Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 33 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 30

 

 

Le lendemain matin, notre troupe parvint au sommet d’une colline qui marquait la fin des terres tchakhares. La neige avait transformé le paysage en une fresque blanche qui s’étendait jusqu’à l’horizon, peignant sur les arbres nus un voile de givre scintillant. Au-dessus de nos têtes, le ciel était d’un bleu presque entièrement lavé de sa couleur, une teinte indéfinissable entre l’azur et l’ivoire. Et devant nous se dressait le mur le plus long du monde.

Ce n’était pas la première fois que je me retrouvais face à la Grande Muraille, mais je n’avais encore jamais pris conscience de ses proportions colossales. Depuis notre position sur la colline, je pouvais voir les remparts serpenter au milieu des montagnes, une ligne sévère tracée d’est en ouest. Yexi m’avait dit que ses fortifications s’étendaient sur plus de dix mille lieues et comportait pas moins de vingt-cinq mille tours de garde. C’était une barrière qui avait arrêté les hordes des ennemis de l’empire pendant des siècles, un obstacle que l’on aimait croire infranchissable.

Et pourtant.

À présent que nous étions arrivés, je comprenais parfaitement pourquoi Hong Taiji s’était désintéressé de Ningyuan afin de conduire son armée ici, en cet endroit précis, malgré les conditions climatiques extrêmes et l’interminable voyage à travers les montagnes. Où avait-il glané cette information ? Je ne le saurais sans doute jamais, mais je devinais que cette découverte avait changé le cours de la guerre.

Là, droit devant nous en bas de la colline, un lac coupait la muraille en deux. L’étendue d’eau était plus profonde qu’elle n’était large et deux immenses tours avaient été construites sur les rives afin d’en surveiller le passage. Les Jurchens ne disposaient pas de leur propre flotte et nul navire militaire n’aurait de toute façon pu naviguer au travers du réseau de petites rivières qui sillonnaient la région ; peut-être était-ce la raison pour laquelle les soldats de Youjian n’avaient jamais comblé ce trou dans leur défense. Cela n’avait désormais aucune importance. Au plus froid de l’hiver, le lac était recouvert d’une épaisse couche de glace, offrant un accès direct aux terres de l’empire Ming.

— La voici donc, déclara Yexi en s’arrêtant à gauche de ma monture pour observer l’étendue désertique. La raison de notre détour.

— Je n’aime pas ça. Les tours…

Il me lança un regard appuyé et je m’interrompis aussitôt. Il était dangereux de faire part de ses pensées au milieu d’une armée. Les soldats répartis autour de nous entendaient tout de notre conversation. Je reportai donc mon attention sur le lac en serrant Taiyang contre moi pour l’inciter au calme. Les hommes du Khan avaient travaillé plusieurs heures, la veille, afin d’adapter leurs cuirasses à ma silhouette et celle de mon fils. Celle que portait Taiyang avait l’air particulièrement inconfortable, car il n’arrêtait pas de se tortiller sur la selle et j’avais dû lui donner le cheval de bois avec lequel il dormait tous les soirs pour l’aider à se détendre.

L’immobilité absolue du paysage aurait dû inspirer une sensation de sérénité, mais elle me glaçait le sang. Mes mains se mirent à trembler sur les rênes et ma monture fit un pas nerveux sur le côté, gagnée par la tension qui me raidissait le corps. Il n’y avait aucun mouvement dans les fortifications, aucun signal de fumée pour prévenir les autres tours de notre approche. Une armée de cent mille hommes venait de surgir au sommet d’une colline et la seule réponse était le silence.

Wu Sangui avait-il échoué ? Avait-il perdu la vie quelque part dans les montagnes, mort de froid ou de faim avant même de pouvoir retrouver les siens ?

Je tournai un regard inquiet vers Xiaoli et Hyun-yi qui se tenaient plusieurs rangées derrière nous, à peine visibles entre les lignes des soldats. L’armée s’était divisée en sections encerclant les cargaisons de vivres et le personnel non combattant comme Asitan et ses guérisseurs, afin de les protéger d’une attaque-surprise. J’aurais aimé chevaucher à leurs côtés, mais on ne m’avait pas laissé le choix. Ma place était à l’avant du cortège.

Après plusieurs minutes à observer la scène sans bouger, le Khan échangea quelques mots rapides avec ses éclaireurs et donna le signal du départ. De l’autre côté du lac, la rive était si lointaine qu’elle avait été avalée par la brume.

— Est-ce que la glace va tenir ? m’enquis-je en me tournant vers Hong Taiji.

— Si le ciel est avec nous, elle tiendra.

