Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 25 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 22

 

Yexi partageait habituellement sa yourte avec dix soldats, mais après la discussion que je venais d’avoir avec le Khan, je ne fus pas surprise de leur absence. La tente qu’on leur avait attribuée était un dortoir austère et impersonnel, un lieu dépourvu de vie avec des parois nues dévoilant leur ossature tel un squelette de bois marqué par les années. Peut-être avait-elle abrité des blessés au cours de ces longues semaines de conflit, je n’aurais su le dire. Ce soir-là, seul un homme était à l’intérieur.

Tremblant des pieds à la tête, je m’arrêtai quelques secondes pour contempler sa silhouette à la lumière des bougies. Yexi ne s’était pas rendu compte de ma présence. À genoux dans la pénombre, il était en train de délacer sa cuirasse, persuadé sans doute que c’était ses frères d’armes qui commençaient à le rejoindre. Une récompense. Je ne vous le cacherai pas, une partie de moi était profondément vexée de me voir une fois encore réduite au statut d’objet. Néanmoins, ces réflexions ne pouvaient que s’incliner face au tourbillon d’émotions que je ressentais à me retrouver pour la première fois depuis des mois seule avec Yexi.

Son armure tomba au sol, révélant une tunique à la couleur indéfinissable. Le vêtement avait été lavé à de nombreuses reprises, mais ces efforts n’avaient pas suffi à effacer les traces de la guerre. L’étoffe était effilochée, maculée de taches sombres et déchirée par endroit. Étrangement intimidée par la scène, je fis un pas mal assuré dans sa direction.

— Yexi ?

— Que… gronda-t-il en se retournant d’un geste brusque, la main volant par réflexe à son arme.

Ses yeux s’écarquillèrent en me découvrant sur le seuil et je vis le masque serein qu’il affectait en toute circonstance se fendiller.

— Jade ? Que… Comment…

Toute hésitation oubliée, je traversai la pièce en courant pour me jeter dans ses bras. Le mouvement nous fit basculer sur les tapis, mais aucun de nous ne s’en formalisa. Ses mains étaient partout ; dans mes cheveux, le long de mes côtes, dans le creux de mon dos. Lorsque mes lèvres trouvèrent les siennes, elles s’y accrochèrent pour ne plus les lâcher. Mon cœur semblait sur le point de sauter hors de ma poitrine. Cela faisait si longtemps que je ne m’étais pas abandonnée ainsi contre lui, si longtemps que je ne m’étais pas autorisée à baisser ma garde.

Les larmes vinrent et je les laissai couler. C’était des larmes de joie, nées d’un soulagement tel qu’il ne peut être décrit avec des mots. Mais lorsque Yexi en sentit le sel sur sa langue, il cessa de m’embrasser et se redressa pour me dévisager.

— C’est trop dangereux, Jade, murmura-t-il en promenant tendrement un doigt sur ma joue. Tu ne devrais pas être ici.

— Ne t’inquiète pas. Personne ne viendra nous déranger.

— Les autres ne vont pas tarder à…

Je le fis taire en secouant la tête, une main posée sur son torse. Cette nuit était pour nous et rien que pour nous.

— Jade ?

La confusion était visible dans les traits de son visage. Et comment aurait-il pu en être autrement ? Je faillis lui expliquer ce que le Khan m’avait promis, mais les mots refusèrent de passer le barrage de mes lèvres. Je ne me pensais pas capable de lui révéler la seconde partie de notre discussion sans parler de la première. Yexi venait tout juste de revenir de la guerre. Je ne pouvais pas tout gâcher en lui avouant que j’avais accepté d’épouser un autre homme. Pas encore.

Mon sentiment de culpabilité était un monstre rugissant dans le secret de mon cœur, mais je parvins à le réduire au silence. Temporairement. Parce que, récompense ou non, cet instant était tout ce que je pouvais lui offrir. Tout ce que je pouvais nous offrir. Après des semaines loin de lui, j’avais cruellement besoin de sa présence, de sa chaleur et de la sécurité que je ressentais entre ses bras. Même si c’était la dernière fois.

