Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)
Chapitre 6
Le jour du sacre de Youjian, je fus tirée du sommeil avant même l’aube par Xiaoli qui m’annonçait l’arrivée d’une dizaine de femmes de chambre envoyées par l’empereur.
— Je leur ai demandé de patienter dans le second pavillon, expliqua-t-elle avec un regard appuyé vers Yexi, mais je ne suis pas certaine qu’elles y resteront longtemps, alors dépêchons-nous.
Yexi acquiesça sans enthousiasme et commença à rassembler ses affaires pour s’assurer qu’aucune d’entre elles ne devinerait qu’il avait passé la nuit avec moi si elles s’aventuraient jusqu’à mes quartiers
— Attends, fis-je en me saisissant de son poignet.
— Oui ?
— Je… Je suis désolée.
Je l’étais vraiment. Nous avions pris ensemble la décision de regagner la capitale, mais aucun de nous n’avait imaginé le faire autrement que dans une maison où nous serions libres de vivre comme nous l’entendions. Loger au palais avait toujours été plus difficile pour mes compagnons que pour moi. Même si Yexi affirmait ne pas s’en soucier, je ne pouvais nier la culpabilité qui me rongeait en les voyant, Xiaoli et lui, revêtir leurs atours de serviteurs pour s’effacer dans mon ombre.
— Ne t’en fais pas, répondit Yexi d’un air adouci en déposant un baiser sur mon front.
— Nous aurons notre propre foyer bientôt et nous n’aurons plus à nous cacher.
— Je sais. Ne t’inquiète pas pour moi. Je vais vérifier si Taiyang est réveillé.
Les rumeurs au sujet d’un mystérieux enfant vivant au sein de mes quartiers n’avaient cessé d’enfler au fil des jours, mais contrairement à ce que Dongfen avait prédit, ni Wei Zhongxian ni Madame Ke n’avaient osé prendre ouvertement position contre moi. Ce qui me laissait dans une situation étrange. En l’absence de preuve de leur participation à ces ragots, je pouvais difficilement orchestrer une réponse. Nous avions donc convenu que témoigner publiquement ma loyauté envers le nouvel empereur était notre meilleure arme.
— Jade ? m’appela Xiaoli.
— Allons-y.
Nous traversâmes la cour plongée dans l’obscurité pour rejoindre le second pavillon. Au lieu des dix personnes décrites par Xiaoli, ce fut vingt femmes qui nous y accueillirent avec une profonde révérence. Je n’étais pas certaine d’apprécier le fait qu’elles se soient permis d’ouvrir la porte de mes quartiers à leurs consœurs, mais je n’avais pas le temps de m’attarder sur ce détail. Taiyang était à l’abri dans sa chambre et je devais tirer ce remue-ménage au clair avant de partir le retrouver.
— Je vous salue, conseillère.
— Xuefeng ?
Je dus cligner des yeux à plusieurs reprises tant l’apparition soudaine de la jeune femme à la tête des domestiques était inattendue. Li Xuefeng était la fille de Li Yaorong, l’un des meneurs de la faction Donglin qui avait été exécuté au cours d’une purge quelques années plus tôt. J’avais reçu de ses nouvelles dans les lettres de Youjian, mais nous ne nous étions jamais écrit directement. La relation que j’entretenais avec Xuefeng était des plus étranges. Elle me devait la vie ; une vérité incontestable qui aurait pu faire d’elle mon obligée. Mais elle avait également manqué de peu de me faire perdre la mienne et j’avais de surcroit envoyé ses deux frères en prison pour le meurtre de mon premier époux.
Xuefeng était-elle mon alliée ou mon ennemie, désormais ? Je n’en avais aucune idée.
— On m’appelle compagne Tian à présent, répondit-elle en faisant signe aux serviteurs. Nous sommes venues vous aider à vous préparer. Où est votre salle de bain ?
— Je peux m’occuper de mon propre bain, merci. Pourquoi es-tu ici ?
— Nous aurons du temps pour ces retrouvailles plus tard. Vous êtes attendue pour la cérémonie de ce matin.