Cela n’avait rien de très rassurant, mais lorsque le Jurchen jeta un coup d’œil dans ma direction, je vis qu’il souriait. Était-ce parce qu’il se moquait de moi ? Parce qu’il était sûr et certain de sa victoire ? Ou simplement parce que ce jour était sur le point d’entrer dans l’histoire pour son peuple ?

— Restez au centre du lac, lança le Khan d’une voix sèche qui se propagea comme un écho dans notre dos au fur et à mesure que les soldats répétaient l’ordre rang après rang. Toi aussi, Jade.

— N’est-ce pas là où la glace est la plus fine ?

— C’est une précaution pour rester hors de portée des canons.

— Des canons ? m’exclamai-je en sursautant. Il n’a jamais été question de canons !

— Ne t’inquiète donc pas, petite sœur. L’usurpateur est à court d’argent depuis longtemps. Même s’il lui prenait l’envie d’envoyer des canons dans le nord, il ne pourra pas en déployer beaucoup. Certainement pas assez pour couvrir toutes les tours de garde de la région. Les risques sont faibles.

— Mais ils ne sont pas nuls.

— Et c’est pour cette raison que nous restons au centre.

Avalant nerveusement ma salive, je serrai mon fils contre moi d’une main et raffermis ma prise sur les rênes de l’autre. Je me souvenais encore du traité commercial que j’avais étudié pour Youjian après la naissance de Taiyang. Le marchand portugais qui en était à l’origine avait prétendu que ses armes pouvaient tirer plus loin et être rechargées plus vite que les machines dont disposait déjà l’empire. Serions-nous toujours à l’abri si c’était l’un d’eux qui se cachait au sommet des tours de pierre ? Allais-je mourir, terrassée par les canons que j’avais poussé l’empereur à acheter ? Si je n’avais pas été aussi nerveuse, je crois que j’en aurais ri.

Les deux forteresses devinrent plus menaçantes encore au fur et à mesure que nous approchions, mais j’avais beau leur jeter des regards inquiets, je ne devinais pas le moindre signe de vie à l’intérieur. Leur ombre démesurée semblait pourtant recouvrir tout le lac et j’aurais pu jurer que leur attention était rivée sur nous. Un œil obscur suivant chacun de nos mouvements.

De près, la splendeur du paysage enneigé s’était faite sinistre. Le blanc scintillant sous le soleil était un dégradé de gris terne, le bleu du ciel disparaissait derrière les nuages et je sentais l’air froid chercher son chemin le long de ma gorge comme pour m’étouffer. Lorsque le Khan ordonna à ses éclaireurs de nous précéder sur la rive afin de s’assurer qu’elle était aussi déserte que le reste du lac, sa voix tonna dans le silence oppressant.

Mon corps tout entier vibrait sous la pression quand nous arrivâmes au niveau des deux tours. J’avais l’impression d’être la corde d’un arc bandé à sa limite, n’attendant qu’un signal pour bondir dans une direction ou une autre. Mais le geste ne vint pas. Et nous dépassâmes les forteresses sans rencontrer de résistance, continuant notre chemin vers la berge opposée.

Quelques minutes plus tard, la brume commença à se dissiper, dévoilant au loin des branches qui se tordaient dans le ciel gris, tels des doigts noueux prêts à nous empoigner. Mon regard se tourna instinctivement à la recherche de Yexi, mais ce fut celui de mon époux jurchen que je croisai et je m’empressai aussitôt de ramener mon attention sur la route. Je ne voulais pas donner à Dorgon davantage de raison de douter de moi. Je savais que j’étais incapable de garder le contrôle de mes émotions dans un moment pareil.

— Maman ? appela Taiyang d’une voix effrayée.

— Tout ira bien, mon chéri, répondis-je, un peu trop rapidement peut-être. Nous sommes presque arrivés.

Ce fut à cet instant que nous entendîmes des hurlements provenir de la rive qui nous faisait face. Les éclaireurs. Presque aussitôt, une volée de flèches sombres surgit d’entre les arbres pour s’élancer vers les nuages.

— Chargez ! rugit le Khan.

Le cri fut repris par des dizaines de milliers de gorges tandis que les Jurchens partaient à l’assaut de l’empire. Un chaos de sabots, de lances et d’épées. Je n’étais pas supposée faire de même, mais mon cheval se lança de lui-même au galop pour imiter ses confrères et devancer la nuée mortelle. Les flèches furent plus rapides que nous. Elles s’abattirent sur notre groupe avec violence, fauchant les cavaliers sans distinction de rang ou de force. Je vis des hommes s’écrouler tout autour de moi, et les contemplai d’un air hébété, trop choquée pour exprimer la terreur qui m’étouffait. Mes mains tiraient sur les rênes, une tentative désespérée de faire rebrousser chemin à ma monture paniquée qui se cabra au moment où une nouvelle pluie de flèches tombait sur nous. L’impact me projeta violemment au sol.