— Personne ne viendra nous déranger ce soir, répétai-je avec un sourire que j’espérais confiant.

Yexi se redressa sur un coude pour me faciliter l’accès lorsque je tendis la main vers lui pour délacer sa tunique. Mon cœur sombra dans ma poitrine en apercevant les cicatrices sur son torse et son épaule gauche qui disparaissait sous les bandages.

— Que s’est-il passé ?

— Je… Je préfère ne pas en parler.

L’affliction que je pouvais lire dans son regard était douloureuse à supporter et rester dans l’ignorance rendait les choses peut-être plus difficiles encore. Pourtant, je n’insistai pas. Cela aurait été cruel de ma part. Comment pouvais-je le forcer à revivre les dernières semaines alors qu’il en souffrait encore ? Résignée à son silence, je laissai ma main courir le long de son ventre. Quand elle parvint au niveau d’un hématome, je m’interrompis d’un geste hésitant, mais Yexi s’empara de mes doigts pour les poser fermement sur sa peau.

— Ça ne fait pas mal.

— Menteur.

— Ça ne fait pas mal si c’est toi.

C’était ma faute s’il avait subi une épreuve aussi terrible. Ma faute s’il avait tué et failli perdre la vie. J’avais beau savoir que Yexi n’avait pas besoin que je le protège, qu’il était infiniment plus fort que je ne l’étais moi-même, je ne pouvais m’empêcher de me sentir responsable de tout ce qui était arrivé.

C’étaient mes choix, après tout, qui nous avaient amenés jusqu’ici.

— Jade, soupira-t-il en se redressant pour de bon. Arrête. Je devine à quoi tu es en train de penser. Ne laisse pas cette angoisse prendre le dessus.

— Xiaoli et toi…

— Nous savions pertinemment ce que nous risquions en nous engageant dans cette voie. Taiyang est mon fils, Jade. Ne va pas imaginer un seul instant que je suis ici contre mon gré.

Il appuya son propos d’une expression sévère qui me fit malgré moi sourire. C’était la vérité. J’avais tendance à vouloir porter le poids du monde sur mes épaules, mais Yexi avait autant de raisons de s’être lancé dans cette expédition que moi. Et à présent que nous étions sur le point d’obtenir sa garde, nos projets de fuite prenaient enfin une dimension plus réelle.

Un mariage.

La voix du Khan s’imposa brièvement à mon esprit, mais je la refoulai avec l’énergie du désespoir. Il n’était pas question que je laisse mes doutes gâcher mes retrouvailles avec Yexi. Ignorant le grognement furieux de ma culpabilité muselée, je me dressai sur les coudes et l’attirai vers moi d’un geste autoritaire.

Le reste attendrait. Pour l’heure, nous avions besoin l’un de l’autre.

※

Le lendemain commença l’exode vers la capitale. Tel un serpent colossal, l’armée jurchen se mit en marche dans les steppes, une caravane si longue que je ne parvenais pas à en voir le bout. Chevauchant derrière le Khan en compagnie de Jere et Xiaoli, je ne pouvais pourtant pas m’empêcher de jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule à chaque sommet que nous traversions. Fascinée et horrifiée tout à la fois.

Sous le ciel d’un bleu chatoyant, portée par les chants de la victoire et les cris de joie, l’ambiance était à la fête. Les visages étaient souriants. Les plaisanteries fusaient de part et d’autre. Mais c’étaient ces mêmes hommes, ces mêmes soldats, qui s’abattraient sur les défenses Ming si le Khan obtenait satisfaction. C’était cette armée qui prendrait la route de Shuntian pour renverser l’empereur. Ningyuan avait survécu une fois à un assaut de cette envergure. Hong Taiji pouvait-il réussir là où son père avait échoué ?

