Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 16 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 13

 

Voyager avec une imposante escorte m’avait procuré un sentiment de sécurité absolue, mais je ne saurais nier le plaisir que je trouvai à renouer avec la vitesse lorsque nous reprîmes la route avec Wanglin et le petit groupe de soldats restés avec nous dans le nord.

Nous chevauchions du matin au soir à une cadence soutenue avant de trouver refuge pour nous reposer quelques heures sous une végétation qui allait en se raréfiant à mesure que nous prenions de l’altitude. La voie conseillée par Wu Sangui était facile à suivre et peu empruntée en cette fin de printemps. Un itinéraire idéal qui avait grandement aidé au regain d’optimisme que je pouvais constater au sein de la troupe. Il m’arriva même, un soir particulièrement calme, d’observer Wanglin rire aux éclats avec ses hommes autour d’un morceau de viande séchée, si loin de l’image stricte et rigoureuse que je m’étais faite de lui au palais.

Trois jours après notre départ, alors que nous étions sur le point de reprendre la route après une courte pause, le soldat qui montait la garde à l’orée des bois nous annonça d’un concert de sifflement que quelqu’un venait dans notre direction. Yexi sauta aussitôt par-dessus les balluchons éparpillés sur le sol pour me tirer vers les buissons.

— Je peux aider, soufflai-je à voix basse.

— Reste ici.

Xiaoli me rejoignit en quelques pas et Yexi regagna la clairière sans prêter attention à mon regard indigné. Je savais pourtant qu’il avait raison. Les hommes ne s’étaient pas encore coupé les cheveux à la façon des Jurchens — il était difficile de convaincre des soldats impériaux de se raser le crâne — mais ils portaient tous un épais chapeau de fourrure duquel dépassait une longue tresse noire. De loin, ils pouvaient passer pour des recrues d’une tribu mineure en route pour les combats.

Tant que je n’étais pas avec eux.

Mon cœur se mit à battre à vive allure quand le bruit qu’avait perçu notre sentinelle parvint jusqu’à nous. Quelques secondes plus tard, je vis Wu Sangui émerger d’entre les arbres, juché sur un immense cheval gris qui rua violemment devant les épées brandies sur son chemin. Il était seul.

— Arrêtez ! m’écriai-je en sortant des fourrés. C’est le neveu du général Zu !

Reconnaissant enfin le jeune homme, les soldats baissèrent leurs armes avec des gestes lents pour ne pas effrayer davantage l’animal qui peinait à se remettre de ses émotions. Quelque peu essoufflé par la tension soudaine, Wu Sangui nous dévisagea les uns après les autres en respirant bruyamment.

— Que faites-vous ici ? demandai-je en dépassant mon escorte pour m’approcher de lui. Que se passe-t-il ?

— Mon agent s’est débrouillé pour me faire parvenir un dernier message. Je me devais de vous avertir.

— Un message ?

— Il a été envoyé en mission auprès du Khan par son supérieur hiérarchique. Ce qui veut dire que nous avons désormais un contact à l’intérieur du campement et que nous connaissons l’endroit exact où le Khan a établi ses quartiers pour superviser les combats.

Mes lèvres s’étirèrent dans un grand sourire. Retrouver Taiyang au milieu des steppes revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin et ce genre d’information pourrait nous éviter des semaines d’explorations vaines.

— Merci d’être venu nous porter cette nouvelle, déclarai-je d’un ton reconnaissant. Vous n’aviez pas à prendre tous ces risques.

— Je n’ai rien fait de plus que ce que l’honneur me dictait, répondit le jeune homme en descendant élégamment de sa monture.

— Les cieux ont été généreux de vous mettre sur notre route. Pourriez-vous nous indiquer l’emplacement du camp sur une carte ?

— C’est que…

Décelant une brève rougeur sur ses joues, je haussai un sourcil surpris. Sangui étudia les membres de mon escorte, mais aucun d’entre eux ne semblait prêt à lui apporter le moindre soutien. Au bout du compte, ses yeux se posèrent sur Yexi, comme si son association avec moi faisait de lui la véritable tête de cette expédition. Peut-être était-il simplement trop gêné pour croiser mon regard.

— Je n’ai pas eu le temps d’obtenir l’approbation de mon oncle pour ce déplacement soudain.

— Vous voulez dire que vous avez quitté Ningyuan sans en faire part à vos supérieurs ? s’étonna mon compagnon avec une expression à mi-chemin entre le choc et l’amusement.