Son ton cassant ne passa pas inaperçu à mes oreilles, mais ce détail fut aussitôt occulté par le reste de sa phrase.
— Ce matin ? De quoi parles-tu d… Pardonnez-moi. De quoi parlez-vous, compagne Tian ? La cérémonie ne commence qu’à la mi-journée et le soleil n’est pas encore levé.
— On m’a chargée de vous escorter dès maintenant.
— Ce matin ? insistai-je. Êtes-vous sûre ?
— Ne faites pas attendre l’empereur, conseillère.
Interdite, je dévisageai Xuefeng à la recherche du moindre signe de mensonge ou d’omission, mais son expression fermée ne me révéla rien. La jeune femme avait changé au cours des dernières années. Elle s’était endurcie et avait appris à dissimuler ses pensées derrière un masque bien plus épais que celui que je lui connaissais. La petite fille que j’avais retrouvée à Shuntian après la mort de Ruoyan n’existait plus.
Si ma mémoire ne me faisait pas défaut, elle avait deux ans de plus que le nouvel empereur et le temps n’avait fait qu’accentuer cette différence. Xuefeng avait grandi, ses courbes s’étaient développées, ses traits affinés. Si Youjian donnait l’impression d’être encore perdu entre le garçon et l’homme, Xuefeng, elle, était définitivement devenue une femme. Compagne Tian. Cela voulait dire qu’elle s’était débrouillée pour épouser le Fils du Ciel et qu’elle faisait déjà partie de ses favorites.
Cette nouvelle me surprenait bien moins que le reste. J’avais toujours su que Xuefeng était rusée.
Xiaoli demeura auprès des femmes de chambre afin de préparer ma tenue pendant que je regagnais le pavillon principal pour faire une toilette rapide et donner le sein à Taiyang à l’abri des regards inquisiteurs. J’ignorais combien de temps Xuefeng obéirait à l’injonction de ne pas s’approcher de mes quartiers privés et je préférais ne pas lui laisser l’occasion de s’attarder.
— Ne vous inquiétez pas, madame, me rassura Ahma en voyant que j’hésitais à déposer mon fils dans son lit. J’ai de quoi le nourrir jusqu’à ce soir.
— Nous reviendrons peut-être un peu plus tard que d’habitude… Mais j’ai demandé aux gardes de refuser l’entrée à tout le monde jusqu’à notre retour.
— Tout se passera bien.
— Je ne sais pas ce que je ferais sans toi, Ahma.
— Vous seriez probablement morte de faim depuis longtemps.
Son ton sarcastique m’arracha un sourire amusé et je la serrai brièvement dans mes bras avant de partir retrouver Xiaoli et les femmes de chambre. La robe que je devais porter pour la cérémonie avait été modelée sur celle des fonctionnaires impériaux ; une soie bleu sombre à la poitrine brodée d’animaux colorés qui représentaient mon rang dans la hiérarchie du palais. Contrairement à l’uniforme des hommes, mon manteau était suffisamment court pour laisser dépasser une jupe crème qui descendait jusqu’à mes pieds et ondulait à chacun de mes pas. J’y ajoutai ensuite une épaisse ceinture de cuir de laquelle oscillait un pendant de perles de jade, un autre signe d’autorité au sein du gouvernement. Enfin, Xiaoli attacha mes cheveux en un chignon complexe qui imitait la coiffe des ministres du palais.
Pendant longtemps, j’avais dissimulé mes boucles dorées derrière un voile noir afin de me fondre dans la masse. À présent, je portais ma différence comme une armure.
※
Au cours de mes années d’études, ma gouvernante m’avait fait lire les nombreux ouvrages qui régissaient la vie de l’empire et de ses citoyens. J’avais donc une vague idée de ce à quoi allait ressembler cette journée extraordinaire. Je savais, par exemple, que l’empereur s’était levé bien avant l’aube et qu’il avait passé plusieurs heures à se recueillir devant la tablette funéraire de son prédécesseur. Seul, dans l’intimité de ses quartiers privés, il avait imploré les cieux de se montrer cléments et de lui accorder un règne long, fructueux et juste. La tradition voulait qu’il se rende ensuite au chevet de l’impératrice-douairière afin de partager son deuil et de prier, à ses côtés, pour la mémoire de son défunt époux. Mais dans les livres que j’avais étudiés, c’était toujours un fils qui succédait à son père. J’ignorais la procédure mise en œuvre lorsque l’impératrice-douairière n’était pas la mère du nouvel empereur, mais sa belle-sœur.