À mes côtés, Xiaoli affichait une mine renfrognée après les réjouissances qui avaient duré toute la nuit, si bien que je n’avais pas eu le cœur à lui parler de l’accord que j’avais conclu avec le Khan. Hyun-yi et elle n’avaient nullement eu l’intention de s’enivrer, la veille, mais le camp était dans un tel état d’effervescence qu’il avait été difficile de refuser toutes les outres tendues et ma petite Li semblait s’en mordre les doigts. Je ne regrettais pas un seul instant d’avoir passé la nuit entre les bras de Yexi, bercée par la musique et les chansons qui avaient résonné à travers les tentes jusqu’au matin, mais je devais avouer que le degré des festivités avait éveillé ma curiosité. Je n’avais jamais été témoin d’un tel moment de fraternité et d’euphorie. La façon dont les hommes et les femmes avaient célébré leur victoire ensemble, sans distinction de sexe ou de rang, était quelque chose de particulièrement inédit pour moi.

Je n’étais pas certaine d’apprécier le caractère envieux que prenaient mes pensées quand je songeais aux Jurchens en ces termes.

Shenjing était l’une des villes les plus peuplées au nord de la Grande Muraille. C’était également une cité vieille de plusieurs siècles qui avait existé bien avant que les Jurchens choisissent de s’y installer. Le père de Hong Taiji était celui qui lui avait donné son nom le plus récent, capitale montante, en y déménageant sa cour quelques années plus tôt et la population n’avait fait que croitre à compter de cet instant. Ses faubourgs débordaient désormais des murs pour s’étendre dans les steppes en rangées innombrables de yourtes. Une ville de tissu, de pierre et de bois qui émergeait des plaines comme un joyau multicolore.

Notre cortège fut accueilli par une foule en liesse dès les premières habitations. Les gens s’étaient réunis sur le bas-côté pour chanter les louanges de leur souverain, lui offrir des fleurs et nous noyer sous une pluie de confettis rouge vif qui se nichaient dans mes cheveux et les plis de mes vêtements.

Leur nombre ne fit qu’augmenter au fur et à mesure que nous nous enfoncions dans la cité, si bien qu’il fallut envoyer des soldats pour disperser le rassemblement. Le Khan semblait le plus heureux des hommes. Il souriait, flattait la tête des enfants que les mères tendaient en direction de son cheval. Je l’avais vu terrifiant. Je l’avais vu autoritaire. Je l’avais vu savourer la ferveur exaltée de ses gens. Mais je ne l’avais encore jamais vu comblé et cette scène m’effraya bien plus que j’aurais pu le concevoir.

À ses côtés, ses frères jouissaient d’un prestige équivalent. Les habitants de Shenjing les adulaient, criaient leurs noms et jouaient des coudes pour s’approcher et essayer de les toucher. Dodo, le plus jeune frère du Khan et déjà chef militaire malgré ses quatorze ans, était ivre de joie. Dorgon semblait également de bonne humeur, même s’il me lançait régulièrement des regards suspicieux pour vérifier que je n’étais pas en train de préparer un mauvais tour. Buyantai, en revanche, chevauchait sans se presser, le visage sombre. C’était à peine s’il réagissait à l’admiration de son peuple. Le souvenir de la discussion que j’avais surpris au cours de l’été était encore frais dans ma mémoire. Pourrait-il se montrer un allié, le moment venu ? Rien n’était moins sûr.

Le cortège s’interrompit devant les murs ocre du palais impérial. Ma nervosité n’avait fait que croitre au cours des dernières minutes et à présent que nous étions arrivés, je sentais mon cœur battre de façon erratique dans ma poitrine. Instinctivement, je jetai un regard par-dessus mon épaule à la recherche de Yexi. Il n’était nulle part en vue.

— Jade ? m’appela Xiaoli.

Je tournai la tête pour me rendre compte que ma petite Li avait déjà mis pied à terre. Derrière elle, le Khan et ses frères étaient en train de confier leurs chevaux à un groupe de domestiques. Personne ne nous avait expliqué ce qui serait attendu de nous, ni même où nous serions logés une fois arrivés dans la capitale, mais je devinais que Hong Taiji me garderait près de lui. Il voudrait s’assurer que je n’étais pas enceinte avant de concrétiser ses projets de mariage.

