’était trop tard. La panique qui brillait dans son regard n’était pas la marque d’un garde du corps, mais d’un amant. Je pouvais le voir. Les prisonniers pouvaient le voir. Dorgon l’avait vu, lui aussi. Peut-être le savait-il déjà depuis longtemps.

— Je le tuerai en premier, déclara-t-il à mon oreille. Ensuite, ce sera le tour de ta petite suivante.

Même sans me retourner, je pouvais deviner que ses lèvres étaient figées dans un rictus cruel. J’avais gravement sous-estimé l’intensité de sa colère, et c’était mes compagnons qui risquaient d’en payer le prix. Il n’en était pas question. Je ne le laisserais pas faire du mal aux miens. Je ne laisserais personne faire du mal aux miens.

— J’ai compris le message, rétorquai-je froidement.

— En es-tu vraiment certaine ?

— Oui.

Je devais à tout prix trouver un moyen de retourner la situation à notre avantage. Dans mon dos, Dorgon ne vit pas l’éclat de volonté qui s’était allumé dans mes yeux tandis que j’observais les sillons laissés par les larmes sur les joues de mon amie d’enfance. Satisfait de ma promesse, il tourna les talons en me tirant derrière lui. Mais au lieu de le suivre, je résistai quelques secondes. Quelques fractions de seconde. Juste ce que j’avais besoin pour mettre un peu de distance entre nous.

— Je vous sortirai d’ici, je le jure, déclarai-je en français.

Xiaoli acquiesça, la mine sombre, et je lui souris le plus vaillamment possible avant de céder à la pression sur mes poignets pour rejoindre Dorgon dans l’aube qui se levait sur les vallons enneigés.

※

Les jours qui suivirent se ressemblent tant que j’ai du mal, aujourd’hui, à les compter avec précision. Chaque matin, Dorgon me conduisait jusqu’à la tente de Taiyang et sa nourrice où je disposais de quelques minutes pour me rendre présentable avant d’aller chevaucher aux côtés du Khan. Mon petit garçon pleura à chaudes larmes la première fois qu’il me vit entrer, le visage sale et les mains attachées comme une prisonnière, mais il cessa bien vite d’y faire attention. J’espérais de tout cœur que ces souvenirs disparaitraient de sa mémoire quand il grandirait. Il était encore trop jeune pour être pleinement capable de comprendre ce qui nous arrivait, mais j’ignorais quelles cicatrices pouvait laisser, chez un enfant de son âge, une expérience telle que la guerre.

Lorsque l’armée se mettait en marche, j’étais en première ligne aux côtés du Khan. Et lorsque le soir tombait et que nous nous arrêtions dans un campement fortifié préparé par nos éclaireurs, Dorgon apparaissait devant moi avant même que je ne descende de cheval, les sourcils froncés pour voir si j’allais tenter de me débattre. Je ne voulais surtout pas lui donner satisfaction. Nuit après nuit, je retrouvais donc mon lit de peaux de fourrure sous sa tente, les poings serrés et les oreilles grandes ouvertes. Car ma situation n’avait pas que des défauts. Certes, je me sentais profondément humiliée d’être attachée comme un animal en laisse quand les capitaines de la Bannière Blanche se réunissaient avec leur commandant pour qu’il leur transmette les ordres du Khan. Mais cela me permettait aussi d’entendre des informations que je n’aurais pas été capable de découvrir autrement.

Au cours de ces discussions, je vins notamment à apprendre que nous avions perdu une grande partie des vivres sur le lac et que nous dépendions aujourd’hui du terrain pour survivre, une situation à laquelle les cavaliers jurchens n’étaient pas accoutumés. Le Khan avait chargé Dorgon de l’organisation du ravitaillement et ce dernier avait envoyé des troupes dans les villages environnants afin de convaincre leurs habitants de céder leurs réserves. Je n’avais pas besoin qu’on m’explique ce qui arrivait à ceux qui refusaient. Je les entendis débattre de la meilleure façon de trouver les fermes les plus prospères ou de dénicher les cachettes des paysans qui avaient l’habitude d’enterrer le gros de leurs provisions à l’approche d’une armée.

Dorgon ne s’inquiétait pas de ma présence lorsqu’il recevait ses officiers. Je n’étais pas plus importante pour lui que le mobilier hétéroclite de sa tente. Et c’était sans la moindre gêne qu’ils détaillaient, soir après soir, les villes et les hameaux qui tombaient sous le joug des Jurchens.

Toutes les agglomérations que nous traversions ne se voyaient pourtant pas pillées de façon systématique. Dans certaines d’entre elles, les villageois nous ouvrirent les portes, conformément à ce que le Khan avait prévu, ou peut-être tout simplement craignant pour leur vie. Ils se prosternèrent devant nous, saluant le retour de l’empereur et son protecteur envoyé par les cieux. Ceux-là étaient autorisés à conserver leur nourriture. Hong Taiji profitait même de ces instants de gloire pour leur offrir une partie de nos vivres, un geste généreux, car les temps étaient durs au nord et au sud de la grande muraille. Les habitants recevaient les sacs de riz, de blé et de sel en pleurant de joie, jurant une fidélité éternelle au Khan sans savoir que cette nourriture avait été dérobée à leurs voisins.

Les Jurchens rencontrèrent une résistance grandissante au fur et à mesure qu’ils approchaient de Shuntian, mais je ne vis ces combats que de loin. Le Khan envoyait ses troupes d’élite se battre en amont, conservant le gros de ses forces pour la bataille décisive qui aurait lieu sous les murs de la capitale. Se retrouver à la tête de son armée pour franchir la grande muraille avait été un geste hautement symbolique, mais à présent que nous étions sur les terres de l’empire Ming, l’heure était à la stratégie et non aux affrontements. Lorsque nous nous emparâmes de Jizhou, la dernière citadelle sur la route de Shuntian, j’observai les combats meurtriers depuis un auvent érigé sur une colline à une distance raisonnable de la ville.