Peu à peu gagnée par l’impatience, j’émergeai de mes appartements à peine mes cheveux attachés, escortée par Xiaoli et Yexi qui me dévisageaient avec amusement. Derrière nous, un nuage de fumée s’élevait de l’autel est, l’un des quatre points cardinaux du palais où les fonctionnaires de rangs inférieurs préparaient les sacrifices rituels. Qui aurait cru que je serais un jour témoin du sacre d’un empereur ? Moi, la nièce d’un duc mineur qui avait été échangée contre une cargaison de porcelaine et de feuilles de thé ? Mon cœur battait à toute allure dans ma poitrine lorsque mon visage se tourna vers la salle du trône.
Pourtant, au lieu de prendre le chemin de la cour où les invités étaient supposés attendre le bon vouloir de leur souverain, Xuefeng s’engagea dans le labyrinthe de ruelles en direction du Palais de l’Harmonie Centrale.
— Êtes-vous certaine de notre destination ? demandai-je à voix basse alors que les eunuques et les femmes de chambre s’inclinaient devant nous.
— J’obéis aux ordres.
Sa voix tranchante me convainquit de ne pas insister. Relevant les yeux, j’étudiai les toits dorés qui approchaient doucement. Le Palais de l’Harmonie Centrale était une sorte de résidence secondaire pour l’empereur. J’avais déjà eu l’occasion d’y retrouver Youxiao, par le passé. C’était là où le Fils du Ciel se préparait avant toutes les cérémonies, là où il recevait les vœux d’obéissance et de loyauté de son cercle privé ainsi que des membres les plus hauts gradés de son gouvernement.
Avant de le voir réapparaitre sur le seuil de ma maison au début de l’automne, je n’avais pas eu le plaisir de croiser Youjian pendant des années. Et si nos échanges n’en étaient pas moins fréquents, je n’aurais jamais songé qu’il prendrait le risque de me présenter si ouvertement à ses pairs comme son alliée, particulièrement lorsque la cour abondait de rumeurs quant à ma relation avec le précédent empereur.
J’espérais être capable de me montrer à la hauteur de cette marque de confiance.
Une fois à la porte du palais, Xuefeng m’annonça que ni mes compagnons ni elle n’étaient autorisés à me suivre à l’intérieur. La nouvelle tempéra quelque peu mon enthousiasme, mais je savais qu’il n’était pas en mon pouvoir d’exiger quoi que ce soit. Yexi et Xiaoli ne disposaient d’aucun titre à la cour et je n’étais moi-même qu’un conseiller parmi tant d’autres, qui ne pouvait se targuer d’un entourage constant comme le faisaient les princes et les princesses.
Youjian était plus respectueux des règles que son frère.
Les gardes s’effacèrent pour me laisser entrer et je poursuivis mon chemin, seule, en direction de la suite privée de l’empereur où patientait déjà une quinzaine de fonctionnaires impériaux. Certains d’entre eux ne m’étaient pas inconnus, comme les six Grands Ministres ou le directeur du Secrétariat Impérial, mais ce n’était pas le cas de l’ensemble du groupe. Derrière le ministre des Rites se tenaient deux officiers que je n’avais jamais rencontrés et, à leurs côtés, cinq hommes somptueusement vêtus étaient plongés dans une discussion houleuse.
— Messieurs, les saluai-je en m’inclinant respectueusement devant eux.
Leurs regards mécontents convergèrent vers moi pour ne plus me quitter. Je n’avais aucun mal à deviner les pensées qui étaient en train de leur traverser l’esprit. Une femme. Une étrangère. Une personne qui avait le pouvoir de jeter le discrédit sur la légitimité de la succession. Ici. À leurs côtés, dans le plus sacré des palais en ce plus sacré des jours. Je suppose que j’aurais dû m’attendre à leur rancœur.