Refoulant mes inquiétudes au plus profond de moi, je pris appui sur la selle et descendis de ma monture.

— Tout va bien ? demanda ma petite Li en français.

Le secret que je portais dans mon cœur sembla s’alourdir à ces mots. Il avait été si facile d’ignorer l’échange que j’avais eu avec le Khan au cours de notre voyage, de prétendre que je n’étais pas en train de marcher vers un destin qui risquait fort bien de me détruire. Ce n’était plus possible à présent.

— Je pense. C’est juste… Je n’aime pas l’idée de me retrouver enfermée à l’intérieur de ces murs.

Nos regards se croisèrent et elle hocha la tête. Nous savions mieux que quiconque combien il était difficile de s’enfuir d’un palais impérial. Alors que j’étais sur le point d’ajouter autre chose, j’aperçus enfin Yexi au milieu des soldats jurchens. Il tenait les rênes de sa monture dans l’attente d’une directive de son officier supérieur, mais son attention était focalisée sur Xiaoli et moi.

Mon angoisse reflua quelque peu à sa vue. Quoi qu’il advienne, nous étions ensemble. Et si le Khan ne m’avait pas menti, nous retrouverions bientôt la garde de Taiyang. Il nous fallait faire preuve de patience.

— Madame ? Si vous voulez bien me suivre, le Khan m’a demandé de vous conduire à vos quartiers.

C’était le plus jeune frère de Hong Taiji, Dodo, qui venait de m’interpeller ainsi. Surprise de le voir m’adresser la parole pour la première fois, je mis plus de temps qu’il n’était nécessaire à répondre.

— Dois-je rester à l’intérieur du palais ?

— Pas exactement. Le Khan a exigé que l’on vous réserve les appartements de dame Ula Nara.

— Dame Ula Nara ?

— Ma mère, expliqua le jeune garçon avec un sourire timide. Elle n’est plus des nôtres, mais la maison qu’elle occupait est spacieuse et bien gardée. Vous y serez en sécurité.

— Votre mère ne logeait pas au palais ? demandai-je en lui emboitant le pas.

— Les quartiers résidentiels du palais sont très récents. De son vivant, mon père n’y passait la nuit que lorsqu’il croulait sous les affaires.

Une escorte d’une douzaine de soldats se joignit à nous tandis que nous nous éloignions du Khan et de ses gens. Je fus rassurée de voir Yexi parmi eux. Dans ma tête, la voix de Hong Taiji résonnait encore et encore, répétant les mots mariage et alliance avec ce ton impérieux qui était le sien. Garder cet accord secret avait tout d’abord semblé être une bonne idée, mais à présent que nous étions arrivés et que le temps me filait entre les doigts, je n’étais plus si sûre. Le silence avait ajouté le poids de la culpabilité à un fardeau déjà trop lourd à porter.

— Vous ne pouvez pas aller plus loin.

Nous étions parvenus devant un pavillon de bois peint, une copie presque parfaite de ceux de Shuntian, qui en manquait pourtant l’opulence et le sens de la grandeur. Xiaoli était à l’intérieur et j’avais moi une main sur la porte, prête à franchir le seuil. C’était Yexi que le Jurchen venait d’arrêter.

— Il est avec moi, rétorquai-je de ma voix la plus catégorique possible.

— Les ordres sont les ordres, madame.

— Le soldat Luo a prêté serment de veiller sur ma famille. Il va où je vais.

— Il répond au Khan, désormais. Comme nous tous.

— Laissez-moi lui parler, dans ce cas.

— C’est impossible. Le Khan a ordonné que vous ne soyez entourée que de femmes. À partir d’aujourd’hui et jusqu’à votre m…

— Je vous en prie, l’interrompis-je brusquement en m’emparant de sa main. Juste quelques minutes.

Je n’aurais sans doute pas dû être surprise, mais la voix tremblante et les yeux larmoyants réussirent là où l’autorité avait échoué. Dodo hésita quelques instants, jeta un coup d’œil rapide à Yexi et finit par acquiescer, les lèvres si étroitement serrées qu’elles ne formaient plus qu’une fine ligne sombre sur son visage.