Mon esprit était vide. Je ne savais pas où était le nord, où était le sud. Je ne savais plus si la sécurité se trouvait auprès des Jurchens ou de l’empire. J’étais incapable de me concentrer, incapable de réfléchir au déroulement probable du combat. Lorsque je heurtai la glace, mon attention était focalisée sur un seul détail. Protéger Taiyang.

Repliée autour de lui, je le tins serré contre ma poitrine pendant plusieurs secondes, à court de souffle, avant de me redresser péniblement pour m’assurer que ses cris stridents étaient dus à la peur et non à la souffrance. Mon corps tout entier hurlait son inconfort, mais je n’avais pas le temps de m’en occuper.

— Taiyang ! m’exclamai-je d’une voix forte.

Il riva sur moi des yeux remplis de larmes et je poussai un soupir de soulagement. Il n’était pas blessé. Je fis aussitôt un geste pour me redresser, mais une vague de douleur me terrassa, forçant mon attention à se tourner vers un détail que mon esprit avait négligé. Une flèche dépassait de mon épaule. La tête avait dû être arrêtée par ma cuirasse, car j’étais encore capable de remuer le bras, mais cela ne signifiait pas que j’étais hors de danger pour autant.

— Jade !

Relevant les yeux, j’aperçus Yexi qui courait jusqu’à nous en sautant par-dessus les cadavres. L’armée sans fin du Khan continuait de nous dépasser sans prêter attention à nous et sur la rive, une troupe de cavaliers avait finalement émergé des arbres pour s’attaquer aux envahisseurs. Je pouvais entendre les lames s’entrechoquer avec une acuité qui me perturbait. Ils étaient plus près qu’ils en avaient l’air.

— Jade, est-ce que ça va ? répéta Yexi en tombant à genoux devant moi.

— Je crois.

Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il remarqua la flèche, mais nous n’avions pas de temps à perdre. Les soldats impériaux avaient délaissé les arcs pour ne pas prendre le risque d’abattre les leurs et nous devions profiter de cette trêve. Je poussai Taiyang entre les bras de son père sans prêter attention à ses braillements effrayés, ou ses tentatives d’échapper à cet inconnu qui sentait déjà la sueur et le sang. Devions-nous essayer d’atteindre la forteresse ? Avions-nous la moindre chance de nous évader en tirant parti de la confusion de la bataille ?

— Nous devons trouver Xiaoli et Hyun-yi, déclarai-je en fouillant frénétiquement le lac du regard.

Le bruit assourdissant d’une explosion précéda le chaos de quelques battements de cœur. Yexi fut le premier d’entre nous à réagir. J’étais encore en train d’essayer de deviner l’origine du vacarme quand il se jeta sur Taiyang et moi pour nous plaquer contre la glace. Ce n’est qu’en sentant l’air vibrer que je compris que les forteresses n’avaient jamais été vides et qu’elles disposaient bel et bien de canons.

Le sol trembla violemment lorsque le boulet frappa le lac, fauchant un groupe de cavaliers dans leur course effrénée vers la rive. L’air était empli de cris de panique et de hennissements terrifiés. Plus loin, sur la terre ferme, le bruit des épées s’entrechoquant avait été avalé par celui des armes à feu des soldats de Youjian. Redressée sur un coude, je pouvais voir que nous étions passés près de la mort. Quelques centaines de pieds à peine nous séparaient du cratère où la glace naguère si solide n’était plus qu’un tourbillon d’écume et d’eau sombre sur laquelle flottaient de nombreux corps.

— Nous ne pouvons pas rester ici, soufflai-je en acceptant l’aide de Yexi pour me relever.

— Nous ne pouvons pas aller vers les forteresses non plus.

Ce qui nous laissait la berge et l’endroit où se battaient à cet instant des dizaines de milliers de soldats.

— Jade !

Je crus défaillir de soulagement en voyant Xiaoli émerger du chaos, une main dans celle de Hyun-yi. Le regard de ma petite Li sembla s’apaiser lorsqu’elle trouva le mien dans la foule en mouvement et elle pressa le pas, tirant sa compagne avec force. Les deux jeunes femmes avaient l’air terrifiées. Leurs joues étaient écarlates et leurs cheveux détachés pendaient autour de leur visage, mais elles étaient en vie. Un nouveau rugissement nous cloua au sol avant qu’elles n’arrivent à notre niveau. Le craquement terrible qui s’en suivit se répercuta le long de ma colonne vertébrale dans un écho épouvantable. J’aurais pu jurer que la glace était en train de ployer sous nos pieds. Je la sentais se tordre et se disloquer, comme une mâchoire géante prête à se refermer sur nous.