— C’est une honte, grommela le ministre de la Guerre. Votre présence. Une honte.
— Ministre Cui, je suis sincèrement désolée si ma présence vous importune, mais je ne fais qu’obéir aux ordres de l’empereur.
— Comment osez-vous vous montrer en public après avoir été la cause de ces horribles rumeurs ?
— Voyons, voyons, intervint l’un des deux officiers. Madame a été invitée par le Fils du Ciel lui-même, c’est manquer de respect à notre souverain que de contester son choix.
Presque inconsciemment, mon esprit enregistra tout ce que je pouvais de cet inconnu afin de me renseigner sur lui à l’avenir. De carrure modeste, il avait un visage grave, allongé par une fine barbe noire à laquelle se mêlaient quelques notes de gris. Derrière lui, son confrère aux larges épaules le dépassait de presque deux têtes et ses yeux baissés trahissaient une gêne considérable. Un homme plus à l’aise sur les champs de bataille qu’en compagnie de la haute société. Leur armure était de qualité supérieure, dépourvue du moindre choc et rehaussée de gravures en or, mais j’étais trop peu au fait de la hiérarchie militaire pour y deviner leur statut.
— Un problème ne peut que causer d’autres problèmes, grommela le ministre de la Guerre en réponse. L’empire n’a pas besoin d’une nouvelle Wu Zetian.
— Une Wu Zetian ? m’exclamai-je en portant la main à mon cœur. Messieurs, vous m’insultez. Je ne suis rien de plus qu’une fonctionnaire fidèle à son empereur.
La comparaison ne manquait pourtant pas de finesse. Si je dois me montrer honnête, il aurait été dangereux de l’avouer à voix haute, mais je la prenais presque comme un compliment. Wu Zetian était une impératrice appartenant à une dynastie depuis longtemps révolue. Elle avait été mariée à deux empereurs successifs, puis était devenue régente dans l’attente de la majorité de son fils avant de finalement s’autoproclamer empereur pour régner en son nom à elle. Les archives encore disponibles à ce jour — la plupart ayant été opportunément perdues peu de temps après sa mort — faisaient état d’un règne désastreux, gangrené par le népotisme et sévèrement châtié par les cieux. Je n’y croyais pas un seul instant. Je savais que les hommes de cet empire l’avaient simplement érigée en incarnation du mal pour s’assurer qu’aucune femme ne viendrait plus jamais grignoter un morceau de ce pouvoir qu’ils imaginaient leur appartenir.
— Vous êtes bien audacieuse, madame, gronda le ministre de la Guerre.
— Auriez-vous donc préféré que je refuse ? Les paroles du Fils du Ciel sont sacrées ; mon affront n’aurait-il pas été bien plus terrible si j’avais décidé de lui désobéir ?
— Vous n’auriez jamais dû revenir dans la capitale, encore moins dans le palais.
— N’en avez-vous pas assez de vous en prendre à une jeune fille, Ministre Cui ? intervint une voix rauque dans mon dos. Affrontez donc quelqu’un de votre taille, si vous l’osez.
Piquée au vif, je pivotai sur mes talons afin de me défendre face au nouvel arrivant, mais la vue de la femme qui venait de pénétrer dans l’antichambre me coupa littéralement le souffle. Âgée d’une cinquantaine d’années, elle était vêtue d’une longue robe couverte d’une cuirasse dont le métal luisait à la lueur des lanternes. Son visage à la peau basanée était encadré d’un chignon complexe duquel pendait un nombre impressionnant de perles.
L’inconnue posa brièvement son regard altier sur moi dans l’attente d’une répartie quelconque, puis, voyant que mon intelligence s’était envolée, choisit de se tourner vers l’homme qui m’avait apporté son soutien quelques minutes plus tôt.
— Général Yuan, fit-elle en inclinant son buste à la manière des soldats. Je n’imaginais pas vous trouver si loin de vos bastions du nord.