— Faites vite, déclara-t-il avant de nous tourner le dos.

Il n’était pas question que je gâche la moindre seconde à négocier. Tirant Yexi à l’intérieur du pavillon, je refermai la porte derrière nous avec un soupir. Je n’avais que quelques minutes pour avouer tout ce que j’avais sur le cœur et élaborer l’ébauche d’un plan qui nous permettrait de quitter cet endroit en vie.

※

— Que voulait-il dire par là ? s’enquit Xiaoli en fronçant les sourcils.

— Je dois vous parler.

— De quoi ?

Mon regard se tourna intuitivement vers Yexi, mais ma voix se bloqua lorsque je le vis baisser les yeux. Je ne pouvais pas garder ce secret pour moi plus longtemps. Aurions-nous seulement l’occasion de nous retrouver une fois que le Khan l’enverrait vivre parmi ses soldats ? Il apprendrait la mauvaise nouvelle d’une façon ou d’une autre et je préférais encore qu’elle vienne de moi. Peut-être, ainsi, pourrais-je atténuer partiellement sa souffrance. J’avais l’impression d’être en train de le trahir et mon estomac se noua aussitôt en réponse. Je détestais lui faire du mal.

— Quand nous étions dans les steppes, lorsque vous êtes revenus de…

— Jade, non, souffla-t-il en me prenant la main.

— J’ai passé un marché avec le Khan à propos de Taiyang et…

— Ne dis rien.

— C’était la seule façon de revoir Taiyang. Je n’avais pas le choix, alors j’ai accepté de…

Il me fit taire d’un baiser dont la rudesse ne lui ressemblait pas. Le mouvement nous précipita contre le mur dans un bruit sec et je laissai échapper un gémissement contre ses lèvres. Il savait. J’ignorai comment il l’avait appris, mais il était déjà au courant de mon alliance avec Hong Taiji, ainsi que du fait que j’avais gardé le secret pendant l’intégralité du voyage. Je sentais les pièces métalliques de son armure mordre ma peau sous ma tunique, mais la douleur ne me gênait pas. Ce n’était que justice après ce que j’avais été obligée de lui infliger, à lui.

Lorsqu’il s’écarta finalement de moi, j’aperçus la silhouette de Xiaoli du coin de l’œil. Mains posées sur les hanches, elle nous dévisageait d’un air circonspect.

— Loin de moi l’idée de réfréner vos ardeurs, mais vous avez probablement gaspillé la moitié du temps qu’il nous a alloué.

L’exagération me fit sourire et je repoussai Yexi à bout de bras. Ma petite Li avait raison. Nous n’avions pas la moindre seconde à perdre. Pourtant, il m’était impossible de quitter des yeux le regard résigné de mon compagnon.

— Est-ce que tu m’en veux ? murmurai-je.

— Non, répondit-il sur le même ton. Je ne pourrais jamais t’en vouloir. Lorsque je les ai entendues, j’ai… J’ai prié pour que ces rumeurs ne soient rien d’autre que ça, des rumeurs. Mais au fond, je pense que je savais… Je comprends pourquoi tu as pris cette décision, Jade. J’aurais simplement aimé pouvoir trouver un moyen de t’en préserver.

— Tu m’as sauvé la vie plus de fois que je peux le compter…

— Et pourtant, je suis incapable de faire quoi que ce soit pour changer les choses, avoua-t-il en secouant la tête. J’ai eu tellement d’occasions de t’emmener loin d’ici, tu sais ? Les Jurchens me font assez confiance pour me laisser mes armes et si je le voulais, je pourrais te faire sortir d’ici à la force de l’épée.

— Mais tu ne le feras pas.

— Exactement.

— À cause de Taiyang.