Assise sur un siège couvert de fourrure, je restai immobile des heures durant à écouter les officiers du Khan lui présenter leur rapport. Mais je n’avais pas besoin de déchiffrer les conversations pour deviner ce qui était en train de se passer. Je pouvais parfaitement distinguer les colonnes de fumée s’élever de la cité, touchée par les canons que les Jurchens s’étaient appropriés lors des précédentes batailles, ou même les vagues de soldats s’écraser contre les murs et se faufiler au travers des brèches.

Jizhou finit par tomber, au cours du mois de novembre 1629, et avec cette capitulation le Khan vit la route de Shuntian s’ouvrir à lui. Jamais un Jurchen ne s’était autant approché de la capitale depuis que ses ancêtres en avaient été expulsés à la fin de la dynastie Jin, près de quatre cents ans plus tôt. Je pouvais deviner l’excitation dans son regard sombre quand les officiers de la forteresse vaincue vinrent par neuf fois se prosterner devant lui. C’était le rêve de toute une lignée qu’il était en train de réaliser, ce même rêve pour lequel son père était mort.

Le trône était à portée de main.

L’alcool coula à flots ce soir-là, et pendant quelques heures, les Jurchens semblèrent oublier que nous étions en guerre. Libre d’aller et venir à ma guise pour la première fois depuis des jours, je me faufilai entre les tentes à la recherche d’un moyen discret de fausser compagnie à nos geôliers. La chance me sourit tout d’abord et je parvins à m’approcher de la lisière du campement, seulement pour découvrir que nous étions entourés d’une palissade haute comme deux hommes.

Découragée, je fis demi-tour et dirigeai mes pas vers les cachots dans l’espoir d’en apprendre un peu plus sur l’agencement des yourtes. Je n’avais pas revu Yexi et Xiaoli depuis le matin après la bataille sur le lac et je brûlais d’envie de franchir le seuil de leur prison afin de m’assurer qu’ils étaient bien traités. Les sentinelles postées à l’entrée m’autoriseraient-elles à passer si je leur en demandais la permission ? Accepteraient-ils de me laisser échanger quelques mots avec mes compagnons ou partiraient-ils prévenir leur prince sur le champ ?

Une main s’abattit sur mon épaule avant que je ne parvienne à me décider. C’était un soldat que je ne connaissais pas, mais son armure, dont la couleur avait dû être blanche avant le début des combats, indiquait que c’était l’un des hommes de Dorgon.

— Vous n’avez pas le droit d’être ici.

— Je cherchais à prendre l’air, me justifiai-je instinctivement.

L’homme garda le silence jusqu’à ce que je rebrousse chemin, puis il m’emboita le pas. Lorsqu’il me vit emprunter la route de la tente de Taiyang, il m’arrêta à nouveau en secouant la tête. Pourquoi avait-il fallu que je tombe sur l’un des seuls soldats sobres du camp ?

— Je souhaite passer un peu de temps avec mon fils.

— Non.

— Juste quelques instants… Je vous en prie.

— Le prince Rui nous a interdit de vous laisser en compagnie de l’empereur.

— Écoutez, quel est votre nom ?

— Akedun.

— Akedun, le prince Rui est occupé avec le Khan et je n’ai pas encore mangé. Je souhaite simplement voir mon fils avant de me retrouver enfermée pour la nuit. Ne pouvez-vous donc pas faire une exception ? N’avez-vous pas d’enfant ?

Les bruits du festin se répercutaient tout autour de nous en échos indistincts et je pouvais voir des lignes de serviteurs serpenter entre les feux de camp et les vivres obtenus lors du sac de Jizhou. Personne ne semblait prêter attention à nous. Pendant un bref instant, je caressai l’idée de profiter de la situation pour laisser échapper ma colère et me jeter à la gorge du soldat qui se tenait devant moi. Mais même si j’avais contre toute attente réussi à sortir victorieuse de ce combat, où donc aurais-je pu aller ? Le campement était entouré d’une enceinte infranchissable. Mes compagnons et Taiyang étaient sous surveillance. Et c’était sans compter toutes les sentinelles qui patrouillaient dans la nuit.

Même mon caractère impulsif avait ses limites.

Avec un soupir, je cédai à l’ordre silencieux et regagnai la yourte de Dorgon. Akedun me suivit à l’intérieur en jetant un coup d’œil circonspect au poteau près duquel je m’endormais chaque soir. Je devinais qu’il n’avait pas envie de m’y attacher, mais il ne me faisait pas non plus confiance pour rester sous la tente s’il me laissait libre de mes mouvements. Je ne pouvais pas le lui reprocher. En fin de compte, après quelques instants de délibérations silencieuses, il fit passer la corde dans l’anneau de métal et la noua solidement autour de mes poignets sans oser croiser mon regard.

— Je vais vous apporter à manger, fit-il d’un ton embarrassé.

— J’en suis honorée, vraiment, rétorquai-je avec une grimace.

— J’ai une fille.

— Pardon ?

— J’ai une fille. À Shenjing. Elle est un peu plus âgée que votre fils et… Je… Je comprends.

Je détournai la tête, refusant d’éprouver de la pitié pour quelqu’un qui ne m’en témoignait aucune. Mais la voix du Jurchen résonna longtemps dans mon esprit après son départ.

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