— Générale Qin, répondit ce dernier. Croyez-le ou non, je ne suis plus…
Générale. Une femme. Générale. Le mot se répercuta en écho dans mon esprit, étouffant entièrement le reste de leur conversation. Une femme générale. Comment avais-je pu ignorer l’existence d’une telle personne ? Toujours muette de surprise, je fis inconsciemment un pas dans sa direction avant d’être interrompue par la voix d’un eunuque.
— L’empereur est prêt pour vos vœux.
La mystérieuse générale devrait attendre. L’heure était venue d’assumer nos rôles.
※
J’avais imaginé retrouver Youjian vêtu de la robe dorée qu’avait portée son frère pour les cérémonies, mais un évènement tel que son sacre nécessitait une tenue plus extravagante encore. Assis sur un fauteuil au fond de la pièce, le jeune empereur arborait une robe sombre dont les larges manches ornées de deux dragons cascadaient jusqu’au sol. Son épaisse ceinture de cuir dévoilait une bande de tissu rouge qui s’évasait sur ses genoux comme une rivière de sang. Il ne portait pas de couronne — les souverains de cet empire ne s’embarrassaient jamais de tels accessoires — mais un chapeau noir surmonté d’une plaque horizontale d’où s’échappaient à l’avant et à l’arrière neuf chapelets de perles. Neuf eunuques se tenaient de chaque côté de son trône et derrière eux, j’aurais été prête à parier que les soldats qui montaient la garde se comptaient également en multiple de neuf. Neuf était un chiffre sacré dans l’empire Ming, car il se prononçait comme le mot éternité.
Arrivée devant le dais, je m’agenouillai promptement en posant mon front sur le sol. Nous étions entrés un à un dans la salle d’audience et je sentais les regards en coin que me jetaient ceux qui avaient congratulé Youjian avant moi.
— Votre Majesté, le saluai-je en fixant le plancher. Que votre règne dure dix mille ans !
— Relevez-vous.
Sa voix ne ressemblait déjà plus au garçon que j’avais connu. Elle était plus puissante, posée et presque tranchante sur les bords. C’était comme s’il avait grandi de plusieurs années au cours des derniers jours. Intimidée malgré moi, je redressai la tête afin de l’étudier.
— On ne dévisage pas le Fils du Ciel, siffla aussitôt l’un des eunuques qui se trouvaient à ses côtés.
Youjian avait toujours été supérieur à moi dans la hiérarchie du palais. C’était un fait que je n’avais jamais contesté. Mais j’avais rapidement appris à composer avec la situation. Charmée par son intelligence et son courage, j’avais fini par passer outre son titre pour le considérer comme une personne. Un ami, d’une certaine manière.
Le fossé qui nous séparait à présent était devenu un véritable abime.
— Votre aura brille d’un bout à l’autre de l’empire, Votre Majesté. Puisse votre règne être synonyme de richesse et de bonheur pour vos citoyens.
— Nous vous remercions de vos vœux, conseillère Jade.
L’empereur me congédia ensuite d’un geste de la main et je quittai l’allée centrale pour prendre place à côté des autres participants. Quelques conseillers mineurs apparurent après moi, esquissant les gestes que j’avais effectués et répétant les mots que j’avais prononcés. Wei Zhongxian n’était nulle part en vue, mais cela n’avait rien de surprenant. Cela faisait des semaines qu’il se terrait dans sa propriété en bordure du palais et ne se montrait à la cour que lorsque c’était strictement nécessaire. Les jours de gloire du Grand Eunuque de l’Empereur Tianqi étaient derrière nous.
Alors que je contemplais le nouveau souverain se relever dans ses lourds habits sombres et se saisir de la tablette de jade que lui offrirent les eunuques au pied du dais, je songeai avec amertume que Yexi et Xiaoli auraient dû pouvoir se tenir à mes côtés. Il me semblait injuste que je sois la seule à assister à ce tournant de l’Histoire quand mes compagnons étaient ceux qui avaient permis à l’empereur de revenir dans la capitale en vie.