— Lorsque j’ai reçu le courrier, j’ai compris que je vous avais envoyé dans une mauvaise direction. Je souhaitais vous prévenir avant qu’il ne soit trop tard et que je perde votre trace pour de bon. J’ai étudié les cartes des Jurchens pendant des années, je connais la région bien mieux que vos hommes. Et je serais également capable de reconnaître notre espion parmi les Jurchens. Un détail qui vous sera utile.

— Êtes-vous en train de dire que vous désirez nous accompagner ? l’interrogeai-je sans pouvoir réprimer ma surprise.

Son regard se tourna enfin vers moi et je pus lire la réponse au fond de ses yeux. Oui. C’était ce qu’il était en train d’offrir. Je ne pus m’empêcher de songer à ce qu’il m’avait avoué, ce matin-là à Ningyuan ; il se pensait trop en sécurité dans la forteresse et ne souhaitait rien de plus que de partir en mission pour servir l’empire. Quel âge avait-il ? Dix-sept ans ? Ne relevait-il pas de mon devoir de le renvoyer auprès des siens ?

— Déserter est un délit passif de la peine de mort, nous coupa Wanglin de sa voix brusque. Es-tu sûr que c’est ce dont tu as envie, gamin ?

— Je ne suis pas un gamin. Et je n’ai pas déserté. Mon oncle et le gouverneur Yuan se sont rendus à Jinzhou pour rencontrer un autre général. J’ai laissé un message expliquant en détail pourquoi j’ai jugé qu’il n’était pas prudent de les attendre. Ils verront, j’en suis certain, le bien-fondé de ma décision.

— Et si ce n’est pas le cas ?

— Comme je l’ai dit tout à l’heure, je n’ai rien fait de plus que ce que l’honneur me dictait. Pour la gloire de l’empereur.

— Pour la gloire de l’empereur, répétèrent les autres soldats en baissant respectueusement la tête.

※

Wu Sangui se révéla une addition particulièrement utile à notre groupe. En plus de nous guider au travers des montagnes comme s’il avait vécu ici toute sa vie, ses connaissances dans la langue des Jurchens lui permirent de s’introduire dans un village afin de renouveler nos vivres à deux occasions. J’appréciais sa spontanéité désarmante ou les conversations enjouées que nous partagions au coin du feu. Il était également un cavalier hors pair et ses aptitudes au duel avaient impressionné Yexi, lequel m’avait avoué qu’il avait le potentiel de devenir un grand guerrier.

Le jeune homme avait même entrepris, cédant à mes requêtes répétées, de m’enseigner le tir à l’arc au cours des pauses que Wanglin nous imposait afin de laisser les chevaux se reposer.

— Lorsque j’étais enfant, m’expliqua-t-il un matin en vérifiant la tension de la corde, il y avait des compétitions mensuelles dans ma ville, et le gagnant obtenait le droit d’accompagner le capitaine de la garnison pendant un jour pour voir à quoi ressemblait la vie d’un officier.

— Et tu les remportais ?

— À chaque fois.

Ses lèvres s’étirèrent dans un large sourire satisfait puis il me présenta l’arc.

— Ma mère voulait faire de moi un érudit, mais j’ai toujours su que je serais un soldat. Prenez-le. À votre tour.

Intimidée, je me saisis de l’objet et écartai les jambes pour me tenir comme il me l’avait montré, avec les pieds parallèles et mon poids réparti entre les deux. Derrière nous, Yexi était assis contre un rocher avec une statuette qu’il taillait depuis quelques jours, mais il semblait plus intéressé par nos exercices que par son ouvrage.

Je reportai mon attention sur l’arbre que Sangui avait désigné comme cible. C’était un arbuste noueux aux branches malmenées par le vent. Suffisamment proche pour que je puisse l’atteindre d’un jet de caillou. Je refermai les doigts autour du bois lisse et pris une longue inspiration. Dans ma poitrine, mon cœur accéléra sa cadence, mélange de nervosité et d’anticipation. J’avais désormais l’habitude de porter une épée à la ceinture, mais le poids de l’arc entre mes mains et la sensation du carquois contre ma cuisse avaient quelque chose de grisant.

— Pas comme ça, me coupa Sangui à peine avais-je commencé à tirer sur la corde. Vos doigts. Ne gardez pas la flèche entre vos doigts sans quoi vous risquerez de vous blesser en la décochant.

— Comme ça ? m’enquis-je en déplaçant ma main.

— Beaucoup mieux. Allez-y. Ne vous recroquevillez pas. Voilà. Maintenant, reculez le coude comme si vous souhaitiez amener la queue de la flèche au niveau de votre nez et visez le centre de l’arbre.