Il acquiesça doucement avant de prendre une longue inspiration qui eut pour effet de détendre la ligne de ses épaules. Je pouvais voir le masque se reformer sur son visage tandis qu’il retrouvait peu à peu son sang-froid. Xiaoli s’approcha de nous, les sourcils froncés. J’avais conscience que notre échange devait probablement semer la confusion dans son esprit, mais je souhaitais avant tout m’assurer que Yexi comprenait. Je ne voulais pas laisser Hong Taiji empoisonner notre relation de la même manière que l’empereur l’avait fait avec Ruoyan. Ce mariage était une alliance politique. Rien de plus.

— Fais-moi confiance, lui soufflai-je. J’ai un plan.

— Je te fais confiance. Que devons-nous faire ?

— Le Khan va probablement t’envoyer vivre auprès du reste des soldats.

— Il l’a déjà fait.

— Je veux que tu fasses tout ce qui est en ton possible pour gagner leur confiance. Nous disposons d’un peu de temps avant… Nous disposons d’une petite marge de manœuvre et je veux essayer de retrouver Taiyang. Le Khan a dit qu’il l’avait renvoyé à Shenjing, quelqu’un doit avoir une idée de l’endroit où il le garde.

— Penses-tu que les soldats auront accès à cette information ? s’enquit Xiaoli avec une grimace.

Je me tournai vers elle en faisant de mon mieux pour paraître sûre de moi. Je savais que la chance n’était pas exactement de notre côté, mais aux yeux des Jurchens, Taiyang était le fils d’un empereur. On ne logeait pas un prince héritier dans un cabanon clandestin des bas-fonds de la ville.

— Le Khan a besoin que son peuple se range derrière lui. Il veut être vu comme le protecteur du véritable empereur et cela signifie qu’il n’agira pas dans le secret. Il entourera Taiyang de richesses, de nourriture et de serviteurs, peu importe son âge. Il aura ses propres gardes. Quelqu’un finira bien par parler.

— Je ferai tout ce qui est en mon possible.

— Je n’en doute pas. Xiaoli ?

— Oui ?

— Je pense que tu auras plus de facilité que moi à te déplacer dans Shenjing au cours des prochains jours. Je te donnerai une liste pour Hyun-yi. J’ai aussi besoin que quelqu’un essaye d’apprendre ce qu’il adviendra de Sangui à présent que nous sommes dans la capitale.

Nous fûmes interrompus par une série de coups impatients à la porte. Le délai avait expiré. Yexi m’adressa un regard perçant, laissa son doigt courir sur ma joue pendant une fraction de seconde et murmura :

— Fais attention.

— Je trouverai un moyen de nous faire sortir d’ici en un seul morceau.

— Je sais. Mais promets-moi que tu feras attention à toi.

Combattant les sanglots qui me comprimaient la gorge, j’acquiesçai précipitamment. J’ignorai quand nous pourrions nous revoir et je haïssais l’idée d’être de nouveau séparée de lui. De l’autre côté de la pièce, la porte se mit à trembler sous les assauts répétés des soldats jurchens.

— Toi aussi, soufflai-je alors que Yexi pivotait sur ses talons pour nous quitter. Fais attention à toi.

— Toujours.

Après son départ, je sentis une main tirer la manche de ma robe. Xiaoli était en train de me dévisager avec une inquiétude palpable.

— Je pense que tu me dois quelques explications, Jade. Que voulait dire Yexi ? Quelles rumeurs ?

— Le Khan m’a demandé de l’épouser.

L’expression de ma petite Li s’affaissa aussitôt. Là. Les mots étaient sortis. Et avec eux, mes efforts pour nier la vérité s’étaient vus réduits à néant. La promesse que j’avais faite dans les steppes semblait soudain si réelle, si proche.

J’avais imaginé que je me mettrais à pleurer, mais les larmes ne vinrent pas. Je n’avais pas menti en disant à Yexi que j’avais un plan. Si nous parvenions à retrouver la trace de Taiyang avant le mariage, nous aurions peut-être une chance de fausser compagnie à notre hôte.

Et si nous n’y parvenions pas, je devrais passer à l’étape suivante et épouser le Khan.

Ou du moins était-ce ce que je croyais.

 

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