Youjian passa devant moi sans m’accorder un regard. Aussi impénétrable qu’une statue, il traversa la pièce dans un silence absolu en direction de la cour où patientait un palanquin doré, prêt à l’emmener vers ses citoyens. Les ministres se rangèrent derrière lui en premier, suivis des officiers. Finalement, ce fut notre tour et le reste des conseillers vint grossir le cortège qui escortait le jeune homme dans le petit matin.
Pendant de longues minutes, nous avançâmes dans un silence pesant, perturbé uniquement par le bruit de nos pas sur les pavés. J’avais cru que l’arrivée dans la cour de l’Harmonie Suprême marquerait la fin de notre parcours, mais le palanquin fendit la foule pour s’arrêter en bas de l’escalier de marbre menant à la salle du trône.
Là, Youjian s’extirpa du véhicule en crispant les doigts autour de la tablette de jade et l’assemblée tout entière sembla retenir son souffle. Le silence était si absolu que mes cheveux se dressèrent dans ma nuque. Fascinée, j’observai le jeune homme entamer l’ascension des marches au milieu de l’allée sur laquelle il était le seul à pouvoir poser le pied, cette allée même où Youxiao m’avait invitée à l’accompagner en riant des murmures outrés de sa cour. Mais le nouvel empereur n’était pas son frère et c’est plusieurs pas à sa droite que je me tenais désormais, tête respectueusement baissée comme le reste des conseillers.
Ensemble, nous pénétrâmes dans la vaste salle qui formait le cœur du palais. Des tables avaient été disposées de part et d’autre du trône afin d’exposer la pétition officielle des fonctionnaires, l’édit de succession et le sceau impérial. Les eunuques qui montaient la garde autour de ces outils s’inclinèrent profondément à la vue de leur souverain, mais Youjian ne fit pas attention à eux. Il n’avait d’yeux que pour l’immense trône d’or avec son siège orné de dragons et tout ce qu’il représentait pour les empereurs Ming.
Le silence devint presque insupportable tandis que le jeune empereur traversait la pièce d’un pas majestueux. Une chape pesante qui m’oppressait la poitrine et m’empêchait de respirer. J’avais l’impression que la tension ambiante m’avait délestée de ma voix, qu’aucun son ne sortirait plus jamais de ma bouche même si j’essayais de crier. Enfin, Youjian gravit les dernières marches qui le séparaient du trône et pivota sur ses talons pour faire face à son empire. Pendant l’espace d’une fraction de seconde, son regard croisa le mien, ramenant aussitôt le souvenir de notre cavalcade effrénée vers le palais. Youjian avait le potentiel de devenir un meilleur empereur que son frère ne l’avait été. C’était tout ce que je pouvais me permettre d’espérer.
Avec des gestes lents et délibérés, le jeune homme prit sa place sur le trône du dragon.
À cet instant précis, une cacophonie de son explosa dans l’enceinte du palais impérial, déchirant soudain la nappe de silence qui m’étouffait depuis plusieurs minutes. Dans la cour, les percussionnistes se mirent à l’œuvre comme un seul homme, battant leurs instruments à un rythme effréné. Les milliers de citoyens tombèrent à genoux en proclamant haut et fort leur soutien à l’empereur. À l’intérieur de la salle du trône, notre petit groupe fit de même en s’agenouillant devant le jeune souverain qui nous étudiait désormais avec un sourire soulagé. Peut-être s’était-il imaginé que quelque chose viendrait entraver son sacre.
Une fois que le silence fut rétabli, le ministre des Rites s’approcha de la table à droite du trône pour se saisir de l’édit de succession qu’il lut à voix haute devant l’assemblée. C’était les premiers mots de Youjian en tant qu’empereur, offerts à son peuple par l’un de ses serviteurs les plus loyaux. Ils parlaient de la tristesse que le Fils du Ciel ressentait à voir son prédécesseur parti trop tôt, de la fierté qu’il éprouvait pour son empire et du labeur acharné qu’il entreprendrait en son nom. Ils promettaient qu’il serait un souverain honorable, dévoué et qu’il protégerait chacun de ses citoyens. Ils révélaient, enfin, le titre qu’il prenait en ce jour si symbolique.
L’Histoire se souviendrait de lui sous le nom d’Empereur Chongzhen.
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