Je fis ce qu’il m’avait demandé, les traits tendus par l’effort. L’arc s’était alourdi avec le mouvement et mes bras tremblaient lorsque je les levai à hauteur de mon visage pour aligner mon regard sur la cible. Néanmoins, je parvins à conserver ma position sans flancher. Ce n’était pas la première fois que je m’adonnais à ce genre d’exercice. Yexi avait été un bon professeur.

Les yeux rivés sur mon objectif, je décalai mon poids sur la droite et dépliai le pouce pour libérer la corde. La flèche s’envola dans un sifflement avant de se ficher dans le tronc.

— Tu as vu ça ! m’exclamai-je en tournoyant vers Yexi, transportée de joie.

— Bravo ! s’esclaffa-t-il.

— Votre posture manquait de stabilité, déclara Sangui en fronçant les sourcils.

— Mais j’ai atteint l’arbre !

— La chance du débutant. La véritable difficulté est de réussir à reproduire le même résultat de façon consistante.

— Eh bien, ce sera pour un autre jour, nous interrompit la voix de Xiaoli.

Je me figeai, les doigts serrés sur la flèche que j’avais déjà tirée de mon carquois, prête à convaincre Sangui qu’il me sous-estimait. Xiaoli venait d’apparaitre à l’orée du campement, une flasque entre les mains et son sac sur l’épaule. Derrière elle, je pouvais voir Wanglin et ses hommes en train de démonter les tentes dans lesquelles ils avaient passé la nuit.

— Joins-toi à nous la prochaine fois, Xiaoli, suggérai-je en détachant le carquois pour le rendre à son propriétaire.

— Je n’ai pas ta fascination pour les armes, rétorqua-t-elle aussitôt d’un ton amusé.

— On ne sait jamais quand ces connaissances pourront nous être utiles.

— Je préfère me concentrer sur ce que je suis capable de faire. Tiens, bois. Tu n’as pas mangé depuis hier soir.

Je portai la flasque à mes lèvres avec un petit sourire coupable et avalai une longue gorgée. Le liquide était encore chaud, sucré et piquant à la fois. Alcoolisé. Surprise par cette découverte, j’éloignai la gourde en m’étouffant, mais Xiaoli haussa les sourcils, comme pour m’inciter à continuer.

— Qu’est-ce que c’est ? grimaçai-je.

— Du gingembre séché cuit dans du vin. Cela nous permettra de faire durer les rations plus longtemps. Et je t’ai entendu tousser, hier soir. Cela devrait aider. Prends-en encore un peu, la deuxième gorgée est plus facile que la première.

Je lui obéis docilement avant de tendre la gourde à Sangui qui m’imita en allant récupérer ses affaires pour se préparer au départ.

※

Lorsque nous parvînmes en vue d’un océan de lumière loin dans les steppes, après plusieurs jours de voyage, je ne pus retenir un cri de stupeur. On m’avait expliqué que des dizaines de milliers de soldats faisaient route vers l’ouest, mais ce chiffre était conceptuel, à peine plus qu’une vague théorie à mes yeux. J’étais incapable de concevoir l’envergure d’une armée de cette taille.

— Est-ce le camp principal ? demandai-je en tournant la tête vers Sangui qui chevauchait à mes côtés.

— Selon nos indications, oui, répondit le jeune homme. Nous avons contourné deux autres campements plus modestes, au sud.

— Mais le Khan a choisi celui-ci pour installer ses quartiers…

— Nous en aurons la confirmation en prenant contact avec mon agent, mais c’est ce qu’il m’a affirmé. Les troupes des Jurchens ne peuvent pas se déplacer d’un seul bloc lorsqu’ils partent en guerre. Ils ont besoin de s’étendre pour éviter d’épuiser les ressources de la région. Les campements comme celui-ci servent de base de repli et d’infirmerie pour les soldats blessés au front.

— Les combats ont-ils donc déjà commencé ?

— Cela, je ne peux en être certain.

— Est-ce une armée de cette taille qui a attaqué Ningyuan il y a quelques années ?

— Ils étaient plus nombreux encore.

Depuis notre position, les lueurs vacillantes s’étendaient presque d’un bout à l’autre de l’horizon. J’avais beau faire des efforts, il m’était difficile d’imaginer les murs de la forteresse résister à un assaut de cette envergure. Ils l’avaient pourtant fait.

— Pourquoi soupirez-vous ? me demanda alors Sangui.

— Je… Je me disais simplement que je ne connaissais rien à la guerre.

— Est-ce une mauvaise chose ?