Luttant pour conserver mon équilibre, je tournai les yeux juste à temps pour apercevoir une fissure serpenter paresseusement dans notre direction. Un autre sifflement retentissait déjà au-dessus de nos têtes. Ils voulaient noyer les Jurchens. La stratégie des soldats impériaux m’apparaissait clairement désormais. Ils avaient attendu que toute l’armée du Khan se soit engagée sur le lac avant de s’affairer à en briser la surface, dans l’espoir d’entraîner le plus d’ennemis possible à leur mort et de détruire leur cargaison de vivres. C’était un plan redoutable et j’aurais sans doute pu lui témoigner de l’admiration si je n’avais pas été moi-même sur le point de finir emportée par les eaux glaciales.

— Jade ! s’exclama Xiaoli en s’accrochant à mon bras. Ton épaule !

— La cuirasse l’a arrêtée, la rassurai-je en m’emparant de la flèche pour la déloger, mais Yexi m’interrompit en secouant la tête.

C’était pourtant la vérité. Au lieu de perdre mon temps en explications, je repoussai la main de mon compagnon et brisai la hampe d’un coup sec.

— La rive, ordonnai-je.

Ma voix fut couverte par un nouveau boulet de canon qui percuta le lac, plus près de nous cette fois. La fissure que j’avais aperçue quelques instants plus tôt reprit sa course avec une ardeur renouvelée, tranchant la glace avec autant de facilité que du beurre. Le cœur battant, je poussai Yexi vers le sud et m’élançai derrière lui. Très vite, je sentis le sol se dérober sous mes pieds. C’était comme si la terre s’était mise à trembler. À mes côtés, un cheval sans cavalier se cabra, hâtant sa propre chute dans les eaux sombres et entraînant à sa suite deux hommes qui tentaient d’échapper au gouffre grandissant. Je heurtai quant à moi la glace de plein fouet en criant de douleur, mais des mains s’agrippèrent à mes bras pour me hisser vers la sécurité.

La rive apparut finalement devant nous et je me précipitai au milieu des arbres, fuyant le chaos du combat dans l’espoir de profiter de quelques instants de répit.

Yuan Chonghuan m’avait dit qu’il disposait de près de vingt mille hommes. C’était peu, au regard de l’armée infinie du Khan, mais c’était malgré tout bien plus que les maigres troupes que je voyais se débattre vaillamment contre la marée de Jurchens.

Les soldats impériaux étaient parvenus à infliger de lourdes pertes à Hong Taiji, mais à présent que l’effet de surprise était passé, l’issue de la bataille ne faisait plus aucun doute.

— Jade ? souffla Xiaoli en me rejoignant à l’abri derrière une racine.

— Tout va bien. Yexi ?

— Je m’inquiète pour Taiyang…

Le petit garçon terrifié se débattait entre les bras de son père à coup de cris et de gesticulations désordonnées. Les bois étaient vides pour l’instant, mais ils ne le resteraient pas longtemps. Taiyang allait attirer l’attention.

— Shhh, soufflai-je en faisant un pas vers eux.

Mon épaule se rappela à moi avec un tiraillement douloureux et ce fut finalement Xiaoli qui me dépassa pour se saisir du garçon. Sa voix mélodieuse désamorça la crise avant qu’elle n’atteigne un point de non-retour. Un silence cotonneux retomba alors sur notre petit groupe.

— Que fait-on maintenant ? s’enquit Hyun-yi d’un ton nerveux.

Je les dévisageai l’un après l’autre, le cœur battant à tout rompre. Nous étions réunis et, pour la première fois depuis des mois, personne ne nous tenait à l’œil. La voie était libre. Nous pouvions disparaitre dans la nature et échapper aux Jurchens si tel était notre souhait. La question n’était pourtant pas aussi simple qu’elle pouvait le paraître.

Les combats étaient sur le point de prendre fin et je savais, au plus profond de moi-même, que Hong Taiji serait victorieux. Il enverrait des hommes à notre poursuite. Nous serions traqués au milieu des bois enneigés par des centaines ou peut-être même des milliers de pisteurs. Nous ne pourrions pas non plus trouver refuge auprès de l’armée de Youjian. Je n’étais pas entièrement certaine qu’ils ne chercheraient pas à assassiner Taiyang afin de régler une fois pour toutes le problème épineux de la légitimité de leur souverain.

Notre vie ne tenait qu’à un fil si nous partions. Mais quel serait notre destin si nous restions ? Mon bras était ferme quand j’ordonnai silencieusement à mes compagnons de me suivre au milieu des arbres dans la direction opposée aux combats.

Comment pouvais-je ne pas saisir cette opportunité ?

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