— Parce que je suis une femme ?

— Non ! Ce n’est pas… Enfin… Vous… Vous n’avez jamais connu la guerre. Il n’y a donc rien d’anormal à ce que le sujet vous déconcerte.

— J’ai étudié les classiques, lu tous les ouvrages que j’ai pu trouver. Je suppose que j’étais présomptueuse d’imaginer que cela suffirait. En fait, j’ai l’impression que plus j’apprends, plus je me rends compte que je ne sais rien.

Sangui éclata de rire à ces mots, si ouvertement que Wanglin nous adressa un sifflement réprobateur.

— Je peux comprendre cela, souffla enfin le jeune homme d’une voix plus raisonnable. Mon oncle dit souvent qu’étudier les classiques fait de vous un savant, mais que c’est l’expérience qui fait de vous un général.

— Votre oncle est un homme sage.

Le silence retomba sur notre petit groupe lorsque Wanglin ordonna une halte d’un geste ferme.

— Pas de feu de camp, décréta-t-il. Ils pourraient le voir même à cette distance.

Yexi m’avait appris des années plus tôt à allumer un feu au fond d’un trou creusé dans le sol pour dissimuler les flammes aux yeux des bandits de grand chemin, mais je supposai que Wanglin ne souhaitait courir aucun risque. Au milieu des steppes, si près de l’armée de nos ennemis, je ne pouvais pas vraiment le lui reprocher.

Sautant à bas de ma monture, je détachai la selle avec des gestes rapides tout en observant Yexi et Xiaoli faire de même avec les leurs. L’animal resta parfaitement immobile quand je retirai le tapis qui lui couvrait le dos et c’est à peine s’il frémit lorsque je me mis à le brosser pour vérifier qu’il n’avait pas subi de blessure au cours de la journée. Avant d’arriver à Ningyuan, les soldats envoyés par l’empereur s’étaient chargés de ces tâches quotidiennes pour moi, mais à présent que nous voyagions avec un groupe réduit, j’avais pris l’habitude de les accomplir moi-même.

Quelques minutes plus tard, je partis avec mes compagnons attacher les chevaux en bordure d’une petite rivière où l’herbe des steppes était assez haute pour être broutée.

— On dirait que vous avez fait ça toute votre vie, me lança Sangui en s’arrêtant près de l’eau pour s’asperger le visage.

— Mon époux m’a appris à monter à cheval, répondis-je avec un sourire. Mais je dois admettre que je ne prêtais pas attention à toutes ces corvées, à l’époque. Il y avait toujours quelqu’un pour les faire à ma place.

— Avoue que ça te manque, se moqua gentiment Xiaoli.

— Je ne te ferai pas l’affront de mentir.

— Nous devons discuter de ce qui se passera demain, me rappela Yexi en se penchant pour remplir sa gourde à la rivière. Wanglin a dit que nous devrions arriver au milieu de la nuit. Mais que ferons-nous ensuite ?

— Le contact de Sangui a promis qu’il trouverait une excuse pour venir à l’extrémité sud du campement tous les soirs, répondis-je. L’un de nous devra aller à sa rencontre pour en apprendre autant que possible sur la situation.

— L’un de nous ? répéta Sangui d’un ton ironique.

Je me tournai vers lui dans la pénombre. Bien sûr qu’il était logique de lui confier cette mission, mais quelque chose en moi répugnait à l’idée de l’envoyer en plein cœur du danger.

— Il connaît mon visage et je connais le sien, insista le jeune homme devant mon silence.

— Ce sera dangereux.

— Pas plus que ce qui suivra.

Il n’avait pas tort.

— Sangui ira à la rencontre de l’espion, capitulai-je, vaincue, en tournant les talons.

Yexi profita de l’obscurité pour se saisir tendrement de ma main alors que nous remontions le chemin vers les tentes. L’air des steppes était frais quand la nuit venait à tomber et la chaleur que dégageaient ses doigts au creux des miens se répandit rapidement le long de mon bras.

— Nous y sommes presque, murmura-t-il avant de tourner la tête vers la nappe de lumière.

Ses yeux semblaient avoir du mal à quitter l’horizon pendant plus de quelques minutes, comme s’il était attiré malgré lui par les lueurs tremblotantes marquant l’emplacement du camp jurchen. Je comprenais parfaitement ce besoin. La sensation de nous savoir si proches de notre fils éveillait en moi un espoir ténu que je n’avais pas éprouvé depuis longtemps. Taiyang devait être là. Il le devait.

Je n’avais pas fait tout ce chemin pour découvrir le contraire.

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